- Un récent rapport de l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives révèle un écart abyssal entre les quantités d’or déclarées et celles commercialisées au cours de l’année 2023.
- Les douanes camerounaises déclarent des exportations chiffrées à 22,3 kg, alors que les Émirats Arabes Unis seuls en ont enregistré 15 tonnes en provenance du Cameroun au cours de la même année.
- Le ministère camerounais des Mines indique que cette fragilité du système de traçabilité de l’or résulte de la porosité des frontières terrestres.
- La société civile camerounaise dénonce un système d’évasion savamment orchestré par les opérateurs étrangers basés au Cameroun, avec le soutien des pontes du pouvoir.
Où est passé l’or du Cameroun en 2023 ? La question nourrit la polémique dans le pays, avec la publication, fin 2025, du rapport de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), pour le compte de l’année 2023.
Ledit rapport révèle des contrariétés sur les quantités d’or exportées par le pays pendant cette période. Il souligne un écart abyssal entre l’or déclaré à l’exportation par les douanes camerounaises, soit 22,3 kg pour une valeur chiffrée à 904,1 millions de francs CFA (1,6 millions USD) et les données du référentiel onusien des statistiques officielles du commerce international Comtrade, qui indiquent que les Émirats Arabes Unis seuls ont enregistré plus de 15 tonnes d’or, soit 15 000 kg, en provenance du Cameroun en 2023.
L’ITIE explique que cet écart traduit, non seulement la prévalence du commerce informel, mais aussi une absence de traçabilité effective de la production formelle de l’or camerounais.
Elle ajoute par ailleurs qu’environ une tonne issue de l’exploitation artisanale et près de 30 kg provenant de la production industrielle ne figurent dans aucun flux d’exportation formel. Selon elle, les exportations d’or semblent largement canalisées via des circuits non déclarés, alimentés par des réseaux d’achat parallèle et des comptoirs non agréés.

Fragilité du système de traçabilité
Face à la gravité de cette affaire révélant l’extrême fragilité du système de traçabilité de l’or camerounais, le ministre des Mines, Fuh Calistus Gentry, a publié un communiqué le 29 décembre 2025, dans lequel il indique que « les écarts observés découlent des difficultés de contrôle lors de la sortie du territoire, dues à la porosité des frontières terrestres utilisées en grande partie par les exploitants ».
Il souligne aussi que « l’utilisation de l’origine Cameroun par les exportateurs des pays voisins pour acheminer l’or aux Émirats Arabes Unis concourent à l’explication de ces écarts ».
L’expert minier Justin Chekoua, gestionnaire du programme Mines, biodiversité et énergie à l’ONG camerounaise Forêts et développement rural (FODER), dénonce pour sa part les réseaux de trafic et de corruption impliquant des sociétés étrangères soutenues par de hautes personnalités camerounaises.
« Ce qui est exploité par les entreprises chinoises n’est même pas répertorié. Les quantités qui vont en Chine, on n’en sait pas grand-chose, y compris au ministère (des Mines) ». « Ce sont les pontes du régime qui sont derrière tout ceci, et ils n’ont pas intérêt à ce qu’on puisse déclarer les vraies quantités », a expliqué Chekoua, à Mongabay au téléphone.
Il a conduit un projet sur la gouvernance minière sur les sites miniers artisanaux dans les régions de l’Est et de l’Adamaoua au Cameroun entre 2019 et 2023, où des sociétés chinoises, pour la plupart, opèrent dans l’exploitation semi-mécanisée de l’or. Et pourtant, les données de ces entreprises ne figurent aucunement dans le rapport ITIE 2023, encore moins les données sur les quantités d’or exportées vers la Chine, qui, selon lui, est l’une des destinations de l’or camerounais.

La Sonamines au banc des accusés
Au Cameroun, le Code minier en vigueur précise, en son article 116, que le contrôle et le suivi des opérations de production, de commercialisation et de transformation ou de valorisation des substances précieuses et semi-précieuses, issues de l’exploitation artisanale et artisanale semi-mécanisée, incombent à la Société nationale des Mines (Sonamines), le bras séculier de l’État dans le secteur minier, créé en 2020.
Dans une récente interview accordée au journal camerounais Ecomatin, le Directeur général de la Sonamines, Serge Hervé Boyogueno, laisse entendre que sa structure ne dispose pas de moyens financiers et technologiques pour assurer la plénitude de ses prérogatives de comptoir unique d’achat et de commercialisation de l’or.
Il préconise « la mise à la disposition de la Sonamines des fonds pour l’achat de toute la production nationale d’or en vue de la constitution des réserves d’or stratégique de l’État du Cameroun », mais aussi la « fermeture immédiate » de l’ensemble des sites d’exploitation artisanale semi-mécanisée illégaux en vue de leur mise en conformité, car le contexte d’anarchie qui prévaut dans le secteur favorise plutôt l’évasion de l’or camerounais.
Boyogueno révèle d’ailleurs qu’une mission gouvernementale effectuée du 20 au 26 octobre 2025, sur des sites d’exploitations minières, dans les régions de l’Est et de l’Adamaoua, a permis de constater que 94 exploitations, sur les 101 visitées, opèrent sans autorisation et en violation totale du Code minier.
« Cette activité se déroule également sans étude sommaire validée par le ministère des Mines et devant préciser notamment la superficie, les quantités et l’épaisseur de la mine à exploiter. Toute chose ne permettant pas à l’État d’anticiper ou de faire des prévisions, quant aux retombées de ces exploitations », ajoute Serge Hervé Boyogueno.
En guise de solution pour faire face à l’évasion de l’or camerounais dans les années à venir, le ministère des Mines propose, entre autres, le développement de l’exploitation industrielle de l’or non pas encore autorisée au Cameroun, car les études de faisabilité permettront de meilleures prévisions de production, contrairement à l’exploitation semi-mécanisée, qui se fait généralement sans étude de faisabilité préalable.
Image de bannière : Des artisans miniers à la recherche de l’or dans des eaux usées à Kambelé, à l’Est du Cameroun. Image de Yannick Kenné pour Mongabay.
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.