- Au nord-ouest du Bénin, sur le site du Koutammakou inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, la takienta ou « tata somba » subit de plein fouet les effets conjugués du dérèglement climatique, de l’érosion, de la biodiversité et des mutations sociales.
- Au-delà des murs qui s’effritent, c’est tout un paysage culturel vivant qui est menacé, notamment dans les communes de Boukoumbé, de Natitingou et de Toucountouna.
- Face à ces défis, des pratiques communautaires sont promues, des initiatives de restauration ont été lancées, et un manuel pour la rénovation des tata somba a été édité, afin de maintenir le patrimoine.
À chaque saison des pluies, le constat se répète dans le paysage culturel de Koutammakou, territoire partagé entre le Bénin et le Togo. Des pans de sikien se fissurent, d’autres s’effondrent. « Les épisodes de pluies intenses, les vents violents et l’érosion accélèrent la dégradation des toitures en chaume, des murs en terre crue et des fondations », explique Ibrahim Issifou Tchan, juriste spécialisé en droit du patrimoine culturel et directeur exécutif du Corps des volontaires Béninois (CVB).
Il intervenait le 29 octobre 2025, à l’Institut français du Bénin, à Cotonou, lors de la conférence intitulée « L’architecture de terre comme expression d’un pacte vivant entre l’homme et la nature ». « Cette situation impose des travaux d’entretien plus fréquents, souvent incompatibles avec la situation économique des communautés. Face à ces contraintes, l’introduction de matériaux modernes non adaptés, comme le ciment ou les tôles, s’observe, fragilise la performance climatique, le confort thermique des bâtiments et rompt les équilibres architecturaux et culturels », souligne-t-il.
À Boukoumbé, le takienta face aux vents et à l’érosion
À Boukoumbé, à environ 600 kilomètres de Cotonou, en ce début du mois de janvier, l’harmattan, accompagné de brume sèche et d’une fraîcheur sensible à la peau, souffle avec insistance. Dans la savane dégagée, se dressent les maisons-tours en terre, caractéristiques de l’architecture takienta.
Gui N’Dah, responsable du développement et de la promotion au Bureau d’accueil et d’information touristique (BAIT) de la Route des Tata, présente ces constructions et les vulnérabilités auxquelles elles font face. Devant nous, une takienta de type Ossori attire l’attention en raison de ses greniers effondrés. « Il faut les reconstruire », indique-t-il.
Selon Gui, les aléas climatiques affectent profondément ces habitations. Les fortes intempéries érodent les sols dénudés, fragilisant les fondations, tandis que les vents violents arrachent les toitures. « À chaque saison des pluies, nous enregistrons des dégâts. Certaines parties se détachent et tombent. On reconstruit à chaque nouvelle saison », confie-t-il.

Un patrimoine au cœur de la vie otammari
Des sikien en ruine, la région des Batammariba en a déjà connus, en cascade au point d’attirer l’attention de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco). Mais l’intensification d’épisodes climatiques extrêmes- pluies torrentielles, sécheresses prolongées- accélère aujourd’hui la dégradation des ouvrages et alourdit considérablement les efforts d’entretien.
Chercheur à l’université catholique de Louvain, Dr Fabrice Noukpakou, auteur de la thèse « Composition de l’architecture Somba : du Tata au paysage », s’en inquiète. « C’est aujourd’hui un défi que ce patrimoine puisse résister dans le temps face au dérèglement climatique et aux autres pressions auxquelles il est confronté. Mais tout n’est pas perdu », dit-il.
Indissociable du sacré et de la vie du peuple otammari, la takienta est bien plus qu’un simple habitat. C’est un espace de rituel fondamental. À la naissance, l’enfant y est accueilli, la cérémonie de sortie s’y déroule ; les rites de passage à l’âge adulte y sont célébrés. L’élevage du bétail et de la volaille s’y organise également, tandis que les ancêtres y sont symboliquement présents. « Chaque jeune Otammari doit construire sa propre takienta. C’est une maison sacrée. Les ancêtres y vivent avec nous », explique François M’Po M’Po, constructeur traditionnel rencontré par Mongabay à Boukoumbé.
