- Le gouvernement béninois a créé, en janvier 2022, deux aires marines protégées le long du littoral : l’aire marine protégée de Donaten et celle de la Bouche du Roy.
- Bien que cette décision vise à protéger la biodiversité marine, à résoudre des problèmes environnementaux, économiques et sociaux liés aux ressources halieutiques, les pêcheurs sont sceptiques.
- Pendant que les plans d’aménagement et de gestion se précisent, les défis liés à la surveillance de ces aires marines protégées et à la préservation de leurs ressources restent à relever, pour l’atteinte des objectifs ayant conduit à l’idée de protection des espaces marins dans le pays.
Les mouvements des pirogues et les filets en mer des pêcheurs béninois sont désormais réglementés. Par le passé, ils mènent librement leurs activités, de jour comme de nuit, à travers les 125 kilomètres de côte du pays. Toute la façade maritime était en proie à la pêche illicite. Une pêche qui, selon Laurent Houessou, détruit le stock de poissons.
À en croire cet enseignant-chercheur à la Faculté d’agronomie de l’université de Parakou au nord du Bénin, spécialisé dans la gestion des aires protégées, la technique de chalut bœuf, qu’utilisent les navires, dépeuple la mer de ses ressources halieutiques. Cette pratique est transposée localement avec une forme de pêche dénommée « kéli-kéli ». Selon les explications de Houessou, cette technique permet à une catégorie de pêcheurs locaux de rafler les gros poissons jusqu’aux fretins.
Pour les pêcheurs rencontrés à Cotonou dans les aires marines protégées de Donaten, et pour ceux de Ouidah et de Grand-Popo en activité dans l’aire protégée de la Bouche du Roy, c’est une forme de pêche consistant à placer de grands filets à mailles serrées entre deux grandes pirogues avec des moteurs hors-bord. Et dans un mouvement simultané des pirogues, les filets prennent les poissons et d’autres ressources halieutiques sur leur passage.
« La dégradation de la pêche a commencé avec l’avènement de « kéli-kéli » qui racle le fond de la mer, pour ramasser toutes sortes de poissons », a souligné Louis Victor Amétépé, pêcheur au port de pêche de Cotonou, président de l’Union nationale des pêcheurs marins artisans et assimilés du Bénin (Unapemab). A Ouidah et à Grand-Popo, Nicolas Alomasso et Thilon Noukounon, tous pêcheurs, se plaignent de « kéli-kéli » et s’impatientent de voir réprimée cette forme de pêche.

Entre inquiétude et optimisme
À l’annonce de la création des aires marines protégées par le décret n°2022-003 du 5 janvier 2022, des pêcheurs étaient entre inquiétude et optimisme. Pendant que les uns s’interrogeaient sur la rentabilité des équipements de pêche, d’autres ovationnaient une décision qui, selon eux, est salutaire pour la conservation des ressources marines. « Quand j’ai été informé des aires marines protégées, j’ai pensé à ce que j’ai investi pour acquérir des matériels de pêche. Je me suis demandé ce qui allait se passer par la suite », souligne Noukounon.
« Il y a des jours, où les pêcheurs reviennent bredouilles de la mer. Avec la protection de l’espace maritime, la pêche sera abondante. En une journée, on peut avoir ce qu’on veut. C’est mieux que de passer trois jours en mer sans véritablement atteindre ses objectifs », a confié Alomasso.
Étant dans la même logique, Amétépé pense que c’est une bonne décision pour la préservation des ressources marines. « Avec la collaboration des unités de surveillance et les balises qui seront installées en mer, les pêcheurs vont accompagner les actions dans le cadre de la gestion des aires marines protégées », indique-t-il.
Joséa Dossou-Bodjrènou, président de l’Ong Nature Tropicale, faisant la nuance au sujet de la collaboration, qu’il pourrait avoir dans la gestion des ressources, dans les aires marines protégées, pense que les populations peuvent aider à exploiter durablement les ressources halieutiques, même si elles ont par le passé abusé dans leur prélèvement. « La décision prise par le Conseil des ministres permet de préserver durablement les tortues marines, les baleines, les lamantins et d’autres ressources halieutiques dans le milieu, en plus des mangroves », dit Dossou-Bodjrènou.
« Ces aires protégées sont mises en place pour être des zones de reproduction de ces espèces dont les poissons, afin qu’ils puissent se propager dans les lieux environnants pour aider à améliorer la pêche, au niveau des populations de pêcheurs », souligne Houessou.

