- Une méthodologie publiée en avril 2026, par Verra, permet pour la première fois de convertir la protection que les mangroves offrent contre les inondations en un actif financier certifiable et commercialisable, ouvrant la voie au financement privé de l'adaptation climatique côtière.
- Applicable dans 121 pays grâce à un jeu de données mondial couvrant 700 000 kilomètres de littoral, cette méthode représente une opportunité concrète pour l'Afrique de l'Ouest, dont des pays, comme la Guinée-Bissau, le Sénégal et la Sierra Leone, abritent certains des systèmes de mangroves les plus étendus et les plus exposés au risque d'inondation du bassin atlantique.
- Contrairement aux crédits carbone, les actifs générés ne peuvent pas servir à compenser des émissions polluantes, une contrainte délibérée pour éviter que la protection de ces écosystèmes ne devienne un alibi environnemental.
- La méthode laisse toutefois invisibles les économies côtières portées par les femmes — pêche artisanale, maraîchage, récolte de coquillages — et ne prévoit aucune obligation de redistribution des revenus générés aux communautés locales, qui gèrent ces forêts.
Chaque année, des tempêtes ravagent des côtes entières, inondent des quartiers et détruisent des moyens de subsistance. Pourtant, les forêts de mangroves, bordant ces littoraux et absorbant une partie de la violence des vagues, n’ont jamais eu de valeur financière reconnue et mesurable. C’est précisément ce vide, que comble la méthodologie SDVM003, publiée le 22 avril 2026, par Verra, l’organisme international de certification des marchés carbone volontaires.
Développée par une équipe de chercheurs de plusieurs institutions universitaires et de la conservation, avec le soutien financier d’AXA XL (la division grands risques du groupe français d’assurance AXA, dont le siège est basé à Stamford, Connecticut, aux États-Unis) et de Builder’s Vision (plateforme philanthropique et d’investissement basée à Chicago, dans l’Illinois, aux États-Unis, qui finance des solutions durables dans les secteurs de l’alimentation, de l’énergie et des océans), elle a nécessité cinq ans de travaux depuis la première consultation publique en 2021.
« Le défi central n’était pas scientifique, mais structurel : c’est la première méthodologie jamais conçue pour certifier des bénéfices d’adaptation climatique comme actif négociable, et il n’existait aucun cadre préexistant », explique Michael W. Beck, directeur du Center on Coastal Climate Resilience et titulaire de la chaire AXA en résilience côtière, à l’université de Californie Santa Cruz aux Etats-Unis, et co-responsable du projet NSF CoPe Strong Coasts. « Le monde des crédits carbone dispose de décennies de précédents et d’une infrastructure juridique établie. Rien de tel n’existait pour les crédits de résilience », ajoute-t-il dans un courriel à Mongabay.

Un actif financier taillé pour la nature côtière
Ce que la méthodologie produit concrètement s’appelle Coastal Resilience Asset, un actif de résilience côtière. Il représente la réduction annuelle des dommages aux biens exposés au risque d’inondation, exprimée en dollars, que génère la présence de mangroves ou de marais tidaux. Une fois certifié par un auditeur indépendant via Verra, ce chiffre devient un actif que des entreprises, des assureurs ou des institutions peuvent acheter, non pour compenser leurs émissions, mais pour investir dans la réduction du risque climatique côtier.
La méthode compare ce qui se passe avec et sans végétation côtière lors d’une tempête. Elle modélise les niveaux d’eau pour quatre types d’événements de probabilité croissante, des tempêtes décennales aux tempêtes centennales, et calcule la profondeur des inondations dans les deux scénarios. La différence de dommages entre les deux constitue la valeur de l’actif. Le paramètre physique central est le coefficient de Manning, une mesure de la résistance, que la végétation oppose à la propagation des ondes de tempête. Une mangrove à racines-échasses atteint un coefficient de 0,14, contre 0,02 pour l’eau libre : c’est ce différentiel qui traduit, en termes scientifiques, le rôle de bouclier naturel de la forêt côtière.
« Cette méthodologie est applicable à l’échelle mondiale, et la valeur retenue est conservative, ce qui la rend applicable aux mangroves d’Afrique de l’Ouest », précise Siddharth Narayan, professeur assistant au Département d’études côtières de l’East Carolina University, interrogé par courriel par Mongabay.
Pour les pays qui ne disposent pas de données locales suffisantes, une voie simplifiée s’appuie sur un jeu de données mondial publié en 2020, dans la revue Scientific Reports, couvrant 700 000 kilomètres de littoral à travers 121 pays, dont les côtes d’Afrique de l’Ouest. Un calculateur en ligne gratuit, le Coastal Resilience Explorer (coastalresilienceexplorer.org), rend ces données accessibles sans prérequis technique. « Un utilisateur n’a besoin que de connaître la localisation et la superficie de son projet. Il entre les hectares dans l’outil et obtient une estimation de la valeur de l’actif », indique professeur Beck.

