- Alors que les femmes produisent environ 70 % de l’alimentation en Afrique subsaharienne, elles ne possèdent que 15 % des terres agricoles. Ce qui révèle de profondes inégalités structurelles.
- D’après le docteur Eveline Comparé Sawadogo, l’accès limité à la terre empêche les femmes d’appliquer des pratiques agricoles résilientes face au climat, même après avoir reçu des formations.
- Des chercheurs et institutions cherchent à adapter les formations agricoles et la sélection des semences à leurs besoins, reconnaissant leur rôle central dans les systèmes alimentaires.
- Le changement climatique, notamment les sécheresses récurrentes au Sahel, affecte les femmes de manière disproportionnée, en raison de l’insécurité foncière et des normes sociales.
En Afrique subsaharienne, 70 % de la production alimentaire provient des femmes. Entre agriculture, commerce et cuisine, elles interviennent dans tous les domaines de la sécurité alimentaire, de la nutrition et de la relation avec la nature. Cependant, seules 15 % d’entre elles possèdent des terres. Une inégalité très lourde exacerbée par les effets du changement climatique, la dégradation de l’environnement et les conflits. Le docteur Eveline Compaoré Sawadogo a mis en lumière ce paradoxe dans sa recherche. Au Burkina Faso, dont elle est originaire, les femmes consacrent quotidiennement jusqu’à 16 heures aux travaux agricoles et aux tâches domestiques, y compris la transformation et la préparation des aliments. Membre du Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST) du Burkina Faso, à l’Institut de l’environnement et de recherches agricoles (INERA), Eveline Compaoré Sawadogo entend remettre la femme dans les centres de décisions agricoles, à travers des formations. Ce qui n’est pas toujours de tout repos. Mongabay l’a rencontrée à Nairobi, lors de la Semaine de la Science, organisée par le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR), en 2025.

Mongabay : Est-ce qu’on observe des logiques de genre dans le domaine de l’agriculture au Burkina Faso ?
Eveline Compaoré Sawadogo : En tant que chercheure, en m’interrogeant sur la différence entre les hommes et les femmes, je me suis rendu compte que lorsqu’on parle de producteurs pour la consommation familiale, la plupart du temps, en réalité, ce sont des épouses. Elles produisent du gombo, elles produisent un peu de haricot, du niébé. Les femmes, en milieu rural, ne peuvent pas espérer bénéficier de grandes retombées financières dans le champ du ménage. Mais quand il s’agit d’un producteur qui travaille dans une logique de vente, ayant de grands vergers, de grandes exploitations, on est plus sûr des hommes. On trouve aussi des femmes, mais elles sont très peu, très peu et rares, parce que les grands producteurs sont très rares dans le système agricole du Burkina Faso.
Moi, je travaille beaucoup avec les petits producteurs, dans les milieux, où l’accès aux innovations agricoles est très difficile. Je travaille donc beaucoup avec les femmes. Et on se rend compte qu’elles sont tournées vers l’innovation, qu’elles veulent apprendre et s’améliorer, même si leurs conditions actuelles ne le leur permettent pas. Mais pour que ça fonctionne, il faut trouver des moyens de les accompagner, précisément des moyens différents de ceux qu’on utilise pour les hommes. Souvent, quand on leur donne des semences, elles partent à la maison, c’est le mari qui les prend et ça finit dans le champ familial. Ça reste toujours pour la famille.
Mongabay : À cause du changement climatique, le Burkina Faso, l’un des pays sahéliens, fait face à un enchaînement d’événements climatiques « extrêmes », le plus souvent des sécheresses. Quel impact ce facteur a sur les femmes dans le secteur agricole ?
Eveline Compaoré Sawadogo : Face au changement climatique, les difficultés sont plus lourdes pour les femmes, parce qu’elles n’ont pas souvent accès à la terre. Chez nous, il y a un adage qui dit que la femme n’appartient nulle part : chez toi en famille, tu es une étrangère ; chez ton mari, tu es encore une étrangère. Parce qu’en tant que femme, ce qui est à mon papa va à mes petits frères ; ça n’ira pas à mes petites sœurs, ni à mes grandes sœurs. La terre de mon père appartient à mes petits frères. Ce sont eux qui vont continuer la postérité de la famille. Moi, j’irai chez quelqu’un ; là-bas, je vais mettre au monde des enfants pour une autre famille. En quittant donc chez toi, tu n’as pas accès à la terre, tu vas dans une autre famille, et, là aussi, tu n’as pas accès à la terre. Du coup, tu te retrouves au milieu de nulle part. Ce sont des choses qu’on ne peut pas changer du jour au lendemain. Même dans les sessions, où on décide d’acheter des terrains pour les donner aux femmes, il y a des situations où cela peut devenir un problème, à la fin du projet.
Mongabay : Avez-vous rencontré des difficultés pour accéder aux communautés de femmes ?
