- À Assouma Kondji, dans la préfecture de Blitta, Dr Rosine Atafeinam Abalo met en évidence une pollution diffuse liée aux pratiques artisanales, qui affecte durablement l’eau, les sols et l’environnement immédiat des communautés minières.
- Son approche met un accent particulier sur les coopératives des femmes des mines, fortement impliquées dans les activités de lavage du minerai, et donc continuellement exposées à des eaux contaminées, avec des risques sanitaires accrus.
- Convaincue que la connaissance doit servir à l’action, elle traduit les données scientifiques en messages accessibles, afin d’aider les populations à adopter de bons comportements face aux risques environnementaux.
- Son engagement est reconnu par des experts miniers, qui saluent une démarche concrète et essentielle, pour améliorer la santé des femmes et la gestion environnementale dans les zones d’orpaillage.
À plus de 250 kilomètres au nord de Lomé, dans la préfecture de Blitta, le village d’Assouma Kondji abrite l’un des nombreux sites d’orpaillage artisanal de la région centrale du Togo.
Le paysage est marqué par des trous béants éparpillés, des amas de terre retournée, des bassins d’eau trouble et des abris de fortune faits de bâches et de branchages. À l’ombre de quelques arbres, des femmes s’activent autour du lavage du minerai, tandis que des enfants circulent entre les zones de travail et les espaces de repos. Là, chaque mouvement semble raconter une réalité quotidienne faite de travail intense, d’exposition permanente aux risques, mais aussi d’une forme de résilience silencieuse face à des conditions difficiles.
Sur ce site d’environ 150 orpailleurs, où l’activité minière rythme la vie quotidienne, les conditions restent rudimentaires. Les circuits d’eau sont improvisés, les résidus miniers s’accumulent à proximité des zones de travail, et les espaces domestiques côtoient directement les zones d’extraction. Cette proximité permanente entre des lieux de vie et de production crée un environnement, où les expositions aux pollutions sont continuées.
Dans ce milieu, Rosine Atafeinam Abalo, docteure en géologie et présidente de l’Association des femmes du secteur minier ou en entreprise du Togo (AFEMET), mène depuis 2019 un travail visant à établir un lien concret entre la dégradation environnementale et la santé des populations, en particulier celle des femmes.

Une pollution diffuse au cœur des pratiques artisanales
À Assouma Kondji, les activités d’orpaillage reposent principalement sur le lavage du minerai dans l’eau et le traitement manuel des matériaux extraits. Cette méthode entraîne une forte utilisation d’eau, souvent recyclée dans des conditions précaires, ce qui contribue à sa dégradation progressive.
« Les eaux de lavage se chargent rapidement de particules de sol, de boues et de résidus miniers. Ces eaux troubles sont ensuite rejetées ou réutilisées sans traitement, contribuant à la pollution des sols et des points d’eau environnants. Les poussières issues du concassage et du tamisage se dispersent également dans l’air, se déposant sur les surfaces et dans les zones de vie. Bien qu’elles soient visibles à l’œil nu par la couleur et la turbidité de l’eau, ces formes de pollution s’accompagnent d’impacts moins perceptibles, mais potentiellement nocifs pour la santé humaine », explique-t-elle.
Une situation, que déplore le professeur Ibrahim Tchakala du Laboratoire d’hydrologie appliquée et environnement de la Faculté des sciences de l’université de Lomé, qui indique que ladite activité augmente la turbidité de l’eau à proximité des sites miniers.
« Lors des travaux d’excavation, les opérateurs atteignent la nappe phréatique à une profondeur de quelques mètres, ce qui a un impact négatif sur la qualité des eaux souterraines », explique-t-il.

Entre exposition directe et vulnérabilité des enfants
Sur le site, les femmes sont présentes à plusieurs niveaux de la chaîne d’orpaillage : lavage du minerai, tri et transport des matériaux. Ces activités les mettent en contact direct avec l’eau et les résidus miniers, pendant de longues heures.
« Les femmes travaillent dans l’eau ; elles manipulent les matériaux : elles sont donc exposées au même environnement que les hommes », explique Dr Abalo.
Toutefois, elle souligne que les enjeux diffèrent lorsqu’on prend en compte la présence des enfants sur les sites.
« Dans de nombreux cas, les mères viennent accompagnées de leurs enfants, qui évoluent librement entre les zones d’activité. Certains marchent pieds nus dans l’eau contaminée, s’exposant ainsi à des maladies cutanées et parasitaires. Quand l’eau est polluée, les enfants sont les plus exposés, parce qu’ils sont plus fragiles face aux microbes », précise-t-elle.
Elle évoque notamment des affections comme les infections cutanées liées au contact prolongé avec l’eau stagnante, ainsi que des maladies parasitaires comme le ver de Guinée, encore observées dans certaines zones rurales, où l’accès à l’eau potable et à l’assainissement reste limité.
Certaines femmes ont évoqué des cas concernant leurs enfants, ayant parfois développé des maladies parasitaires comme les ascaris ou les oxyures, sans que la situation ne soit jugée alarmante. A la suite de ces signalements, l’AFEMET a assuré la prise en charge des deux enfants concernés en les traitant avec des médicaments antiparasitaires simples prescrits.

