- À Makwacha, village du Haut-Katanga dans le sud-est de la République Démocratique du Congo, les femmes réalisent des peintures murales pour attirer des visiteurs et réduire leur dépendance économique à la forêt. Ces peintures ont donné au village une renommée internationale. Des milliers de visiteurs y viennent chaque année, pour contempler ces dessins aussi simples que singuliers.
- En 2014, les peintures de Makwacha ont été exposées à la Maison des Métallos, établissement culturel français, grâce à l'association française Artistes africains pour le développement. Les gains récoltés ont été utilisés pour financer la construction de deux puits dans le village et d'un autre dans l’agglomération voisine de Mwaiseni.
- Sur le plan environnemental, les femmes peintres de Makwacha présentent leur art comme un outil important de lutte contre la déforestation dans cette partie de la forêt de miombo.
- Les femmes peintres de Makwacha ont fondé leur propre association avec l’objectif de développer le tourisme et mettre en place des conditions idéales d'accueil de visiteurs.
Sur la route Kasumbalesa qui fend la partie australe de la province du Haut-Katanga, dans le sud-est de la République Démocratique du Congo avant de plonger en Zambie, les peintures murales transforment le village Makwacha en un musée à ciel ouvert. Sur des maisons de couleur ocre et des cases enduites d’argile parsemant l’agglomération rurale, les femmes peignent des frises géométriques, des dessins figuratifs et abstraits dans un style exotique.
Leur habileté technique repose sur la capacité de se servir de leurs doigts et de leurs pinceaux en crin d’animaux. Des outils qu’elles trempent constamment dans les différentes teintes d’argile et les pilages de feuilles pour exprimer leur inspiration sur des murs extérieurs de leurs maisons. « Je peux choisir de faire des dessins montrant des personnes quittant la forêt et apportant du gibier sur les épaules, soit des personnes abord de la pirogue, la cruche, la calebasse », dit Joséphine Muloba. Peintre autodidacte et quadragénaire. Muloba était assise sur la chaise à palabre au village Makwacha mélangeant les peintures quand Mongabay l’a interrogée.
Chez les Lamba, peuple bantou vivant dans l’Extrême-sud de la République Démocratique du Congo, et dont est issue Muloba, cet art de réaliser des peintures murales s’appelle Kushiripa [en langue locale, ce terme signifie crépir]. Les femmes le pratiquent intensément au début de la saison sèche. Le choix de cette période de l’année se justifie aussi par le manque d’engloutissants dans la confection de la peinture, rendant moins résistants les dessins à la saison des pluies. Mais à la suite de la renommée internationale, que l’art de kushiripa a acquise, les femmes repeignent constamment leurs réalisations, afin de les maintenir en état, pour des visites régulières de touristes.
Des fresques ainsi réalisées racontent la vie quotidienne, et la tradition en représentent des scènes de la vie courante, la culture locale et des événements marquants de l’année, ou simplement des plantes en pleine floraison pour signifier la fertilité du sol. Ces dessins s’apprennent entre femmes et se transmettent de mère en fille.

De Makwacha à la scène internationale
Mais longtemps réduit au cadre coutumier et traditionnel, aujourd’hui l’art de Kushiripa, caractéristique de Makwacha, élargit son audience et devient une attraction internationale. Fernande Musha, présidente de l’association Femmes Peintres de Makwacha, explique à Mongabay cette dynamique. « Tout a commencé en 2004, où le chef Kaponda [autorité coutumière suprême de la communauté Lamba] était venu nous demander d’assainir les cours et de refaire des dessins, afin d’accueillir des touristes et les photographes de la halle de l’étoile de Lubumbashi. Depuis, nous remarquons que des visiteurs et touristes ne cessent de venir avec des dons », dit-elle.
Les femmes peintres du village Makwacha ont donc compris que l’art de crépir pouvait rapporter de l’argent. Cette compréhension était encore renforcée en 2014 où, pour la première fois, les peintures de Makwacha ont été exposées à la Maison des Métallos, établissement culturel Français. C’était grâce à l’association française Artistes Africains pour le Développement (AAD). À l’occasion de cette exposition, la vente des toiles a rapporté 60 000 USD aux femmes peintres de Makwacha.
Cet argent gagné en France a été utilisé pour financer la construction de deux puits d’eau dans le village et d’un troisième dans l’agglomération rurale voisine de Mwaiseni, en plus de soutenir les besoins de ménages au niveau local. « Avant l’arrivée de ces puits au village, nous devrions aller chercher de l’eau à la rivière. Pourtant, cette eau est toujours impropre à la consommation en raison de la présence dans la région d’entreprises minières qui polluent les cours d’eau », explique Muloba en longeant une petite ruelle vers la case à la toiture végétale, où elle doit recycler une toile déjà peinte.

