- La République démocratique du Congo (RDC) fait face à une nouvelle épidémie d’Ebola, provoquée par la souche Bundibugyo, contre laquelle il n’existe actuellement ni vaccin homologué ni traitement spécifique.
- 359 cas et 61 décès ont déjà été recensés en RDC et en Ouganda.
- Selon Dr Macky Mbavugha, de l’International Rescue Committee (IRC), les groupes armés, les déplacements de la population et l’intense activité autour des mines d’or accélèrent les risques de transmission du virus.
- Mongabay s’est entretenu avec Dr Mbavugha pour comprendre pourquoi les autorités ont tant tardé à identifier cette souche rare d’Ebola, et pour mesurer l’impact des coupes budgétaires de l’USAID sur la veille sanitaire, la sensibilisation communautaire et les capacités d’intervention d’urgence.
Le 28 mai 2026, Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), a adressé une lettre ouverte à la population de la République démocratique du Congo (RDC) avant de se rendre dans le pays pour une visite de terrain. « Je vous écris parce que je veux être avec vous en ces moments. Et je veux que vous sachiez que vous n’êtes pas seuls », a-t-il écrit, avant de rappeler son engagement précédent lors de l’épidémie d’Ebola la plus meurtrière qui avait frappé le nord-est de la RDC entre 2018 et 2020.
Depuis le 15 mai, le pays fait face à une nouvelle flambée épidémique, cette fois provoquée par la souche Bundibugyo, contre laquelle il n’existe actuellement ni traitement ni vaccin. Depuis la déclaration de l’épidémie, le bilan des victimes ne cesse de s’alourdir. Selon les derniers chiffres, l’OMS enregistre 359 cas et 61 morts.
Le foyer initial du virus a été détecté dans la province de l’Ituri, à la frontière ougandaise, avant de se propager vers le Nord-Kivu et de s’exporter en Ouganda, poussant ce dernier à fermer ses frontières avec la RDC. L’Ituri demeure la province la plus touchée, mais le risque de propagation régionale reste élevé. Le 23 mai, les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) ont identifié dix autres pays africains susceptibles d’être affectés par cette épidémie d’Ebola : l’Angola, le Burundi, la République centrafricaine, la République du Congo, l’Éthiopie, le Kenya, le Rwanda, le Soudan du Sud, la Tanzanie et la Zambie.
Face à cette propagation, la riposte internationale s’intensifie. Dr Macky Mbavugha est médecin et responsable des opérations de terrain pour l’organisation d’aide humanitaire International Rescue Committee (IRC), en Ituri et à Beni, dans le Nord-Kivu. Il coordonne les interventions d’urgence de l’ONG, aujourd’hui confrontée à des coupes budgétaires drastiques frappant le secteur humanitaire depuis la réduction brutale de l’aide internationale des États-Unis décidée en 2025. Alors que la crise sanitaire actuelle s’aggrave, Dr Mbavugha s’est entretenu avec Mongabay depuis Rwampara, en RDC.

Mongabay : Lors d’une conférence de presse, un responsable de l’OMS a indiqué que le virus circulait déjà activement au sein de la population plusieurs semaines avant la déclaration officielle de l’épidémie, le 15 mai. Selon vous, pourquoi cette déclaration officielle a-t-elle tant tardé ?
Macky Mbavugha : Nous ignorons encore l’origine de la maladie. Au début, la population y voyait un phénomène mystique. Le virus Ebola suscite toujours des rumeurs et, au départ, les informations circulaient simplement de bouche à oreille. Malheureusement, le ministère de la Santé n’a pas réagi suffisamment vite. Devant les signalements de cas de décès, des échantillons ont finalement été prélevés. Mais ils ont uniquement été testés pour la souche Zaïre d’Ebola. Au retour des résultats négatifs, l’attention s’est donc portée ailleurs.
Les choses en sont restées là pendant un temps. Puis, comme les morts s’accumulaient, des échantillons ont été envoyés à un laboratoire de Kinshasa, à près de 2 000 kilomètres du foyer épidémique, ce qui a retardé le processus. La souche Bundibugyo a finalement été identifiée. Toutefois, quand l’épidémie a été officiellement déclarée, les cas suspects, voire confirmés, s’étaient déjà répandus dans toute la région.
