- L’augmentation de population dans la région de Mugamba, notamment à Mukike, à Mugongo-Manga et dans l’ancienne commune Gisozi, pousse les habitants à exploiter les zones qui, autrefois, constituaient des espaces de cueillette de litière.
- En raison du besoin accru de litière et de la rareté des herbes, les éleveurs de la région de Mugamba collectent les feuilles mortes ou coupent de jeunes herbes.
- Cette pratique, dont la plupart des habitants ignorent les effets, enregistrent déjà des conséquences néfastes sur l’environnement, en fragilisant les terrains ; ce qui favorise leurs glissements. Des habitants soupçonnent que l’infertilité du sol et la réduction de la récolte au fil des années ne soit liée à cette pratique.
- Au lieu de recourir à cette pratique, certains experts recommandent aux éleveurs de nourrir leur bétail dans l’étable et d’aménager les compostières artificielles, pour faire face au manque de fumier.
Chaque jour, les enfants de Charles Nduwayo, un résident de la zone Bikanka ancienne commune Mukike à l’ouest du Burundi, doivent tour à tour récolter ou tailler de jeunes herbes pour la litière de ses quatre vaches nourries à l’étable, avant de réviser leurs leçons. Il a pris cette décision pour avoir suffisamment de fumier pour ses deux hectares de culture de pommes de terre, mais surtout parce que les herbes utilisées autrefois pour la litière sont devenues rares.
« Ces dernières années, nous utilisions des herbes des marais, notamment le scirpe, mais depuis la disparition progressive de ces zones dans le but de les exploiter, je recours à des feuilles mortes d’eucalyptus, des herbes sauvages, notamment les fougères et les lianes », explique Nduwayo, un éleveur d’une soixantaine d’années.
Ces dernières années, suite à l’augmentation de la population, le constat est que les forêts ont disparu progressivement dans les hautes montagnes de la région de Mugamba. La recherche des terres cultivables a entrainé la perte des espaces, où la population cherchait des herbes pour l’étable.
« Même si ces dernières années, les terres étaient encore fertiles et productives, on devrait chercher un peu d’herbes à mettre dans l’étable, et les zones maraichères constituaient notre lieu de recherche idéal. Malheureusement, suite au besoin d’exploiter ces zones pendant la saison sèche, surtout pour la culture de pomme de terre, les herbes qui servaient de litière ont disparu », confie Venant Nayabandi, un père de famille d’une cinquantaine d’années.
Au fil des années, cette pratique de collecte de feuilles mortes ou de coupe des jeunes herbes, pour la litière, s’est accentuée, parce que le gouvernement burundais a exigé que la population nourrisse les troupeaux dans leurs étables. Avec l’objectif d’augmenter le fumier et la production laitière, cette décision de l’État d’enfermer les troupeaux s’est transformée en un défi majeur écologique : les propriétaires sont désormais contraints de balayer les feuilles tombées des arbres ou de couper les herbes, pour s’en servir comme des litières, alors que les zones de recherche se sont rétrécies suite à l’exploitation agricole.
Les habitants ignorent les effets de cette pratique banalisée
Prosper Niyokindi un habitant de Mayuyu croit que la population ignore les effets de cette pratique, alors qu’elle s’accentue au fil des années. « Même si les habitants de ces zones de l’ancienne commune de Mukike collectent les feuilles mortes ou coupent les jeunes herbes pour s’en servir comme la litière, il semble qu’ils ne se sont jamais rendus compte que ces herbes, qu’ils cherchent ne poussent plus au même rythme au fil des années ». « Normalement, les herbes ne peuvent pas pousser sur un sol nu, puisque leurs racines ne peuvent pas s’enfoncer dans le sol pétrifié. Cela veut dire qu’on ne pourra pas bientôt avoir ces herbes, parce qu’on ne remplace plus les arbres coupés », ajoute Niyokindi.

Alors que cette pratique s’est répandue dans presque toute la région de Mugamba, les ingénieurs agronomes et les environnementalistes sont unanimes sur l’importance de ces feuilles mortes et de ces herbes. Yvan Nduwimana, Ingénieur agronome, affirme que « les feuilles mortes ou les jeunes herbes sauvages constituent la principale source de matière organique du sol, car lorsqu’elles se décomposent sous l’action des micro-organismes (bactéries, champignons) et de la faune du sol (les vers de terre, les insectes), elles libèrent progressivement des éléments nutritifs essentiels, notamment l’azote et le calcium ».
Autrement dit, leur ramassage interrompt le cycle naturel des nutriments, empêchant leur restitution au sol. Ce qui entraine à long terme une diminution de la teneur en humus, composant clé de la fertilité chimique et biologique des sols.
Pour l’environnementaliste et chercheur Jean Paul Sayubu les feuilles mortes et les jeunes herbes sont considérées comme un bienfait, à tel point qu’on parle même de « l’or brun des jardiniers ». « En se décomposant, toutes ces feuilles apportent des matières organiques, qui fertilisent le sol et nourrissent les végétaux que vous avez plantés ; elles représentent une protection optimale contre le gel, un abri 5 étoiles pour les insectes et une matière organique ».
Il ajoute en outre que les feuilles mortes et les jeunes herbes, convoitées par les éleveurs pour la litière, jouent un rôle fondamental dans la protection du sol, car elles agissent comme un couvert du sol limitant l’érosion hybride et éolienne. Ce qui veut dire que son enlèvement expose directement le sol à la nudité, ce qui accélère la perte des particules fines riches en nutriments et augmente le ruissellement.