À la vieillesse et à la mort, les rituels continuent de s’y tenir. Après l’enterrement, l’esprit du défunt y demeure représenté, et les cérémonies funéraires traditionnelles s’y déroulent. Pour Éloi N’Kouyota M’Po, cultivateur de plus de soixante ans, perdre la takienta, « ce noyau central de notre vie », revient à se perdre soi-même. « J’ai grandi dans cette takienta. Après le décès de mes parents, je continue de l’entretenir. Il accueille toutes les cérémonies de notre vie : naissances, initiations, rites funéraires. Il abrite aussi l’élevage. La takienta, c’est toute la vie d’un Otammari », dit-il.
Des matériaux devenus rares
À la pression climatique, s’ajoute la raréfaction des matériaux traditionnels. La dégradation des sols affecte la qualité de la terre utilisée pour la construction. « Les terres n’ont plus la même cohésion. Quand il pleut, tout s’écroule », souligne Kounta N’Tcha, résident de Koussoucoingou dans la commune de Boukoumbé.
L’inventaire réalisé en 2020-2021, par le Corps des volontaires Béninois (CVB) avec les communautés locales et qui mérite aujourd’hui d’être actualisé, a permis d’identifier les espèces essentielles à la construction et à l’entretien des sikien (takienta).
Pour le bois de service (poteaux, poutres, charpentes), les bâtisseurs utilisent principalement des essences locales reconnues pour leur résistance mécanique et leur durabilité. Il s’agit notamment du seringa sauvage (Burkea africana), du karité (Vitellaria paradoxa), du bouleau d’Afrique (Anogeissus leiocarpa), du prosopis africain (Prosopis africana) et du bois de rose d’Afrique (Pterocarpus erinaceus).
Les cordages utilisés dans l’assemblage des structures proviennent des fibres extraites de l’écorce du pied de chameau africain (Piliostigma thonningii) ou d’autres espèces comme le Jute du Congo (Urena lobata). Pour le chaume, les bâtisseurs privilégient l’andropogon (Andropogon chinensis) et l’herbe de Jaragua (Hyparrhenia rufa), des graminées locales reconnues pour leur imperméabilité.
Aujourd’hui, il faut parfois parcourir des dizaines de kilomètres, voire traverser la frontière, pour s’en procurer. La pression pastorale accentue encore la rareté de la paille de qualité. « Il pleut moins bien, l’herbe n’a pas le temps de pousser correctement », souligne Gui N’Dah.

Cartographier pour comprendre
Face à ces menaces, plusieurs initiatives voient le jour. En juin 2025, dix tatas sacrées ont été restaurées dans le cadre du projet Route des Tata, financé par le gouvernement béninois, à travers l’Agence nationale de promotion des patrimoines et de développement du tourisme (ANPT) et l’Ambassade de France au Bénin.
Porté par l’ONG Eco-Benin, le projet est mis en œuvre depuis 2020. « Depuis cinq ans, la Route des Tata œuvre à renforcer la prise de conscience du peuple otammari autour de ses valeurs culturelles. C’est ce travail qui a contribué à l’inscription de la partie béninoise du Koutammakou sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco », explique Gui N’Dah.
Bien avant, entre décembre 2017 et janvier 2019, une étude portée par l’Ambassade de France au Bénin en partenariat avec l’Institut géographique national France International, et l’association Koutamarikou, a permis de géolocaliser et de cartographier 5 000 tatas, puis de documenter plus de 1 700 d’entre eux. Environ une centaine, en état de dégradation avancée, ont été identifiés pour des interventions prioritaires.
À cet inventaire, s’ajoute une autre étude géoréférencée réalisée en juillet 2019, dans le cadre du projet « Habitat en Terre Crue HTC-Atacora », avec l’appui du géographe Yves Baudot et de deux doctorants de l’université Catholique de Louvain en Bélgique à l’époque, dont Fabrice Noukpakou.