Des appuis alimentaires pour soulager les pêcheurs
Des échanges avec les acteurs, il y aura des décisions à appliquer suivant le zonage dans les aires marines protégées, même si certaines pratiques sont à pérenniser. Ainsi, de Sèmè-Kraké à Hillacondji, localités frontalières respectivement avec le Nigéria et le Togo, il est imposé à tous les pêcheurs le repos biologique.
Selon Amétépé, « le repos biologique exige aux pêcheurs d’observer trois mois de pause chaque année, sans aller en mer. Et cela se passe de façon progressive. Au départ, nous avons commencé par 30 jours, ensuite par 45 jours. Avec les dernières discussions, nous allons observer trois mois d’inactivité en mer. Je pense que cela rentre dans la gestion des aires marines protégées. Avec ce repos, l’absence des moteurs hors-bord va permettre aux poissons de se reposer ».
À ce sujet, Dossou-Bodjrènou estime que la vie des pêcheurs doit être prise en compte dans la prise des décisions ayant une influence sur la gestion des aires marines protégées.
Pour lui, « il faut des alternatives pour accompagner cette décision. Les pêcheurs vivent de la pêche, chaque jour. Ce sont des gens sans réserve. On leur dit de ne pas aller à la pêche pendant un mois et plus. Qu’est-ce qu’ils vont faire en ce moment ? », se demande-t-il.
Allant dans le même sens, lors d’un entretien avec Mongabay, Amètépé souligne que « dans les pays voisins, après la sensibilisation sur le repos biologique, l’Etat apporte des appuis alimentaires aux pêcheurs, pour les soulager. Je suggère au gouvernement de mener des actions dans ce sens ».
Tous les pêcheurs rencontrés ont confié qu’il y a une décision ancestrale qui leur impose un jour de repos chaque semaine, outre le repos biologique.

Quand la répression devient nécessaire
S’agissant d’une aire marine protégée, on distingue trois zones : l’aire centrale destinée à la protection stricte des habitats marins et des espèces marines, la zone tampon, assurant une fonction d’amortissement des perturbations des activités humaines entre l’aire centrale et l’aire de transition, réservée aux activités économiques compatibles avec les objectifs de conservation. De ces trois zones, c’est seulement dans l’aire de transition, que sont autorisées des activités économiques compatibles avec les objectifs de conservation.
Pour une bonne gestion de ces zones, plusieurs acteurs mettent l’accent sur l’éducation des pêcheurs. « Il faut des sensibilisations permanentes et des surveillances selon le zonage. Que les structures de gestion soient bien outillées pour réprimer les pêcheurs indélicats », dit Josias Madogotcha de l’Ong Action Plus, basée à Ouidah. « Lors des sensibilisations, les pêcheurs sont informés de l’importance qu’il y a à conserver les tortues marines, les cétacées, les poissons. L’accent est également mis sur le respect des filets qu’ils doivent utiliser, les grosseurs des mailles. Mais les campagnes de sensibilisation ont montré leurs limites », souligne Houessou.
« Des pressions sur les ressources et des situations de braconnage sont constatées… Il faut aller à l’application des lois pour réprimer la pêche illicite. Les sanctions vont permettre d’éveiller la conscience des pêcheurs sur la nécessité à conserver ces ressources dans les aires marines protégées », indique Houessou.
Dossou-Bodjrenou ne doute pas que les pêcheurs sont ouverts à des changements de comportements. Dans le cas contraire, dit-il, il faut que les règlementations soient appliquées avec la dernière rigueur.
Ce qu’Amétépé approuve : « Le chalut bœuf, le « kéli-kéli », la pêche avec des substances toxiques, la pêche à l’aide de la lumière pour attirer les poissons… Que toutes les formes de pêche illicite soient réprimées ».
Houessou invite les pêcheurs à comprendre que tout le travail qui se fait est pour leur bien-être. Car, selon lui, « l’État ne peut pas entreprendre des actions contre sa population. En changeant certaines pratiques, ce serait dans la douleur. Mais avec le temps, les choses vont s’améliorer et les pêcheurs vont en tirer profit », conclut-il.
Image de bannière : Activité des pêcheurs à la plage de Ouidah, à 40 kilomètres de Cotonou au Bénin. Image de Patrice Soglo pour Mongabay.
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