- Dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dans l’Est de la République démocratique du Congo, des défenseurs des droits humains et de l’environnement vivent en détresse depuis l’intensification cette année, des conflits entre le gouvernement et le groupe armé M23.
- Plusieurs de ces activistes ont quitté la région, par peur des représailles, l’État ayant perdu le contrôle de grands centres administratifs comme Goma et Bukavu, sièges de plusieurs associations.
- La protection des droits humains et de l’environnement n’est pas appréciée par des réseaux d’exploitation illicite des ressources de la faune et de la flore dans la région.
Imaginez des opérations clandestines de déforestation dans les zones enclavées du Maniema, de Tshopo ou de l’Équateur, au centre de la RDC, en pleine forêt équatoriale congolaise, loin des centres administratifs. Sans défenseurs de l’environnement et autres volontaires qui alertent sur les excès et les risques, il serait difficile de savoir ce qui s’y passe réellement et d’arrêter « l’hémorragie », admettent certains activistes des droits humains et de l’environnement, à l’instar de Josué Aruna, Directeur exécutif du réseau Congo Basin conservation society (CBCS-Network). Mais cet activisme n’est pas sans danger. Surtout par ces temps de conflit.
Aruna est entré en clandestinité en juillet 2025, depuis la multiplication des cas de harcèlement, dont il s’estime victime à Bukavu, capitale provinciale du Sud-Kivu, d’où il coordonne les activités de son réseau, qui opère surtout dans la défense de la faune. Il opère notamment dans la protection des hippopotames, espèce régulièrement visée par des actes de braconnage dans le Sud-Kivu et dans le Maniema.
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Cet activisme, en temps ordinaires, ne contente suffisamment pas les acteurs, qui tirent profit du trafic illicite des bois et des espèces de faune. Mais depuis la dégradation de la situation sécuritaire dans la région, dès le premier trimestre 2025, lorsque tombaient les villes de Goma et de Bukavu sous le commandement du groupe armé M23, la pression s’est accentuée sur les défenseurs de l’environnement et des droits humains, assure Aruna.

Ne pas défier le groupe armé
Selon les estimations, au moins 40 défenseurs des droits humains et environnementaux sont sous menace sérieuse. Ils ont soit quitté la région, soit décidé de faire profil bas ou de vivre en clandestinité. Plusieurs ont trouvé refuge dans les provinces limitrophes et à Kinshasa. D’autres encore se sont installés dans les pays voisins, comme au Burundi, en Ouganda et en Tanzanie, assure Blaise Mudodosi, coordonnateur de l’ONG Actions pour la Promotion et protection des peuples et espèces menacés (APEM) opérant dans les Kivu. Dans un récent rapport semestriel, Alerte congolaise pour l’environnement et les droits de l’homme (ASBL), fait état de 16 cas d’atteintes contre les défenseurs des droits de l’homme et de l’environnement: sept cas d’assassinats, trois arrestations arbitraires, un enlèvement.
« En tant qu’acteur des droits de l’homme et de l’environnement, il y a des choses qu’on ne peut pas se permettre de faire. Parce qu’en les faisant, vous défiez le pouvoir rebelle. Et, à un moment, ils disaient [les membres du M23] qu’il n’y a pas de prison, il n’y a pas de justice. Beaucoup de nos collègues qui nous avaient contactés pour savoir comment faire, ont été conseillés de partir ailleurs », explique Blaise Mudodosi.
« Le travail de défenseur de l’environnement comporte toujours des risques en RDC, même en temps normal », dit Mudodosi. Puisque le fait d’empêcher d’accéder aux ressources naturelles de manière illicite, selon Aruna, suscite la colère de ceux qui se sentent bloqués dans leurs élans.
Les ressources naturelles au cœur des violences armées
Bien plus, le contrôle des ressources naturelles alimente les activités des groupes armés, dans l’Est du pays. Les mines de coltan, par exemple, contribuent au financement des groupes armés, qui exploitent eux-mêmes ou perçoivent des taxes sur les productions artisanales.
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Cette dynamique s’observe aussi autour des aires protégées des régions en conflit. Depuis l’occupation par les groupes armés, principalement le M23 soutenu par le Rwanda d’après l’ONU et le gouvernement congolais, les affrontements ont parfois lieu sur des portions des Parcs nationaux de Virunga, plus au nord, et de Kahuzi Biega, au sud.
Les défenseurs de l’environnement, et d’autres sources de la préservation interrogés, par Mongabay, soutiennent que les groupes armés se retranchent parfois dans les parcs nationaux, pour en exploiter les ressources.
Cette situation concerne même les miliciens pro-gouvernementaux, les Wazalendo. Lorsqu’ils ne sont pas bien suivis, explique Kanza (pseudonyme), défenseur de l’environnement vivant désormais hors de la région, contacté au téléphone, des gens ayant pris les armes se paient de la nature. « S’ils n’ont pas à manger, ils feraient quoi ? Ils vont se rabattre sur les ressources. Spécifiquement, sur la faune effectivement. Et, en s’abattant sur la faune, ils vont trouver à manger », explique la même personne.

