- Une étude indique que les défenseurs de l’environnement sont particulièrement vulnérables dans les zones où l’exploitation des ressources naturelles alimente des conflits faute de l’absence de système d’alerte rapide.
- Dans l’Est de la République démocratique du Congo, depuis la résurgence de la guerre de l’AFC/M23 et les Forces armées de la République démocratique du Congo fin 2021, les défenseurs de l’environnement alertent sur la multiplication des menaces dont ils sont victimes.
- Les spécialistes appellent à renforcer les synergies d’actions pour promouvoir des réformes juridiques et institutionnelles adaptées au contexte de la protection de l’environnement en RDC.
Depuis la résurgence de la guerre entre AFC/M23 et les Forces armées de la République démocratique du Congo dans l’est du pays, fin 2021, les défenseurs de l’environnement alertent sur la multiplication des menaces, dont ils sont victimes, alors que la déforestation, la pêche illégale sur le lac Édouard et l’occupation des aires protégées s’intensifient dans les aires protégées comme le Parc national des Virunga. Certains défenseurs de la nature affirment avoir suspendu leurs activités de monitoring et ont peur de dénoncer des abus environnementaux par crainte des représailles. D’autres se sont déjà exilés. « Nous avons décidé de suspendre nos activités, car certaines autorités en place contribuent à la destruction du Parc national des Virunga. Nous sommes victimes de plusieurs menaces lorsque nous effectuons des activités de monitoring sur la destruction des écosystèmes », souligne sous anonymat un activiste du Collectif des activistes environnementaux pour la restauration de la nature, joint au téléphone par Mongabay.
Selon ce dernier, les pressions sur les ressources naturelles s’intensifient, mais les activités de dénonciation restent plus superficielles. « Aujourd’hui, nous ne savons plus comment dénoncer les abus environnementaux. Quand on parle d’environnement, on se limite souvent aux déchets. Pourtant, d’autres menaces sur les ressources naturelles prennent de l’ampleur comme la déforestation, la carbonisation, le braconnage, l’occupation illégale des espaces du parc, surtout que les écogardes ne contrôlent pas toutes les zones. Je crains pour ma sécurité et celle de ma famille. C’est pourquoi je ne peux rien faire », ajoute-t-il.

La situation est similaire à Kyavinyonge, sur la rive nord du lac Édouard en territoire de Beni sous contrôle des forces gouvernementales, au Nord-Kivu, où les défenseurs de l’environnement disent faire face à des pressions multiples, en l’occurrence des menaces physiques et des pressions politiques. « Nous sommes confrontés à de nombreuses contraintes. Des hommes armés nous menacent, mais aussi certains chefs de services censés réglementer le secteur de l’environnement. Il s’agit notamment de pêcheurs illégaux qui bénéficient du soutien des miliciens et de leurs complices. Nous n’arrivons plus à atteindre certaines zones pour enquêter », explique Joseph Lubuto, militant environnemental au sein de Solidarité pour l’étude d’impacts environnementaux et écologiques, une association locale de défense de l’environnement.
Selon Maître Olivier Ndoole Bahemuke, cofondateur de l’ONG Alerte congolaise pour l’environnement et les droits de l’homme (ACEDH), qui n’a pas participé à cette étude, des échanges ont été organisés du 19 au 20 février dernier, à Kinshasa, afin d’enrichir et d’évaluer la loi n°23-027 relative à la protection des défenseurs des droits humains, deux ans après son adoption. Ces travaux visaient également à analyser les effets du texte sur le terrain et à identifier les dispositions nécessitant un réexamen, mais aussi faire sauter des clauses pénales qui visant les défenseurs de l’environnement.
Bahemuke affirme que les activistes environnementaux sont de plus en plus confrontés à des menaces, notamment des violences physiques, des arrestations arbitraires et des assassinats. Selon ce dernier, certaines dispositions de la loi n°23-027, relative à la protection des défenseurs des droits humains, introduisent des conditions administratives lourdes aux défenseurs environnementaux, telles que l’enregistrement, l’identification obligatoire et des exigences de partage du rapport limitant les actions de ces derniers, dont la majorité sont des analphabètes, qui défendent cependant courageusement l’environnement. « La grande partie des activistes environnementaux vit dans les milieux ruraux. Beaucoup ne savent ni lire ni écrire et ne sont pas en mesure de remplir toutes ces conditions administratives. Pourtant, la loi prévoit des peines pour toute personne ne respectant pas ces obligations. Cela expose ces défenseurs, qui accomplissent un travail élogieux pour la conservation, à des poursuites judiciaires », explique-t-il au téléphone à Mongabay, évoquant les articles 26, 27 et 28 de ladite loi.