Mongabay : Comment se présente la situation dans la province de l’Ituri, l’épicentre de l’épidémie, et quels sont les principaux enjeux ?
Macky Mbavugha : L’épicentre de cette 17e épidémie d’Ebola [en RDC] se situe dans la commune rurale de Mongwalu, à près de 80 kilomètres de Bunia, chef-lieu de la province de l’Ituri. C’est une région minière riche en or. Les gens viennent de toutes les provinces, voire des pays voisins, pour faire du commerce et chercher de l’or. C’est précisément ce qui complique la gestion de cette épidémie : la population est extrêmement mobile dans cette zone. Dès que les gens ont commencé à se sentir malades, ils sont rentrés chez eux, et c’est ainsi que la maladie s’est propagée depuis Mongwalu.
Les groupes armés s’organisent aussi autour des communautés. En Ituri, des communautés rivales se battent pour contrôler les zones minières, poussées par des intérêts économiques. Qu’il s’agisse de [groupes armés comme] la CRP [Convention pour la révolution populaire] ou de la CODECO [Coopérative pour le développement du Congo], chacun cherche des gisements d’or à exploiter pour en tirer profit. De plus, les armes circulent partout dans la région.
Mongabay : Dans un communiqué publié le 19 mai, l’IRC a déclaré que les coupes budgétaires l’avaient contrainte à réduire ses programmes d’intervention de cinq à deux zones dans la province de l’Ituri. Quelles en ont été les conséquences sur la riposte d’urgence ?
Macky Mbavugha : À Mongwalu comme à Rwampara, les deux foyers de l’épidémie, aucun partenaire sanitaire ou militaire n’était présent sur le terrain pour nous informer de la situation locale. Je pense que MSF [Médecins Sans Frontières] avait du personnel à Mbolowa, mais c’était tout. Avant 2025, nos fonds couvraient la surveillance des maladies, la construction et la réhabilitation des systèmes d’eau, ainsi que la prévention des infections. Une grande partie de ces financements a pris fin en mars 2025. L’IRC a perdu entre 40 et 45 % de son budget total, soit près de 15 millions de dollars. La situation est donc extrêmement difficile aujourd’hui. Si les financements de l’USAID existaient encore, les systèmes de surveillance communautaire seraient restés actifs, et nous aurions pu détecter l’épidémie beaucoup plus tôt.

Mongabay : Sans ces coupes budgétaires, qu’est-ce qui aurait été différent, selon vous ?
Macky Mbavugha : Dans cette région de l’Ituri, les communautés vivent avec des ressources financières très limitées. En cas de maladie, le premier réflexe est souvent l’automédication ou la consultation de guérisseurs traditionnels. Tout cela a retardé à la fois le traitement et la détection de la maladie. Quand nous disposions encore de financements, les habitants bénéficiaient de soins de santé gratuits. Ils y recouraient facilement. Si cela avait encore été le cas, les premières personnes contaminées auraient peut-être cherché à se faire soigner, ce qui aurait déclenché des enquêtes diagnostiques plus tôt.
L’USAID contribuait également à renforcer les systèmes de participation communautaire. Les agents de santé communautaires, formés et opérationnels, consignaient la situation sur le terrain. Ils étaient capables de détecter les prémices d’une flambée épidémique pour la signaler immédiatement au ministère de la Santé.
Mongabay : De quelle manière organisez-vous actuellement la riposte ?
Macky Mbavugha : Notre priorité aujourd’hui est de briser la chaîne de transmission du virus. Notre action repose sur deux piliers principaux. Tout d’abord, la prévention et le dépistage, des domaines dans lesquels l’IRC dispose d’une expertise significative acquise lors des épidémies précédentes, notamment la 10e épidémie [la plus meurtrière en RDC, qui s’est étendue de 2018 à 2020, faisant près de 2 300 victimes].
Le second pilier s’articule autour de la communication des risques et de la participation communautaire. Cependant, nous manquons cruellement de ressources pour sensibiliser correctement les populations à la maladie et leur apprendre à se protéger. Nous travaillons également sur la prévention de l’exploitation sexuelle et des violences basées sur le genre. [Une enquête menée par The New Humanitarian et Fondation Thomson Reuters a révélé que plus de 50 femmes accusaient des travailleurs humanitaires, employés par l’OMS et de grandes ONG, d’exploitation et d’abus sexuels survenus lors de la 10e épidémie d’Ebola en RDC].
