- Le 27 janvier 2026, les autorités de Madagascar ont décidé de dégeler le processus d’octroi de permis miniers, suspendu depuis novembre 2010, à l’exception de l’or, dont l’embargo sur les permis est toujours maintenu.
- La nouvelle intervient au moment où le recours aux armements et aux technologies énergétiques, à la base de l’engouement des grandes puissances pour les minerais stratégiques, dont regorge le sous-sol des pays comme Madagascar, dépeint le contexte géopolitique mondial.
- La moitié presque du volume annuel de l’exportation de l’île, qui abrite 5 % de la biodiversité mondiale, provient du secteur minier, et la récente décision de l’État met la puce aux oreilles des défenseurs de la nature, quant à ses enjeux sociaux et environnementaux.
- Pourtant, à la lumière des normes juridiques régissant le secteur minier et l’environnement du pays, les activités minières ne doivent pas trop nuire aux écosystèmes et à la biodiversité unique déjà fragile de l’île, en raison de fortes pressions.
ANTANANARIVO, Madagascar — Un vaste chantier s’amorce dans le secteur minier à Madagascar. Le Bureau du cadastre minier du pays (BCMM), gestionnaire des permis miniers, a sur la table plus de 3 000 dossiers à traiter. La plupart sont de nouvelles demandes cumulées durant la période du gel. La loi malgache dispose que « les permis miniers, outre ceux octroyés par voie de concours, sont traités et instruits, selon le principe du ‘premier venu, premier servi’ ».
Le conseil des ministres du 27 janvier 2026 a autorisé à nouveau la délivrance des permis miniers, suspendue en novembre 2010, afin d’assainir le secteur minier du pays. Entre temps, le nouveau Code minier est entré en vigueur en juillet 2023. Pour mieux attirer les potentiels investisseurs internationaux, il est traduit en anglais et en mandarin, outre ses versions française et malgache. En janvier 2025, le gouvernement a aussi décrété les nouvelles règles et procédures de l’évaluation environnementale et sociale pour la Mise en compatibilité des investissements avec l’environnement (MECIE).
La récente décision de l’État prend en compte ces deux instruments juridiques, pour faire du secteur extractif un levier important de l’économie. « Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le secteur minier représente 4,6 % du Produit intérieur brut de notre pays et assure 49 % de son export et la rentrée de 38 à 42 % des devises », a dit à Mongabay, Haja Yvon Ralambomanana, président de la Fédération des opérateurs miniers malagasy (FOMM), géologue et exportateur de colombite.
Entre 200 et 300 permis miniers ont été actifs durant la période du gel. L’octroi de nouvelles autorisations dynamisera encore plus les industries extractives sur l’île, habitat de 5 % de la biodiversité mondiale. « La Chine, le Japon, l’Europe, en exploitant ses colonies, et même les Etats-Unis, sont tous passés par l’extraction minière avant d’être à leur stade de développement actuel. Pourquoi pas nous ? », a ajouté Ralambomanana qui affirme que 70 % du territoire se prête aux activités extractives.

Exclusion des aires protégées
Les nouveaux permis attendus ne toucheront aucune des aires protégées. « Le Code minier interdit l’octroi de permis minier à moins de 500 mètres d’une aire protégée », affirme Tojotsara Ratefason, directrice des Aires protégées, des ressources naturelles renouvelables et des écosystèmes au ministère de l’Environnement et du développement durable (MEDD). « Le système informatique du BCMM (intégrant une carte dynamique en ligne, Ndlr) refuse de valider toute demande empiétant sur des zones protégées », confirme Clément Rabenandrasana, coordonateur de l’Organisation de la société civile sur les industries extractives (OSCIE) ayant son siège à Antananarivo.
Le caractère obligatoire de la responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) est l’une des avancées majeures du nouveau Code minier de Madagascar, qui stipule : « Le cahier des charges minières du titulaire de permis minier comporte un plan de RSE, établi en fonction du type de permis minier, de la taille et du phasage du projet minier, et révisable en fonction de l’évolution du projet ».