Des efforts de conservation compromis
C’est dans ce contexte que les défenseurs de l’environnement et des droits humains restés actifs à Bukavu, membres de la Société civile environnementale de Bukavu, se trouvent menacés. « Ce qui a commencé, comme des actions de filature, est vite devenu une menace, avec des appels téléphoniques et même un piratage de téléphonie », explique le coordonnateur de la société civile environnementale du Sud-Kivu, José Aruna.
Cette situation de peur arrange plutôt les affaires des exploitants des ressources naturelles dans la région. Six mois après l’installation du M23 dans la zone, les images satellitaires consultées par Mongabay, ainsi que les témoignages des défenseurs de l’environnement, en effet, suggèrent qu’il y a extension de pertes de couvert forestier dans le Parc national de Kahuzi Biega.
D’après le défenseur de l’environnement, Kanza, le bois de chauffage, coupé aux fins de fabrication de charbon de bois vendu comme marchandise dans cette région peu desservie en électricité, constitue l’une des sources de financement de divers groupes armés présents dans la région. Pour sa part, Josué Aruna explique que des activités de scierie se multiplient dans la région, jusqu’au nord du Maniema voisin du Sud-Kivu.
« Quand vous parlez de la protection, vous attirez l’attention sur vous, vous attirez effectivement la colère de tous ces groupes armés, qui font le braconnage », dit Kanza.
Ce dernier explique, en outre, que le buffle qui est de retour dans la région grâce aux activités de protection engageant notamment les paysans dans les forêts communautaires au Sud-Kivu, est menacé d’être tué par des groupes armés présents dans une forêt communautaire, dont se rapprochent des groupes armés. « Et quand on parle de ça, on dit que ce sont ceux-là qui interdisent aux gens de tuer les animaux. Et là, vous vous sentez déjà en insécurité », explique la même source.

Une incertitude pour les défenseurs de l’environnement
Pour les activistes de la société civile désormais condamnés à l’errance dans la région, l’incertitude est dure à vivre. « Je vis désormais de la solidarité de quelques collègues et de l’aide des ONG au niveau international. Mais c’est loin d’être suffisant », explique Kanza.
Tous les concernés, du moins les cinq contactés par Mongabay, disent leur envie de revenir chez eux. Mais l’issue semble incertaine, notamment en raison de la reprise des combats dans la région autour du 10 août, signe que les négociations patinent à Doha, au Qatar, selon Mudodosi.
Pour ce dernier, il est urgent de mettre un terme aux conflits entre les groupes armés et l’État congolais, notamment par les mécanismes de dialogue en cours. Autrement, s’inquiète-t-il, les avancées enregistrées dans la conservation seront perdues.
« J’ai trois enfants à l’école secondaire, dont une qui est en train de terminer et une autre à l’université. Quand on n’est pas stable dans son travail, dans son milieu de travail, tout est perturbé. Et ça affecte ma vie, parce que, pour le moment, vous savez, nous sommes dans une période de rentrée scolaire. Même pour organiser le retour des enfants à l’école, cela est extrêmement inquiétant. Je voudrais même déplacer même ma famille pour l’étranger, mais je ne sais comment faire. Mes collaborateurs sont tellement affectés, parce que la manière de travailler n’est plus celle d’alors, et même certains financements ont cessé » à cause de cette instabilité, explique Aruna.
D’après Mudodosi, des responsables des associations de la société civile mènent un plaidoyer auprès du gouvernement en faveur d’une solution rapide à la crise. Quant à la sécurité durable des défenseurs de l’environnement au regard des violences armées en cours, qui aggravent la situation, il faudra s’attaquer aux réseaux internationaux, qui alimentent la demande des espèces fauniques et floristiques en RDC.
Image de bannière : Gorille des montagnes au Parc national des Virunga en RDC. Image de Fanny Schertzer via Wikimédia Commons (CC BY 3.0).
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