- Le Burundi confie ses gisements miniers aux coopératives locales de jeunes pour créer de l’emploi, et freiner l’émigration illégale. Un secteur, autrefois marqué par le trafic et la précarité, devient un levier de stabilité permettant aux jeunes de passer de la clandestinité à la légalité, du danger à la dignité.
- La décision de résilier les contrats miniers, conclus avec les entreprises étrangères par l’ex-président burundais, a entraîné le départ massif de jeunes, au péril de leur vie, pour chercher du travail ailleurs.
- La légalisation du secteur minier, réservé aux jeunes, a transformé une activité longtemps anarchique, en filière organisée et collective. Grâce aux circuits officiels et à une surveillance renforcée, l’État maîtrise désormais la contrebande et les dégâts écologiques. Résultats : les exportations sont en hausse, et l’exode rural des jeunes connaît un net recul.
À Muyinga, une région aurifère au Nord-est du Burundi, Elie Harushimana, aide-opérateur sur la machine de recherche la Société de traitement des terrils d’or au Burundi (SOTB), a acheté une parcelle, fondé un foyer et lancé un élevage de chèvres en deux ans. De retour, après avoir été expulsé du territoire zambien, il a été recruté par la SOTB. « Grâce à mon salaire, j’ai pu me construire ici », dit-il.
À Kamaramagambo, une région aurifère de Muyinga, Eric Nibitanga, 24 ans, a connu l’autre versant. Parti après la fermeture des mines en 2021 par le gouvernement, il a été exploité en Zambie, arrêté, emprisonné six mois à Lusaka. « Je suis rentré les mains vides ». Aujourd’hui, la coopérative Tugwizumwimbu l’emploie légalement et l’a formé aux techniques d’extraction sans mercure. « Ma situation est stable. Je mange à ma faim et je dors chez moi ».
Sur les 256 jeunes de la coopérative Tugwizumwimbu, 53 % sont revenus de l’étranger, selon Félicien Minani, coordinateur des activités. Ces retours sont le résultat direct d’une politique qui fait de la mine un levier d’autonomisation.
En effet, en 2022, l’État burundais a opéré un tournant décisif dans la gestion de ses ressources minières. Il a confié l’exploitation de plus de 127 gisements à 6 000 coopératives de jeunes dans le but de garder les richesses du sous-sol dans le pays, et faire du secteur minier un levier contre le chômage.
Cette réforme vise à reprendre le contrôle d’un secteur longtemps dominé par des accords peu favorables et l’exploitation illégale.
Le président burundais, Évariste Ndayishimiye, résume ainsi la philosophie de la réforme : « Les dividendes profitent à l’ensemble de la population ».

Ce virage fait directement suite à la révocation, en 2021, des accords miniers avec les firmes internationales. Les pouvoirs publics ont constaté un déséquilibre majeur dans l’attribution des contrats : 90 % de la production revenait aux entreprises contre 10 % au trésor public.
« Nous sommes propriétaires du sous-sol, et ne pouvons pas nous contenter de seulement 10 % », avait déclaré le ministre de l’Hydraulique, de l’énergie et des mines, Hassan Kibeya.
La valeur des exportations minières restait toujours faible : moins de 3 % du total national, selon la Banque de la République du Burundi (BRB). Des analyses de l’Office burundais des recettes (OBR) relevaient une sous-déclaration des recettes, avec un écart entre la valeur des exportations et les revenus enregistrés par le Trésor public.
Toutefois, la suspension des contrats miniers le 14 juillet 2021, a eu l’effet d’un séisme chez les jeunes. Selon les services d’immigration zambienne, en un mois, plus de 15 000 jeunes âgés de 17 à 35 ans se sont tournés vers l’orpaillage illégal en Zambie, s’exposant à l’exploitation, aux arrestations et aux violences.
La réponse à cette crise, a été la nationalisation du secteur et la remise de la gestion à des coopératives de jeunes qui exploitent les gisements légalement, défendent l’intérêt national, et créent des emplois sécurisés pour la jeunesse burundaise.

Les coopératives relancent les jeunes
Avec l’appui du Programme d’autonomisation économique et d’emploi des jeunes (PAEEJ), les coopératives bénéficient de la formation technique et entrepreneuriale, d’un accès au financement et d’un accompagnement à la commercialisation. L’objectif n’est pas de retenir les jeunes dans la mine à vie, mais de leur offrir un tremplin : d’abord stabiliser leurs revenus dans le secteur minier, puis lancer des projets durables hors mines pour formaliser l’économie rurale.
C’est ce que montre le parcours d’Arnold Ntwaride Butihinda, 26 ans. Après trois ans sans emploi et une arrestation collective en Zambie, il intègre une coopérative minière. Avec l’appui reçu, il lance la minoterie Utam qui emploie aujourd’hui 68 jeunes. « Les perles légales valent mieux que les menottes », dit-il.
À Mabayi, au nord-ouest du Burundi, Donatien Ndagijimana, géologue de 29 ans, suit la même trajectoire. Revenu brisé après deux ans forcés à combattre en RDC, il est repris par la coopérative Twitezimbere. Formé et accompagné, il commercialise l’or en Chine et importe des chaussures. « 87 familles vivent dignement grâce à ce circuit. La mine légale m’a sorti de la guerre », témoigne-t-il.
C’est cette dynamique qui explique les chiffres. Le secteur minier représente 24 % des exportations en 2025. Mais surtout, elle déborde du cadre minier.
Dès qu’ils dégagent des revenus et acquièrent des compétences de gestion, les jeunes lancent leurs propres projets hors mine. L’exemple le plus concret est S&R Farm de Jean Bosco Kwizera. Parti du secteur minier, il dirige aujourd’hui une coopérative de maraîchage et d’élevage porcin dans cinq communes, avec 189 employés permanents gagnant chacun 250000 FBU par mois (110 USD) et 500 hectares exploités.
Partis d’une crise minière, les coopératives de jeunes sont devenues le point d’entrée d’une transformation plus large : stabiliser les communautés, créer des emplois hors mines, et réinvestir les revenus dans l’économie locale. C’est ce basculement, de la ruée illégale vers l’opportunité légale, que la réforme dans la gestion des ressources minières a rendu possible.