Ledit plan relève des conventions tripartites entre le promoteur, les communautés d’accueil et les autorités des collectivités territoriales décentralisées. Il est soumis à un contrôle systématique ou spontané. « Le manquement aux obligations peut déboucher sur la fermeture du site d’extraction », a dit Ralambomanana.
Parallèlement, l’introduction de l’évaluation environnementale et sociale stratégique (EESS) dans le nouveau décret MECIE, offre un cadre rassurant les défenseurs de la nature. Cette évaluation examine, en effet, les enjeux environnementaux et sociaux pertinents à étudier, y compris la conservation de la biodiversité.
Les organisations de la société civile à Madagascar veulent que son application soit contraignante. « Si l’Etat doit délivrer de nouveaux permis miniers, les citoyens et les responsables doivent être très stricts sur l’EESS. Celle-ci est une pratique internationale. Mais nous n’avons pas voulu l’appliquer par le passé, car elle empêche les magouilles de faire leur chemin », a dit à Mongabay, au téléphone, Ndrantomahefa Razakamanarina, expert en plaidoyer et président de l’Alliance Voahary Gasy, une plateforme des organisations de la société civile œuvrant pour l’instauration de la bonne gouvernance environnementale à Madagascar.
Il a cependant émis une réserve. Le régime de transition en place ne doit octroyer aucun permis minier, à son avis. « Nous devons normalement attendre la fin de la transition avant de délivrer les permis. Un permis peut couvrir jusqu’à 30 ans ou plus, alors qu’il s’agit d’une transition de deux ans », a-t-il dit.
Il suspecte derrière l’empressement du régime actuel à délivrer de nouveaux permis miniers un penchant au bradage des ressources minières du pays au détriment des écosystèmes et de la biodiversité. « Les régimes successifs ne se sont pas souciés des impacts environnementaux et sociaux des activités minières. Ils sont plutôt intéressés aux bonus de contrat », a souligné l’expert.
Au passage, il évoque la richesse en substances minières du socle cristallin de l’île ou la moitié orientale de sa masse terrestre séparée de l’autre moitié par une ligne imaginaire partant de la côte Nord-Ouest à la côte Sud Sud-Est. Cette grande subdivision géographique de l’île concentre aussi la plus importante diversité faunistique et floristique du territoire. « Le socle cristallin sera pris d’assaut. Je n’y vois pas le bienfait pour la biodiversité, mais plutôt un réel danger pour elle », a affirmé Razakamanarina. Un dilemme alors.
La FOMM pousse ses pions face à l’offensive des protecteurs de la nature. Aux yeux de Ralambomanana, aucune alternative ne pourrait combler les opportunités apportées par le secteur minier. Selon lui, les aires protégées, à leur état actuel, ne génèrent pas autant de gain économique. « Nous augmentons toujours la superficie des aires protégées, alors que celles qui existent se dégradent à chaque minute et à chaque seconde », a-t-il souligné.
Pour Ralambomanana, le discours sur la conservation relève de la machination de l’Occident qui empêche les substances minières du pays de partir vers l’Est, compte tenu de l’actuel contexte géopolitique assez tendu, marqué par le recours aux armements et aux technologies énergétiques de pointe. « Je vous dis que tous nos minerais finiront par prendre la route de l’Ouest. Autant donc les valoriser d’ores et déjà », a-t-il dit.

Réaliser l’inventaire des zones à restaurer
À juste titre, le 5 février 2026, le gouvernement malgache a officiellement remis des arrêtés interministériels de protection temporaire de vingt-une nouvelles aires protégées couvrant une superficie totale de 1 819 844 hectares englobant des zones terrestres, marines et mixtes. Elles font partie de l’Initiative mondiale 30×30, qui vise à protéger 30 % des terres et des mers d’ici à 2030.