Une récente étude réalisée par Robert Agenong’A, chercheur au sein de l’organisation Environnemental Defenders, basée à Kinshasa corrobore ces dénonciations des défenseurs de la nature.
Selon cette recherche, les défenseurs de l’environnement sont particulièrement vulnérables dans les zones, où l’exploitation des ressources naturelles alimente des conflits.
Publiée en mars 2026 dans la revue Frontiers in Environmental Science, cette étude montre que la déforestation illégale, l’exploitation minière non réglementée ou l’accaparement des terres exposent ces acteurs à des intimidations, à des menaces et parfois à des violences. « Les conflits liés aux ressources naturelles intensifient les menaces contre les défenseurs, notamment dans les zones riches en forêts, minerais et terres agricoles », précise Agenong’A.
« Le cadre juridique existant reconnaît les défenseurs des droits humains, mais ne tient pas suffisamment compte des risques spécifiques encourus par les défenseurs de l’environnement », indique l’étude.
Par ailleurs, le rapport, publié en septembre 2025, par Rights and Resources Initiative (RRI), une coalition mondiale d’organisations non gouvernementales, de chercheurs et de partenaires communautaires travaillant dans la promotion des droits fonciers et forestiers des communautés locales et autochtones, basée à Washington aux États-Unis, indique que les défenseurs des terres et de l’environnement font face à une hausse de violences dans plusieurs régions riches en ressources naturelles, notamment en Afrique, en Asie et en Amérique latine, dans un contexte de pression croissante sur les terres et les ressources.

La loi au lacune majeure
Selon l’étude, la loi relative à la protection et à la responsabilité des défenseurs des droits de l’homme comporte une lacune majeure, notamment l’absence de reconnaissance explicite des défenseurs de l’environnement, créant « un vide qui limite l’accès aux mesures de protection ». « L’application effective des mesures de protection demeure entravée par des capacités institutionnelles limitées. La protection des défenseurs varie considérablement selon les provinces et les contextes sécuritaires ».
Cette omission, selon l’étude, réduit leur protection face aux risques spécifiques liés aux conflits environnementaux, notamment dans les secteurs extractifs, les zones de conservation et les litiges fonciers. Les chercheurs mettent également en évidence le lien étroit entre gouvernance environnementale et sécurité. « Les défenseurs de l’environnement sont exposés à des risques distincts nécessitant des mécanismes adaptés à leur contexte spécifique. La protection des défenseurs constitue un élément central pour assurer une gouvernance durable et pacifique des ressources naturelles », souligne l’étude.
L’étude recommande une reconnaissance juridique explicite, le renforcement de la coordination institutionnelle, la mise en place de mécanismes d’alerte rapide et une meilleure implication des communautés locales. « Des mécanismes coordonnés entre les institutions étatiques, les ONG et les communautés locales, complétés par le système d’alerte rapide sont nécessaires pour prévenir les menaces », précise l’étude.
« Il faut faire sauter des clauses pénales qui sont dans cette loi, afin de ne pas avoir une loi qui ressemble à un droit pénal spécial pour des militants de l’environnement. Il faut renforcer le lobbying et le plaidoyer auprès du ministère des Droits humains et des élus, qui peuvent nous accompagner, afin d’obtenir la revisitation de ladite loi », préconise Olivier Ndoole Bahemuke.
Ce défenseur des droits communautaires préconise aussi la mise en place de services alternatifs d’aide juridique, d’assistance et de protection d’urgence, afin de garantir les droits et libertés des défenseurs de l’environnement pendant la période de la révision e cette loi. Il plaide aussi pour le renforcement des capacités des défenseurs de l’environnement par la création des espaces de dialogue entre acteurs judiciaires, organisations de la société civile et communautés locales.