Des modèles 3D de tata somba ont été réalisés par l’usage des techniques de photogrammétrie appliquées à des photos acquises par drone. Ces modèles illustrent, en haute définition, la structure de chaque tata somba et permettent au moyen d’outils appropriés de déceler les éléments distincts et de vérifier les différentes variations possibles.
« L’exploitation de ces données par ces outils a permis de détailler les unités de composition des tata somba et par ailleurs d’étudier les pathologies auxquelles les tatas sont sujets et qui exigent leur entretien régulier », précise Dr Noukpakou.
Restaurer sans dénaturer
Le projet « Préservation du Koutammakou, le Pays des Batammariba (Bénin) », mis en œuvre entre octobre 2022 et février 2025, par le Corps des volontaires Béninois (CVB), en partenariat avec le World Monuments Fund (WMF), avec le soutien financier du Fonds des ambassadeurs pour la préservation culturelle (AFCP) du gouvernement des États-Unis. Cette initiative a permis entre autres de réhabiliter 16 sikien, via des chantiers-écoles, de reconstruire 8 autres et de former près de 200 jeunes à l’entretien de ce patrimoine. Une vingtaine d’écoles ont été impliquées dans les activités pédagogiques.
« Ces démarches reposent sur un dialogue constant entre détenteurs de savoirs traditionnels et experts techniques. Elles permettent d’adapter les pratiques de conservation face aux aléas climatiques tout en renforçant l’ancrage culturel des interventions », explique Ibrahim Tchan, juriste spécialisé en droit du patrimoine culturel et directeur exécutif du Corps des volontaires Béninois (CVB).
Une étude a été conduite par Tchan sur l’évaluation des risques climatiques pour le site transfrontalier du Koutammakou, avec l’appui de Preserving Legacies, d’ICOMOS et de National Geographic. Le rapport en cours de finalisation devrait, dit-il, orienter les décisions futures, en insistant sur la nécessité d’éviter les restaurations standardisées ou l’usage de matériaux inadaptés.

Des règles exigeantes pour durer
Un manuel technique de 120 pages, élaboré par Dr Noukpakou, Dr Élie Pauporté et Prof. Renaud Pleitinx, tous chercheurs à l’université catholique de Louvain, propose un ensemble de techniques de rénovation, appuyées sur une connaissance des propriétés physiques et chimiques du matériau terre et tirées de l’observation des techniques de construction traditionnelles.
« Les procédés ont été testés avec les constructeurs locaux, comparés dans différents milieux, puis validés collectivement. Aujourd’hui, ces techniques sont de plus en plus utilisées pour rénover ou construire de nouveaux tata », explique Dr Noukpakou.
Pour la charpente, par exemple, les éléments en bois (poteaux, poutres, lattis), qui constituent la structure porteuse de la terrasse, proviennent essentiellement d’espèces, telles que le Burkea (Burkea africana), le karité (Vitellaria paradoxa) et le Bouleau d’Afrique (Anogeissus leiocarpus) ou « l’arbre de fer » (Prosopis africana). Ils sont soit récupérés des ruines d’anciens tata, soit coupés bien avant le début des travaux et stockés sur le site de construction jusqu’à séchage complet.
Afin de renforcer la résistance à l’eau, la chape est aspergée ou badigeonnée avec une solution aqueuse obtenue par macération ou décoction de cosses de néré. En complément, la chape se voit aussi appliquer des résidus de la production du beurre obtenu à partir des amandes du karité (Vitellaria paradoxa), lesquelles sont chargées en matières grasses végétales hydrophobes. L’espoir est permis en suivant les règles. « Nous avons identifié des tatas vieilles de plus d’un siècle qui tiennent encore. Cela prouve que ceux d’aujourd’hui peuvent aussi durer si les règles sont respectées, sans mélange de ciment », souligne Dr Noukpakou.
Car l’enjeu est de permettre à la takienta de traverser le temps, malgré le dérèglement climatique et les pressions contemporaines, sans rompre le lien profond entre architecture, environnement et culture vivante.
Image de bannière : Au nord-ouest du Bénin, sur le site du Koutammakou inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, la takienta ou « tata somba » est victimes des effets du changement climatique. Image de Fulbert Adjimehossou pour Mongabay.
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