- Des aires protégées expérimentent la gestion intégrée, notamment en République démocratique du Congo.
- Les Comités de suivi des sites, par exemple, permettent de rapprocher les riverains des espaces de conservation.
- Mais le modèle dominant privilégie une gestion descendante, justifiée par divers contextes notamment sécuritaires.
- Mais les experts pensent qu’une gouvernance participative peut donner de meilleurs résultats en matière de conservation.
Les parcs nationaux demeurent des lieux de survie des animaux et des plantes dans un contexte de surexploitation et de braconnage persistant, spécialement en Afrique. Mais la proximité de ces lieux avec les communautés riveraines demeure une source de tensions, alors même qu’émerge la promesse d’une gestion intégrée des aires protégées, depuis la décennie 1990, voire un peu plus tôt.
À Kasindi-Lubirigha, cité frontalière de l’Ouganda située à 90 kilomètres de la ville de Beni dans le Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), s’est tenue, le 1er août 2025, une importante réunion au sujet du Parc national des Virunga. Selon le média onusien Radio Okapi, les responsables de ce parc, les organisations de la société civile et des habitants se sont rencontrées pour pacifier les relations autour des limites du parc.
Comme l’illustre la remise en liberté, par le tribunal de paix de la ville de Beni, de 27 agriculteurs arrêtés le 7 juillet 2025, pour avoir exercé des activités agricoles dans un périmètre du parc dans le territoire de Lubero, les rapports sont de temps en temps tendus entre les lieux de conservation et les riverains.
Une gestion « forteresse » et des voisins des aires protégées en besoin
Avec environ 11 % du territoire national couverts par les aires protégées (sans compter le Couloir vert) parmi lesquelles figurent ses neuf parcs nationaux, la RDC, à l’instar d’autres pays, connaît diverses crises autour de la conservation. Surveillées par des gardiens armés, les aires protégées regorgent de ressources intéressant les communautés riveraines dans des contextes variés : insuffisance d’espaces pour l’agriculture, chasse, exploitation des bois, etc.
Les peuples autochtones, par exemple, gardent encore largement leur mode de vie nomade très dépendant des forêts et des savanes. Pourtant, ils y sont parfois exclus, surtout dans le modèle de gestion dit « forteresse », c’est-à-dire fixée par des limites contraignantes, surveillées par des gardiens. « Je crois que ce qui crée des tensions, c’est surtout la pauvreté d’une communauté riveraine qui n’a pas toujours accès à ce dont elle a besoin », souligne Kapupu Diwa, président de la Ligue nationale des associations autochtones pygmées du Congo (LINAPYCO), joint au téléphone par Mongabay.
Pour Kapupu, la conservation ne peut pas être pensée en excluant les habitants des zones riveraines. « La population riveraine est une partie prenante très importante dans la protection de la biodiversité », explique-t-il.
« Il est impossible de dissocier la gestion spécifique des aires protégées des politiques parallèles et convergentes, parfois consubstantielles, d’urbanisme et d’aménagement du territoire, de tourisme et d’énergie, de transports et de loisirs », souligne Jean-Marie Breton, professeur à l’université des Antilles (Guadeloupe), dans un article publié en 2009, dans la Revue Etudes caribéennes.
D’après l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), la gestion intégrée implique les acteurs publics et privés tels que les communautés locales, les associations et les services ou organismes de conservation des aires protégées. Cette approche a permis, au Kenya, par exemple, de résoudre le conflit autour de l’accès à l’eau du lac Nakuru (18 000 hectares) et de la gestion de son bassin hydrographique.