« Les 20 dernières années n’ont pas été très faciles pour le personnel des parcs nationaux et les réserves en RDC. Plus de 200 éco-gardes ont été tués dans le Parc national des Virunga. Dans les Parcs de Garamba et Upemba, la situation est la même. Donc, il faudrait une synergie en termes d’actions pour mener des plaidoyers et des reformes juridiques et institutionnelles adaptées au contexte, pour garantir un espace civique plus sûr et adapté aux dangers et aux risques liés à la protection de l’environnement, en République démocratique du Congo », dit-il.

Responsabiliser toutes les parties prenantes
L’étude insiste aussi sur la nécessité de mettre en place des canaux sécurisés de signalement pour permettre aux activistes de dénoncer les menaces sans s’exposer. « L’absence de mécanismes sûrs de signalement accroît la vulnérabilité des défenseurs face aux représailles. Le renforcement de la protection passe également par l’engagement des partenaires internationaux et du secteur privé », recommande l’étude.
Pour John Tsongo, défenseur de l’environnement basé à Goma, les menaces s’expliquent par les intérêts économiques en jeu dans ces zones riches en ressources naturelles. « La plupart des terrains, où sont menées des études d’impact environnemental, sont occupés par des groupes armés. À un moment, j’enquêtais sur l’exploitation des scories dans le territoire de Nyiragongo. Nous avons subi des menaces au point que l’accès au site de collecte des données était devenu difficile. Il fallait recourir à des stratégies de camouflage », dit-il.
Selon lui, la stabilisation sécuritaire demeure l’une des conditions essentielles pour permettre aux défenseurs environnementaux de travailler. Il plaide également pour un renforcement du cadre juridique protégeant ces militants. « Il faut que les juristes, les activistes et la société civile travaillent ensemble pour mettre en place un texte garantissant les droits des activistes environnementaux, au même titre que ceux des défenseurs des droits humains. Les autorités doivent aussi comprendre que l’environnement doit être protégé », précise-t-il.
Il appelle enfin à une mobilisation des différents acteurs. « Il faut sensibiliser pour une adhésion communautaire inclusive. Les acteurs à tous les niveaux doivent fédérer leurs forces pour donner du crédit au métier de défenseur de l’environnement. Chacun doit, à son niveau, faire quelque chose », explique-t-il.
Olivier Ndoole Bahemuke, quant à lui, souligne également l’importance à promouvoir des espaces d’échanges multilatéraux aux niveaux national et international, pour favoriser la participation des défenseurs aux débats sur les enjeux climatiques et environnementaux. Il appelle à renforcer les synergies d’actions pour promouvoir des réformes juridiques et institutionnelles adaptées au contexte de la protection de l’environnement en RDC.
« Il faut une solidarité et un impact de responsabilité entre les communautés locales, pour que la solidarité soit vue comme une force, un renforcement du pouvoir, une autonomie juridique, pour faire avancer des réformes, mais aussi pour démontrer le rapport de force entre les communautés locales et les sociétés multinationales, ainsi que pour renforcer le pouvoir par rapport à la sécurisation et la protection du terroir, contre les auteurs de slapp au détriment des défenseurs de l’environnement, les leaders locaux et les leaders autochtones », dit-il.
« Nous ne pourrons jamais protéger nos forêts ni nos lacs sans mettre en avant ceux qui défendent et protègent ces ressources. Travailler sur les questions environnementales en RDC est importante sur le plan du positionnement stratégique. Mais c’est une question à haut risque qui exige beaucoup plus de débats démocratiques», dit-il.
«Il ne faut jamais engager le débat en oubliant de placer les défenseurs, les leaders communautaires et les autochtones au centre des mécanismes de protection ; car ils mènent ce combat au prix de leur liberté et parfois de leur vie. C’est une question de responsabilité, d’option en termes de politiques. La RDC est un pays solution, qui doit prendre en compte cette dimension tout aussi cruciale », conclut-il.
Image de bannière : Des chercheurs qui observent les éléphants de forêt dans cette clairière indiquent que l’attrait principal réside dans les sols riches en minéraux. Image de Rhett A. Butler pour Mongabay.
Citation :
Agenong’A R. (2026). Between Recognition and Omission : Rethinking the protection and framework for Environmental Defenders in the Democratic Republic of the Congo. Frontiers in Environmental Science, Environmental and Governance Volume 14, Article 1769820. Doi: 3389/fenvs. 2026. 1769820.
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