Face au rapport conflictuel écosystèmes-mine, la FOMM prône le pragmatisme. Son président propose l’inventaire des zones à restaurer en ouvrant la voie à l’extraction. « Si nous respectons à la lettre le principe selon lequel un arbre arraché au sol sera remplacé par dix, nous aurons à l’avenir des parcs dix fois plus nombreux que ceux qui existent actuellement », a dit Ralambomanana.
« Mais le problème est que la surface des zones protégées s’accroît, alors que le peu, dont nous disposons, meurt à petit feu. Croyez-vous qu’il n’y a pas d’activités minières dans les forêts de Zahamena, de Bemainty et de Didy (autant de localités à l’intérieur du corridor forestier de l’Est malgache, Ndlr) ? Pourtant, les miniers qui envahissent ces zones ne sont même pas titulaires de permis miniers », a ajouté l’opérateur.
En juin 2013 et en août 2021, Mongabay a eu l’occasion de se rendre directement dans ces localités et de constater de visu l’ampleur des dégâts environnementaux imputés à la recherche de pierres précieuses et à l’orpaillage. Des ruées s’y sont produites de temps à autre, et ces périmètres riches en substances minières à l’intérieur des aires protégées attirent constamment des exploitants clandestins.
Il en découle, pour la FOMM, que les aires protégées sont loin de rivaliser de performance économique avec le secteur minier. Mieux, ce sera la mine qui aura la capacité financière de contribuer à la restauration des aires protégées si la règle du jeu est bien respectée. Une carte d’occupation du sol sera la bienvenue pour localiser les zones à restaurer.
« Le Sahara est un désert. Mais des espaces verts commencent à y apparaître à l’heure actuelle (référence faite à l’initiative Grande Muraille Verte, Ndlr). Il est donc tout à fait possible de restaurer les paysages dégradés, et dire que la translocation de telle ou telle espèce l’anéantira revient à considérer les gens comme des ignares », a dit Ralambomanana.
De ce fait, il encourage l’extraction du sous-sol, tout en mettant l’accent sur la restauration selon la règle de l’art. Il illustre son propos à l’aide de la compagnie minière Ambatovy, installée sur le littoral-Est. Elle est le plus grand investissement étranger jamais réalisé sur l’île. Avec plus de 8 milliards USD d’investissement et d’une durée d’au moins 29 ans à partir de 2012, la compagnie a une capacité de production annuelle de 60 000 tonnes de nickel raffiné et de 5 600 tonnes de cobalt raffiné. Pour extraire les minerais, elle creuse entre 20 et 100 mètres de profondeur dans le sol et défriche environ 1 600 hectares de forêt primaire, où vit une riche biodiversité unique au monde.
D’après une étude publiée le 3 mars 2022, dans Nature Sustainability, la compagnie Ambatovy a été en bonne voie pour atteindre son objectif de « zéro perte nette » d’habitat forestier détruit par la mine. Son plan de gestion environnementale et de développement social a été conçu suivant les normes de performance les plus strictes, conformément aux standards de la Société financière internationale, du Groupe de la Banque mondiale, et ceux du Business and Biodiversity Offsets Programme.
Détenue à 80 % par le groupe minier multinational anglo-australien Rio Tinto et à 20 % par le gouvernement de Madagascar, la QIT Madagascar Minerals S.a basée à Taolagnaro, sur la côte Sud-Est, est la deuxième plus grande activité minière de l’île. Sa compensation écologique revient souvent dans la presse nationale et internationale.
Avant, durant et même après la phase d’installation, les deux firmes ont mobilisé une foule de scientifiques nationaux et étrangers. L’éventuel octroi massif de permis miniers à Madagascar amènera aussi à coup sûr les promoteurs à collaborer avec énormément de spécialistes locaux et étrangers. Dans le domaine de l’environnement, ce sont eux qui indiqueront les paramètres de viabilité des plantes et animaux, qui seront transférés ailleurs.