Une pratique susceptible de réduire la production
Sur base des résultats présentés dans cette enquête, le constat est que la région de Mugamba, une partie des anciennes provinces de Bururi, Bujumbura et Mwaro, située dans les hautes montagnes de la crête Congo-Nil, a enregistré un total moyen de production, par ménage, en équivalence kg céréale (EKC) faible, notamment à Bururi et Mwaro.
Selon Sayubu, environnementaliste et chercheur, cette faible production n’est pas le résultat hasardeux. « Lorsque les zones montagneuses, comme la région de Mugamba, sont dénudées, le risque de famine est même élevé car ces elles sont déjà vulnérables face au changement climatique. La récolte diminue considérablement du fait que l’érosion balai systématiquement la fertilité du sol alors que les courbes de niveaux qui devraient ralentir les eaux de ruissellement sont presque inexistantes à Mugamba ».
Alors que la région de Mugamba est l’une des plus arrosées, avec 2000 mm d’eau en moyenne par an, par rapport à d’autres régions naturelles, parce qu’elle est située dans les hautes montagnes, l’Institut national pour l’environnement et la conservation de la nature (INECN) déplore la destruction de la végétation naturelle, au profit des cultures vivrières et industrielles, ce qui n’a malheureusement pas empêché une diminution des récoltes.
Cela illustre que le sol perd sa capacité d’absorption de l’eau de pluie lorsqu’il n’y a pas une couverture organique du sol, traduite par la présence de feuilles mortes et d’arbustes. Par conséquent, l’eau ruisselle sur la surface, emportant avec elle toute la matière fertile. Ce phénomène favorise la formation des ravines, l’envasement des cours d’eau et la baisse de la production agricole.
Une pratique qui fragilise davantage le sol
Lorsqu’on emprunte la route nationale RN7, on constate que les glissements de terrain sont récurrents pendant la saison pluvieuse dans cette région, notamment dans l’ancienne commune Mugongo-Manga, bloquant cette route principale menant aux anciennes provinces Mwaro, Bururi et Rutana. Alors qu’il n’y a pas suffisamment de courbes de niveaux sur ces montagnes pour diminuer l’érosion, le sol ne résiste plus aux fortes pluies et se glisse.
Jean Nyandwi, un habitant de Buhoro rencontré, alors qu’il plantait des Tripsacum au bord de la RN7, explique que toute partie glissante signale un affaiblissement du sol suite aux fortes pluies, mais également sa nudité due au balayage systématique des feuilles mortes.
« Regarde cette partie qui s’est glissée, il y a une semaine. Après avoir coupé les eucalyptus, le propriétaire a ramassé toutes les feuilles pour les mettre dans l’étable de ses troupeaux. Toutefois, si on les laisse sur place, la terre se forme au-dessus de ces feuilles tombées des arbres et forme des barrières, ce qui permet de ralentir l’érosion. Malheureusement, il n’y plus d’herbes qui servent à faire de la litière, alors que le sol n’est plus fertile comme ces dernières années », déplore Nyandwi.
Pour Yves Nduwayo, expert indépendant en environnement, il n’est pas étonnant que le sol soit anéanti dans cette localité où les précipitations sont fortes, alors que l’on balaie le sol à la recherche de la litière. « Même si les causes du glissement sont nombreuses, notamment la nature du sol, il est naturellement possible qu’un sol nu y soit plus exposé, car il n’absorbe pas l’eau de pluie, et lorsque l’eau de ruissellement coule, elle détruit le sol ».

Des solutions face à ce défi
Selon Jean Mariro, Ingénieur agronome, il existe une autre alternative plus écologique et respectueuse de l’environnement pour remédier au défi de manque de litière, plutôt que de balayer le sol. « Il faut aménager des étables modernes cimentées avec des couvertures en tôle, où le besoin permanent de litière n’est plus nécessaire ». Bien que la quantité de fumier se réduirait avec cette stratégie, il faut compenser cette réduction en adoptant de nouvelles techniques de production du fumier biologique, notamment l’aménagement des compostières artificielles, ajoute Mariro.
Le nourrissage direct des animaux dans l’étable constitue également une autre alternative face à cette rareté de litières, plutôt qu’à collecter les feuilles mortes des arbres et de couper de jeunes herbes. Lorsque les animaux sont nourris sur place, une partie du fourrage, notamment les tiges de maïs ou de bananier, tombe au sol et sert naturellement de litière. Ces résidus végétaux permettent d’absorber l’humidité et les déjections animales, remplissant la même fonction que les feuilles mortes ramassées ou les herbes coupées dans les forêts.
Jean Marie Nduwayezu, agro-éleveur à Mugamba et ancien agronome, témoigne de l’efficacité de cette stratégie. « Alors qu’il n’y pas plus de scirpe, autrefois utilisé comme litière, une partie du Tripsacum qui nourrit ma vache tombe dans l’étable et sert de litière ».
Par contre, mes voisins vont dans la brousse pour collecter les feuilles tombées des arbres ou couper les jeunes herbes, mais peut-être par ignorance, ils ne savent pas les conséquences qu’ils encourent en dénudant le sol dans une région déjà menacée par la dégradation de l’environnement, souligne Nduwayezu.
La collecte de ces feuilles mortes ou de jeunes herbes, couvrant le sol pour servir de litière, relève de l’ignorance de leur importance. Leur élimination systématique perturbe les cycles naturels, affaiblit les sols, amoindrit les récoltes et illustre une contradiction : un geste anodin en apparence, mais aux conséquences lourdes pour l’environnement et pour l’agriculture. Il est donc temps de repenser à nos pratiques avant que les sols ne nous rappellent leurs limites.
Image de bannière : Herbes coupées pour en faire de la litière. Image de Thérence Hategekimana pour Mongabay.
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.