Eveline Compaoré Sawadogo : Il y a des communautés, où il y a de la suspicion. Par exemple, une fois, dans une communauté, on nous a dit clairement qu’une femme qui a été à nos ateliers, et qui est devenue formatrice, a fini par quitter son mari. Dans une communauté, où les gens ont vécu cette expérience, c’est compliqué. Ils nous voient comme des personnes venues encourager les femmes à quitter leur mari, alors que ce n’est pas le cas. C’est pourquoi quand on va quelque part, on cherche d’abord à comprendre ce qu’est l’histoire que les gens ont déjà vécue.
Parfois, on est obligé de dire aux hommes de venir avec leurs femmes. Parce que si on va directement vers la femme, elle risque de ne pas venir, juste pour préserver la quiétude de son ménage.

Mongabay : Vous organisez des formations pour les femmes, afin qu’elles soient plus résilientes. Quel est l’impact du foncier dans leur apprentissage ?
Eveline Compaoré Sawadogo : Cette question du foncier fait qu’elles ne peuvent pas mettre toute leur énergie et tout leur savoir dans ce champ-là. En fait, elles sont formées ; elles rentrent à la maison, mais souvent, elles ne peuvent pas appliquer (ce qu’elles ont appris, ndlr). Je vais vous donner un exemple. Nous avons des femmes cotoncultrices qui produisent du coton bio dans une zone. Et ces femmes, en produisant du coton bio, utilisent des pratiques écologiques assez résilientes permettant de protéger le sol, de lutter contre le changement climatique, de résister aux poches de sécheresse. Mais la femme n’a pas accès à la terre. Comme elle n’a pas de titre de propriété foncière, du jour au lendemain, on peut lui retirer ce lopin de terre. Donc, il y a des pratiques que les femmes n’osent pas appliquer dans ces champs-là, parce qu’elles savent que cela demande un investissement et beaucoup d’efforts.
Mongabay : Pourquoi est-ce que, souvent, au Burkina Faso, les hommes sont plus formés que les femmes aux techniques agricoles, alors que ce sont les femmes qui sont en majorité dans les champs ?
Eveline Compaoré Sawadogo : Au Burkina Faso, quand on met en place des formations pour des producteurs, en général, ce sont des hommes qui y viennent. Ce sont eux qui sont formés automatiquement. Mais quand tu vas dans les champs, à midi, à 13h, à 14h, on voit surtout des femmes. Les hommes viennent couper un peu les herbes, encourager, puis vont boire leur dolo traditionnel (boisson fermentée à base de mil et de sorgho, ndlr). Donc, c’est la femme qui travaille. Si elle n’a pas accès à la formation, même pour la production du ménage (agriculture de subsistance, ndlr), c’est très difficile. Alors, on a commencé à être plus stratégique dans les processus de diffusion pour impliquer aussi les femmes. Parce que ce sont elles qui tiennent les rênes de l’agriculture, en milieu rural, dans les petites exploitations. Par exemple, pour ce qui est de l’adoption variétale (dans ce contexte, choix des semences à améliorer, ndlr), on a axé nos offres sur ce que les femmes préfèrent. Par exemple, le niébé, pendant longtemps, était une plante cultivée seulement par les femmes, et qui est devenue un « cash crop », un aliment qui se vend très bien et qui se cultive à une plus grande échelle. Et parce qu’il se vend à une plus grande échelle, les hommes entrent désormais de plus en plus sur le terrain (comme ça devient un aliment générateur de profit, ndlr).
Mongabay : Au Burkina Faso, environ 2,7 millions de personnes font face à l’insécurité alimentaire. Une tendance en hausse croissante, notamment à cause du changement climatique, des conflits, mais aussi des rendements agricoles insuffisants. Ce dernier est le cheval de bataille de l’INERA pour lequel vous travaillez. Afin d’améliorer les rendements agricoles, cet institut crée des semences améliorées. En quoi votre travail de terrain auprès des femmes vous permet de mieux sélectionner les semences à améliorer ?
Eveline Compaoré Sawadogo : On se base vraiment sur les préférences des femmes, parce que ce sont elles qui cultivent, qui préparent et qui cuisinent. Donc, à la fin, ce sont elles qui vont les utiliser. Par exemple, on veut améliorer du niébé. Très bien. Alors, on va leur demander ce qu’elles aiment dans le niébé. Elles peuvent te dire : « en général, j’aime quand on fait bouillir le niébé et que sa peau ne s’enlève pas ». Mais l’homme ne va jamais mentionner ces éléments-là, parce qu’il voit le repas tout près. Il ne connaît rien du processus de cuisson.
Ces préférences dépendent intrinsèquement des rôles au niveau social, et c’est très important de comprendre ces fonctionnements pour mieux améliorer les rendements agricoles. On va donc prendre en compte ces aspects dans les questions de sélection variétale.
Image de bannière : Récolte de riz par des femmes au Burkina Faso. Image de Anthony Labouriaux via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
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