Pour le MEDD, la sécurisation des aires protégées et des écosystèmes importe avant tout. Un terrain d’entente existe malgré les intérêts parfois contradictoires du secteur minier et de l’environnement accusé d’anti-développement. Les circonscriptions d’Ambilobe (côte Nord-Ouest), de Mananjary (côte Sud-Est), de Maevatanana (Nord-Ouest) et de Ranohira (centre Sud) servent de zones d’encadrement spécial (ZES) pilotes à l’ouverture de nouvelles carrières minières.

Manque de moyens
Le premier test démarre déjà à Ranohira, où une ZES de 39 hectares, soit trente-six fois la taille d’un terrain de foot, se trouve à 8 km du Parc national de l’Isalo, un site Geopark de 81 540 ha géré par Madagascar National Parks, avec une délimitation visuelle. Environ 2 000 exploitants artisanaux, regroupés au sein des associations formellement constituées, sont sensibilisés aux dispositions en vigueur, doublées de conventions collectives.
« Nous leur disons de ne pas franchir la délimitation, afin de s’introduire à l’intérieur de la zone protégée pour y couper des arbres, par exemple. La mesure de déguerpissement avec les forces de sécurité s’appliquera en cas d’infraction », a précisé Ratefason. Les gestionnaires des aires protégées doivent donc prévoir des budgets s’y rapportant.
Les observateurs en viennent à tâter la capacité institutionnelle, face au vaste chantier qui s’ébranle. Plus de 3 000 nouveaux permis supplémentaires impliquent une énorme tâche bureautique et sur le terrain. Pourtant, seulement 0,19 % du budget de l’État est alloué au ministère des Mines, alors que le secteur reste un grand pourvoyeur de devises pour le pays.
Des organisations écologistes et des défenseurs des droits humains ont attiré l’attention sur cet état de fait dans une lettre adressée aux autorités, le 24 octobre 2025. « Les bureaux de la police des mines sont basés dans les [six] chefs-lieux de province. Pourtant, les gisements miniers peuplent les zones rurales », a dit Razakamanarina.
Pareillement, l’Office national pour l’environnement, organe chargé de faire appliquer le décret MECIE et le seul habilité à délivrer les permis environnementaux, ne dispose que de deux bureaux de liaison, à Toamasina (côte Est) et à Taolagnaro, pour tout le pays. « Sera-t-il à la hauteur des demandes à venir pour le suivi de tous les cahiers des charges et de tous les autres paramètres environnementaux ? », s’interroge Rabenandrasana.
Ralambomanana, pour sa part, demande au gouvernement d’être sévère à l’égard de l’informel. Son méfait est néfaste aux écosystèmes et grève les caisses publiques. Les exemples probants ne manquent pas. A longueur d’année, de nouvelles ruées se déclarent aux quatre coins de l’île avec leur effet destructeur pour la communauté locale, la biodiversité et l’économie nationale.
Le sort réservé au controversé méga projet minier à intérêt américain Base Toliara, récemment rebaptisé Vara Mada, présente une autre question épineuse pour l’administration publique. L’opinion attend impatiemment de voir à quel point l’État est sincère avec les projets miniers en perspective.
Image de bannière : En activité depuis 2012 dans l’Est de Madagascar, la compagnie minière Ambatovy est le plus grand investissement jamais réalisé au pays. Image du ministère de l’Environnement et du développement durable.
Citations :
Dudley, N., & Stolton, S. (eds.). (2022). Bonnes pratiques pour la réalisation de l’objectif 30×30 (2e édition, octobre 2022). The Nature Conservancy et Equilibrium Research. https://www.nature.org/content/dam/tnc/nature/en/documents/DEFRA_30x30_FRENCH.pdf
Devenish, K., Desbureaux, S., Willcock, S. & al. (2022). On track to achieve no net loss of forest at Madagascar’s biggest mine. Nat Sustain 5, 498–508 https://doi.org/10.1038/s41893-022-00850-7
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