La mine relance l’école
L’arrêt des cantines scolaires avait entraîné une hausse du décrochage scolaire. Avant 2021, le taux d’abandon atteignait 10 %, car pour de nombreuses familles pauvres, le repas scolaire est une incitation majeure à envoyer des enfants à l’école.
Face à ce constat, le gouvernement a relancé le programme grâce aux revenus issus de la réorganisation du secteur minier. Les cantines, fermées pendant quatre ans, sont de nouveau opérationnelles.
En 2025, les exportations minières ont rapporté 68,34 millions USD. Sur ce montant, 6,8 millions ont été alloués aux cantines scolaires contre 2,8 millions en 2022, soit une hausse de 95 %.
Liboire Bigirimana, porte-parole du ministère de l’Éducation, indique que le programme couvre désormais 847 écoles dans sept provinces, et nourrit 650 000 élèves sur 2,8 millions d’enfants scolarisés dans le fondamental.

Cantines scolaires : un double gain
Une étude de Global Child Nutrition Foundation confirme l’impact positif des cantines sur les résultats scolaires et les revenus des petits producteurs. Le programme s’appuie sur l’achat de produits locaux auprès de coopératives, ce qui crée un débouché régulier pour les agriculteurs.
Avant, plus de 260 000 écoliers quittaient l’école chaque année. Le repas quotidien agit comme un filet de sécurité, et permet à de nombreux enfants de poursuivre leur scolarité.
« Avant, nous avions du mal à retenir les élèves. Dans l’Imbo, beaucoup de parents travaillent dans les rizières et ne peuvent ni préparer de repas ni suivre la fréquentation », explique Innocent Manirakiza, directeur de l’école fondamentale de Kazina-Bubanza.
« Depuis le lancement du programme, les effectifs sont passés de 700 à plus de 1 800 élèves sur notre établissement en 2024, et le taux de réussite aux examens nationaux est passé de 14 % à 84 % », ajoute-t-il.
Les cantines scolaires soulagent aussi les parents à l’heure du déjeuner. « Les enfants viennent à l’école sachant qu’ils auront à manger à midi. A la maison, ils ne réclament plus de repas supplémentaire », témoigne Aline Nishimwe, une agricultrice de Bubanza, situé au nord-ouest de Bujumbura.
Véronique Mukeshiman, agricultrice dans la Province de Ngozi au nord du pays, mère de quatre enfants, a constaté le même effet : « Mon fils est passé de 45,82 % à 68 % au dernier trimestre. Il a repris confiance et travaille mieux ».
À Karusi, Agnès Irambona, agricultrice de Karusi, raconte que deux de ses six enfants avaient quitté l’école à cause de la famine. « Depuis la reprise du programme, ils sont retournés en classe. Ils mangent sur place, et je suis tranquille », dit-elle au milieu des cultures de son champ.
Edmond Ciza observe le même changement : « Mon fils ne pouvait plus aller à l’école, faute de repas. Depuis la reprise des repas de midi, il y retourne tous les jours et suit bien en classe ».

Plus de sécurité, moins de dégâts
Les coopératives minières encadrées réduisent l’impact écologique et les risques sanitaires.
À Muyinga, l’usage de barres à mine et de dynamite sans protection entraînait des intoxications pulmonaires et des décès par pneumoconiose. Cette pratique dangereuse s’était diffusée jusqu’en Zambie, où des orpailleurs burundais utilisaient des produits chimiques plus efficaces, mais plus polluants que ceux des locaux.
L’encadrement impose désormais des méthodes plus sûres et contrôlées. Les sites sont surveillés par l’armée, la police, la Croix-Rouge, l’Office burundais pour la protection de l’environnement (OBPE), et les vidéosurveillances. Les mineurs sont formés, l’usage des produits dangereux est limité, et les puits épuisés sont fermés systématiquement.
Selon le directeur de l’OBPE, Hatungimana Belchimas, ce suivi réduit la pollution, améliore la sécurité, réhabilite les sites et transforme l’orpaillage d’une activité prédatrice en une activité régulée et respectueuse de l’environnement. « Sur le terrain, nos agents veillent à l’application du protocole de fermeture des puits. Cela bénéficie directement à l’environnement et à la santé des communautés », a-t-il souligné.
Image de bannière : Les jeunes membres des différentes coopératives minières dans l’enceinte de l’Office burundais des mines lors du lancement officiel de la gestion de l’exploitation minière par les coopératives. Image de Dieudonné Ndanezerewe pour Mongabay.
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