Une séparation nette avec les marchés carbone
La distinction avec les crédits carbone est au cœur du dispositif. SDVM003 interdit explicitement que ses actifs soient utilisés pour compenser des émissions. « La réduction du risque d’inondation et la séquestration du carbone sont des services véritablement différents, mesurés différemment et bénéficiant à des parties prenantes différentes », explique Beck. « Les confondre risque la double comptabilisation : le même écosystème ferait un triple usage dans trois systèmes comptables distincts, ce qui compromet l’intégrité de tous ».
Les premiers acheteurs potentiels se dessinent sans que des engagements fermes aient encore été formalisés. « Nous anticipons, que les premiers acheteurs seront des entités déjà actives sur les marchés du carbone bleu, avec un intérêt précoce observé du côté de l’assurance et de la gestion du risque », indique Stefanie Simpson, responsable principale de la résilience climatique à The Nature Conservancy (TNC), dans un courriel à Mongabay. La logique est directe pour les assureurs : en finançant la conservation de mangroves réduisant les inondations, ils diminuent les sinistres qu’ils auraient autrement à rembourser, tout en générant un actif certifié. Aucun prix de marché n’a encore été fixé, les actifs ne pouvant être commercialisés qu’une fois les projets pilotes validés par Verra, ce qui prendra encore quelques années.
L’Afrique de l’Ouest, terrain prioritaire
Pour ses concepteurs, l’Afrique de l’Ouest représente une opportunité de premier ordre. « La Guinée-Bissau, la Guinée, la Sierra Leone, le Sénégal et le Nigeria abritent ensemble certains des plus grands systèmes de mangroves du bassin atlantique. Ce sont des pays qui bénéficient des plus importants avantages en matière de réduction du risque, parce qu’ils ont des forêts étendues protégeant des littoraux exposés et en rapide urbanisation », souligne Beck.
Que le premier projet pilote soit localisé dans les Sundarbans en Inde tient à une logique d’opportunité : un développeur déjà actif sur place cherchait à quantifier des bénéfices de résilience en complément de revenus carbone existants. TNC indique travailler avec ses programmes régionaux africains pour promouvoir l’usage de la méthodologie et développer des ressources pratiques à partir des premiers enseignements. TNC souligne par ailleurs que la réduction quantifiée du nombre de personnes exposées aux inondations, non commercialisable dans SDVM003, renforce la justification des mangroves comme infrastructure d’adaptation auprès des gouvernements et des banques de développement.

Ce que la méthode ne voit pas encore
La méthodologie soulève des interrogations sérieuses. La première est technique : elle ne comptabilise les dommages aux biens qu’à partir d’une profondeur d’inondation d’au moins 0,5 mètre, un seuil qui garantit la prudence des estimations, mais risque de sous-évaluer les bénéfices là où un habitat précaire peut être ravagé par des inondations bien moins profondes. « Il est vrai que même dix à vingt centimètres peuvent être dévastateurs localement. Cependant, comme les bénéfices des zones humides sont difficiles à estimer rigoureusement à ces échelles, nous limitons l’application à des hauteurs supérieures à 0,5 mètre », souligne Narayan.
La deuxième limite est plus structurelle. SDVM003 ne mesure que la réduction des dommages aux biens immobiliers, ignorant les activités économiques informelles liées aux mangroves, souvent portées par des femmes. Le projet Natur’ELLES, mis en œuvre par Socodevi au Sénégal dans les deltas du Sine Saloum et de la Casamance, révèle l’ampleur de cet angle mort. Son évaluation économique, conduite avec des données ventilées par sexe, a quantifié environ 592 millions francs CFA (soit 1,05 million USD) de revenus supplémentaires liés à la pêche artisanale féminine, 338 millions de francs CFA (600 000 USD) issus du maraîchage et 919 millions francs CFA (1,63 million USD) en économies de santé liées aux services des mangroves. « Ces modèles globaux manquent de la résolution nécessaire pour mesurer des moyens de subsistance informels, culturellement spécifiques et différenciés par genre », indique Edoardo Carlucci, analyste politique en finance durable à l’Institut international du développement durable (IISD), interrogé par courriel par Mongabay.
La question de la redistribution des revenus est également posée. Si un actif de résilience côtière est émis demain dans le Sine Saloum, rien dans la méthodologie n’oblige à en redistribuer les revenus aux communautés locales. « Pour éviter que les revenus contournent les femmes au profit d’acteurs extérieurs, le projet aurait besoin de règles explicites de partage des bénéfices et d’une gouvernance communautaire avant l’émission de l’actif », souligne Frédérique Thomas, directrice nationale de Socodevi Sénégal et responsable du projet Natur’ELLES, dans un courriel à Mongabay.
Un premier pas, pas une solution complète
SDVM003 représente une avancée réelle dans la mobilisation de financements privés pour la conservation des écosystèmes côtiers, là où la dette publique demeure souvent le seul levier disponible. Ses auteurs reconnaissent qu’il s’agit d’un point de départ : la version 1.0 ne couvre que les mangroves et les marais tidaux, et les données sous-jacentes devront être régulièrement actualisées. Pour tenir ses promesses en Afrique, ce standard devra apprendre à mesurer ce que les marchés ont toujours ignoré : la valeur de celles qui plantent les palétuviers.
Image de bannière : Mangrove des îles du Saloum au Sénégal. Image de Mouhamadoulmansour via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
Citation :
Narayan, S., Beck, M. W., Reguero, B. G., Settelmyer, S., Menendez, P., Simpson, S. (2026). Coastal Resilience Benefits from Restoration and Protection of Mangroves and Tidal Marshes. SDVM003, Version 1.0. Verra, Sustainable Development Verified Impact Standard (SD VISta).
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