Lutter contre la déforestation grâce aux peintures murales de Makwacha
Sur le plan environnemental, les femmes peintres de Makwacha présentent leur art comme un outil de lutte contre la dégradation de la forêt de Miombo. Beaucoup ont confié à Mongabay qu’elles ont réduit leur dépendance économique à la forêt, et cessé de pratiquer l’agriculture sur brûlis, laquelle consiste à défricher une parcelle de la forêt en coupant la végétation et en la brûlant.
« Aujourd’hui, faire visiter un touriste nous rapporte déjà beaucoup d’argent », déclare Muloba. « Cela permet de financer aussi la scolarité de nos enfants, les soins médicaux et d’acheter les vêtements. Parfois, même les vêtements, nous les recevons en dons », ajoute pour sa part Musha.
Les femmes peintres de Makwacha ambitionnent également de faire l’élevage de poulet de chair, afin de répondre aux besoins alimentaires du village et de ceux des agglomérations voisines. « Les gens n’auront pas besoin d’aller chercher de la viande à Lubumbashi. Puisque nous avons les potentialités et l’association a de l’espace pour pratiquer l’élevage », explique Musha. « Avant, toute notre économie était basée sur la forêt. La peinture, nous la pratiquions selon la coutume. Mais aujourd’hui, elle nous rapporte de l’argent qui nous permet de réaliser nos projets. Les peintures murales de Makwacha protègent même la forêt comme nous ne dépendons plus de la carbonisation du bois pour réaliser des projets de la vie », ajoute encore Musha.

En effet, miombo, que les peintures murales de Makwacha protègent, est une forêt claire couvrant le Sud-Est de la RDC. Cruciale pour la biodiversité et le climat, son existence est aujourd’hui mise en mal par l’expansion des activités minières, l’agriculture sur brûlis et la production de charbon de bois. Les activités minières, par exemple, exercent de lourdes pressions environnementales, caractérisées par la pollution de l’eau, de l’air et des sols, la déforestation et la dégradation des paysages. Ces impacts dévastateurs affectent la biodiversité et la santé des populations locales, exposées à des taux élevés de métaux lourds.
Cette situation, combinée à la carbonisation du bois pour soutenir le fonctionnement des ménages, accentue la pression sur la forêt. Pourtant, « les peintures murales de Makwacha peuvent constituer un modèle économique, touristique et culturel dans la région » estime le professeur voyagiste Sumba Mali, que nous avons interrogé à Lubumbashi.
Dans le Haut-katanga, le succès des peintures murales de Makwacha ne cesse d’avoir une grande audience. A ces jours, leur cadre d’expression va au-delà du village Makwacha pour gagner la ville de Lubumbashi, où les femmes peintres sont invitées à réaliser des fresques sur des murs de bâtiments commerciaux et culturels. Une dynamique qui tend à leur permettre d’avoir une assise urbaine. « Je trouve très originales les peintures murales de Makwacha. Cela me rappelle la tradition africaine. Aussi, cela attire plus les touristes occidentaux qui veulent aussi voir des choses exotiques », indique à Mongabay Djo Kitwa, ancien étudiant de l’Académie des beaux-arts, et aujourd’hui visiteur régulier de l’art de Makwacha.

Des solutions pour défendre les peintures murales de Makwacha
Comme pour défendre leur art, aujourd’hui, les peintres de Makwacha ont fondé l’association dénommée Femmes Peintres de Makwacha. Cette structure, dont toutes les femmes du village sont membres, vise à développer le tourisme et à mettre en place des conditions idéales d’accueil de visiteurs. Une mission que l’association poursuit en collaboration avec le professeur voyagiste Sumba Mali et Picha, une maison culturelle de Lubumbashi. Picha a construit un centre culturel à Makwacha pour accueillir les activités culturelles et organiser la sérigraphie censée traduire des peintures sur des tissus.
Parallèlement, Picha accompagne les femmes peintres de Makwacha dans la vente de leurs créations. « À partir de ce que les mamans ont fait, il y a des photos que nous gardons pour l’impression sur des tissus. Elles viennent aussi en ville pour exposer les figures de sculpture qu’elles font pour les vendre lors des activités culturelles », indique Prosper Zongwe, administrateur comptable à Picha.

Cependant, le voyagiste Mali dit travailler à la protection des peintures murales de Makwacha en organisant unfestival, et à leur inscription dans le patrimoine de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). Mais pour y arriver, « l’Etat devrait d’abord prendre des décrets pour que le village Makwacha ne puisse pas disparaître, c’est cela la patrimonialisation », dit-il. En attendant, Mali lutte encore pour garder l’authenticité de Makwacha, où seules les maisons aux toitures végétales et aux murs affichant des frises géométriques ont toujours caractérisé le village. Mais cette identité se trouve quelque peu menacée par l’arrivée de quelques maisons en tôles. Dans ce sens, le voyagiste n’exclut pas la possibilité d’y construire un musée et une école d’art, où les femmes pourront notamment apprendre la protection de la peinture.
C’est peut-être ces genres d’initiative qui pourront sauver les peintures murales de Makwacha. Puisque aucune politique ne se profile à l’horizon pour sauvegarder l’art de Kushiripa. Jean-Pascal Kafwimbi, chef de division provinciale de la culture, a déclaré à Mongabay que Picha lui a présenté une étoffe aux motifs de peintures de Makwacha, comme un prototype pour servir à « la confection des sacs et serviettes afin d’envisager l’exportation ».
Seulement, « notre structure ne dispose pas de moyens financiers pour accompagner les femmes peintres de Makwacha. Nous travaillons à générer des recettes. Puisque toutes les taxes, les redevances, dans le secteur de la culture, c’est nous qui les faisons payer. Ces fonds entrent dans le compte de la province. C’est donc au ministère provincial de voir comment orienter les recettes selon les priorités. Ainsi, on peut voir comment encourager, aider les femmes de Makwacha à s’améliorer », a déclaré Kafwimbi.
Image de bannière : Au village Makwacha, village du Haut-Katanga dans le sud-est de la République Démocratique du Congo, deux femmes repeignent une fresque florale pour la maintenir en état. Image de Willy Mbuyu pour Mongabay.
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.