Des réponses communautaires face aux contraintes du terrain
Face à l’absence d’infrastructures adaptées, Dr Abalo aide les coopératives de femmes dans l’orpaillage à développer des solutions locales, pour gérer certaines contraintes, notamment liées à la garde des enfants.
« Sur le site d’Assouma Kondji, nous avons aménagé des espaces improvisés sous des arbres, où des femmes se relaient pour surveiller les enfants, pendant que les mères travaillent. Lorsqu’un enfant pleure, il est pris en charge temporairement jusqu’au retour de sa mère », affirme-t-elle.
« Les femmes, sous mon leadership, ont organisé un système de garde collectif qui permet de limiter les déplacements des enfants dans les zones de travail et de réduire les risques », souligne Dr Abalo.
Ces dispositifs informels traduisent une capacité d’adaptation des communautés face aux réalités du terrain, tout en mettant en évidence le manque d’infrastructures dédiées à la protection des enfants sur les sites miniers artisanaux.
Au-delà de l’observation, l’action de Rosine Atafeinam Abalo repose également sur la sensibilisation et la transmission des connaissances scientifiques adaptées au contexte local. À Assouma Kondji, elle explique les mécanismes de pollution, leurs effets sur les écosystèmes et leurs implications pour la santé humaine.
Son approche vise à rendre les risques plus compréhensibles pour les communautés, afin de favoriser des comportements prudents dans l’utilisation de l’eau et l’organisation des activités.
« L’enjeu n’est pas seulement d’identifier les sources de pollution, mais aussi d’accompagner les populations dans la réduction de leur exposition, notamment à travers des pratiques simples et des mécanismes d’organisation collective », souligne-t-elle.

Un appui reconnu par les experts du secteur
Pour Bangourou Tchable, docteur en chimie, spécialiste des eaux et de l’environnement, affilié à la Faculté des sciences et technologies de l’université de Kara, au nord du Togo, cette initiative portée par Dr Rosine Atafeinam Abalo est salutaire et s’inscrit pleinement parmi les mesures à mettre en œuvre pour une meilleure gestion de l’environnement dans les zones affectées par l’orpaillage.
Dans une étude publiée en mai 2025, dans la revue Journal de géoscience et de protection de l’environnement, portant sur l’analyse des conditions de travail des orpailleurs semi-industriels et traditionnels dans la région centrale du Togo, ainsi que leur impact sur l’environnement, Dr Bangourou Tchable a mis en lumière les réalités du secteur extractif artisanal, tout en proposant des pistes de solutions.
Parmi les actions recommandées, figure la sensibilisation des orpailleurs à l’ampleur des impacts environnementaux et sociaux liés à leurs activités, notamment à travers la diffusion de guides de bonnes pratiques adaptés aux différents acteurs du secteur.
Il s’agit également de renforcer le cadre institutionnel et réglementaire de l’exploitation minière artisanale. Cela passe par la mise en place d’un système de recensement et de suivi des sites d’orpaillage, l’organisation des artisans en groupements structurés afin de renforcer leurs capacités, ainsi que l’encouragement systématique à la restauration et à la revégétalisation des sites dégradés.
L’initiative portée sur le terrain est saluée par les acteurs du secteur géologique au Togo. Pour Konkondji Nkpane Nissao Napo, président de l’Association des géologues du Togo (AGT), cette démarche illustre l’importance d’une approche intégrée.
« Comprendre les sources de pollution et leur impact permet d’agir de manière plus efficace. L’initiative menée à Assouma Kondji montre comment la géologie peut contribuer concrètement à améliorer les conditions de vie des populations », souligne-t-il.
Il faut noter que, contrairement à d’autres contextes miniers artisanaux en Afrique de l’Ouest, les risques d’effondrement de galeries profondes restent limités à Assouma Kondji et, plus largement, au Togo. Les puits creusés ne dépassent généralement pas 2 à 3 mètres de profondeur, ce qui réduit les risques d’accidents graves. On enregistre néanmoins des incidents isolés impliquant des enfants tombés dans des trous, sans entraîner de décès.
Image de bannière : Des orpailleurs avec Dr Rosine Atafeinam Abalo brandissant leur matériel, symbole de leur lutte quotidienne pour subvenir à leurs besoins. Image fournie par Hector Sann’do Nammangue.
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