Concrètement, nous fournissons des équipements de protection individuelle aux centres de santé et aux équipes d’intervention afin de protéger les patients, les soignants et l’ensemble des communautés. En complément, nous nous attachons à améliorer l’accès à l’eau dans les structures de santé et à renforcer les systèmes de gestion des déchets, car un assainissement défaillant constitue un vecteur supplémentaire de contamination. Malheureusement, nos moyens sont loin d’être suffisants.
Les ressources sont beaucoup trop limitées, et ce constat vaut pour l’ensemble des acteurs humanitaires. Nous intervenons dans une zone densément peuplée, marquée par une forte mobilité humaine et un contexte d’insécurité persistant. Sans les financements de l’USAID, nos moyens pour suivre la propagation du virus sont considérablement restreints. Certes, la riposte est en cours, mais le contraste avec nos interventions menées lors de la 10e épidémie est frappant : nos capacités à mener des campagnes de sensibilisation sont réduites, tout comme notre marge de manœuvre pour limiter les déplacements de population.

Mongabay : Pourquoi l’accès à l’eau constitue-t-il un volet si important de la riposte ?
Macky Mbavugha : Comme vous le savez, le virus Ebola se transmet par contact direct. Cela signifie qu’une bonne hygiène réduit les risques de transmission. Or, l’eau courante est loin d’être accessible à tous ici, et les habitants dépendent encore fortement des puits. Lorsque l’eau vient à manquer, cela devient critique, car les individus finissent par se contaminer les uns les autres.
Dans les structures de santé, l’approvisionnement en eau est essentiel pour mettre en place le protocole WASH [eau, assainissement et hygiène]. De même, à l’échelle des foyers, il est crucial de garantir un accès facile à l’eau pour les activités quotidiennes. Sans cela, la situation devient encore plus complexe à gérer.
Mongabay : Comment la population réagit-elle à la riposte mise en place par la communauté internationale ?
Macky Mbavugha : Actuellement, là où je me trouve, à Rwampara, nous nous heurtons à des oppositions face aux mesures de mise en isolement digne et sécurisé des cas suspects. Les communautés ont du mal à comprendre qu’en pleine flambée épidémique, nous devons tout savoir sur chaque décès. Quelle est la cause de la mort ? La personne était-elle contaminée avant d’arriver à l’hôpital ? Cela entraîne de vives tensions.
À cela s’ajoute la question des rites funéraires. En Afrique, nous sommes profondément attachés à nos morts. Quand un individu décède, la famille lave le corps, organise une veillée, et les proches viennent rendre une dernière visite au défunt, le pleurent et touchent son corps. Ces pratiques sont d’autant plus répandues dans les zones privées d’électricité ou de morgues. Or, lors d’une épidémie d’Ebola, il est impératif de s’assurer que personne ne touche le défunt, et de le mettre immédiatement en bière. Tout cela entraîne de vives résistances au sein de la population. C’est pourquoi les familles dissimulent les décès liés au virus Ebola aux autorités ; elles souhaitent honorer et enterrer leurs morts dans le respect des coutumes traditionnelles.
La semaine dernière, après le décès d’un patient, deux tentes d’ALIMA [Alliance pour l’action médicale internationale] dédiées à la prise en charge des malades d’Ebola ont été brûlées à l’hôpital général de Rwampara. Un incendie similaire a touché une tente de MSF, à Mongwalu. De plus, six personnes ont disparu des centres d’isolement et sont activement recherchées. Tous ces événements engendrent des risques sanitaires majeurs pour la population.
Les chiffres sur le nombre de décès et de cas suspects ont été actualisés.
Image de bannière : Des agents de santé accompagnent un enfant suspecté d’être atteint du virus Ebola dans un centre de traitement de la maladie dans l’est de la République démocratique du Congo, le 9 septembre 2018. Image d’Al-hadji Kudra Maliro/AP, à titre d’illustration uniquement.
L’Afrique doit se préparer à affronter dans la durée la nouvelle épidémie d’Ebola
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