Les parcs Upemba et Kundelunga essaient le COCOSI en RDC
Pour désamorcer les conflits avec leurs voisins, les administrations des parcs nationaux Upemba et Kundelungu, au sud-est de la RDC, ont mis en place des Comités de coordination du site (COCOSI).
Ces structures réunissent autorités locales, chefs coutumiers et représentants de la société civile. Ces acteurs discutent ensemble de la gestion du parc, et cette approche permet de lever les malentendus, d’après Tina Lain, chef du site de Lusinga, le quartier général du parc Upemba, interrogée par Mongabay à ce sujet en mai 2025. Selon Lain, la pauvreté autour des aires protégées attise les tensions avec les voisins cherchant à accéder aux ressources des parcs.
Mais d’autres attaques, comme celle ayant visé le Parc national de l’Upemba le 4 mars 2026, tuant sept membres du personnel, s’expliquent par un contexte sécuritaire plus large et la circulation d’armes dans la région, a-t-elle indiqué.
« Je me rappelle que certains des chefs coutumiers nous disaient : « On voit vos véhicules passer, mais personne ne s’arrête. Et c’est là où je crois qu’avoir ce contact régulier avec les différentes autorités nous aide énormément à avoir une compréhension commune de ce qu’on fait. Et c’est vrai qu’on ne peut peut-être pas changer tout d’un coup, mais au moins qu’ils sachent qu’on essaie et on essaie ensemble. Et je crois que cela nous a beaucoup aidé à montrer notre image du parc qui est aussi là pour soutenir les communautés riveraines », expliquait Lain en mai 2025.
« La population riveraine est une partie prenante très importante à la protection de la biodiversité », estime, pour sa part, Edmond Nkulu, chef de site du Parc national des Kundelungu, limitrophe de l’Upemba, interrogé par Mongabay à Lubumbashi.
Cependant, il reste à rendre cette gouvernance inclusive. Puisque l’essentiel des décisions dépendent encore des administrations des aires protégées.
La fortification des limites des lieux de conservation entre quasiment en contradiction avec la gouvernance participative ou concertée, à l’échelle transfrontalière, par exemple. Connectant le Rwanda, l’Ouganda et la République démocratique du Congo, le « grand Virunga » fait l’objet de divers accords de coopération régionale tels que la Greater Virunga Transboundary Collaboration (GVTC), qui rappelle qu’il s’agit d’un seul paysage.

Faire accepter l’aire protégée pour réussir la conservation
Mais en contexte de conflits armés qui minant la région des Grands lacs africains depuis trois décennies, la gouvernance participative est moins susceptible d’impliquer les populations. C’est notamment du fait de fortes présences des groupes armés dans cette région.
« Dans les faits, les aires protégées transfrontalières ne sont pas créés ex nihilo. Elles résultent plutôt de la mise en lien et d’actions conjointes entre des aires protégées déjà existantes et contiguës de part et d’autre d’une frontière internationale. La dimension transfrontalière ne représente donc souvent qu’une partie des enjeux de gestion et de gouvernance pour les aires protégées concernées », explique Hugo Mazzero, docteur en géographie à l’université Bordeaux Montaigne en France, auteur d’une thèse sur la conservation transfrontalière.

Dans le cadre des Accords de Washington pour la paix dans les Grands Lacs africains, signés entre Kinshasa, Kigali et Washington, il est prévu une coopération dans la gouvernance des aires protégées. Mais au regard du contexte sécuritaire, la conservation transfrontalière pourra garder son approchedescendante. Même si ce modèle est créateur de distance vis-à-vis des communautés, d’après Mazzero. Cette approche considère, selon ce dernier, que les communautés vont bénéficier des retombées touristiques. « Mais cela n’est pas évident », indique la même personne.
Puisque, poursuit le même chercheur, « comme l’aire protégée chevauche un ou plusieurs segments de frontières inter-étatiques, leur gestion peut impliquer des enjeux sécuritaires et de souveraineté territoriale, avec des décisions qui se prennent à un niveau ministériel, voire supranational (comme c’est le cas lorsque les financements viennent d’intégrations régionales comme le Mercosur en Amérique latine ou la SADC en Afrique australe) ».
Toutefois, la Peace Parks Foundation, une ONG conservationniste sud-africaine, explore une autre dimension dans la conservation inclusive. Elle ambitionne de transcender les frontières « artificielles » imposées par la colonisation pour allier à la conservation l’homogénéité culturelle, linguistique ou ethnique des peuples. Mais, souligne Mazzero, « s’il existe effectivement des actions pour rapprocher et intégrer les populations (par exemple des évènements sportifs ou culturels transfrontaliers), l’aire protégée est loin d’effacer les frontières et peut parfois générer d’autres problématiques ».
Pour Hugo, les pratiques de conservation alliant modèles économiques durables et justice spatiale et environnementale sont bien prometteuses. Il importe, dès lors, selon lui, de faire accepter socialement l’aire protégée, et prendre des mesures, le cas échéant, pour limiter, voire stopper les interactions conflictuelles entre les populations et la faune.
Image de bannière : Un éco-garde en position au Quartier général du Parc national de l’Upemba à Lusinga, en RDC. Image de Didier Makal pour Mongabay.
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