- Une étude révèle que les migrants, à Madagascar, ne contribuent pas davantage à la déforestation que les populations locales, et ne sont donc que les « boucs émissaires » d'une tendance multifactorielle.
- Si dans certaines régions, la baisse de la couverture forestière semble directement liée à la présence de migrants, les données à l'échelle nationale indiquent très peu de corrélation ou n’en indiquent pas du tout, remettant ainsi en question une perception profondément ancrée dans les mentalités.
- La sécurité foncière, un aspect historiquement complexe à Madagascar, requiert une amélioration, pour une meilleure gestion des forêts et des terres agricoles.
Alors que les migrations sont généralement considérées comme d’importants facteurs de déforestation, une étude révèle que les migrants, à Madagascar, ne sont pas autant des acteurs de la perte des forêts que les populations locales. Les données remettent en question la perception populaire selon laquelle les migrants contribuent de manière disproportionnée à la dégradation des ressources, et invitent davantage à la nuancer, en tenant compte des contextes locaux.
L’étude du laboratoire Mitsilo de l’École supérieure des sciences agronomiques de l’université d’Antananarivo, à Madagascar, a été dirigée par Sarobidy Rakotonarivo, chercheuse principale en socio-économie environnementale au sein de l’université.
Publiée le 9 janvier 2026, dans la revue Conservation Letters, elle indique que les migrants sont parfois bel et bien des « boucs émissaires », dans une tendance de destruction forestière multifactorielle.
« Je pense que lier directement les migrations à la déforestation, c’est rater les causes principales », explique dans un entretien avec Mongabay, Christian Kull, professeur à l’Institut de géographie et de durabilité de l’université de Lausanne, en Suisse. « Il y a beaucoup de facteurs économiques et politiques sous-jacents, et l’étude réalisée par Sarobidy Rakotonarivo et son équipe montre bien qu’il n’y a statiquement pas une liaison directe entre les migrations et les déforestations, ou qu’il y en a très peu ».
Migrants : pas plus des acteurs de la déforestation que les locaux
Pour étudier le lien entre la déforestation et les migrations à Madagascar, Rakotonarivo et ses collègues ont créé des cartographies montrant les chevauchements spatiaux entre les couvertures forestières et les migrations. Des entretiens approfondis avec les populations, issues d’importantes zones d’émigration et d’accueil, ont été effectués, afin de contextualiser les données statistiques.
L’analyse quantitative n’a montré aucun lien spatial entre l’immigration nette positive et la perte de la forêt, mais seulement une corrélation faiblement significative entre la diminution du couvert forestier et les immigrations extrêmes. L’analyse des entretiens avec les migrants suggère, quant à elle, que les migrants ne sont pas plus susceptibles de défricher que les populations locales, même s’ils peuvent parfois accéder à des terres en défrichant des zones forestières.
« Nos résultats ne signifient pas que les migrants ne participent pas du tout à la déforestation, mais indiquent plutôt qu’ils en sont des acteurs autant que les locaux », a expliqué Rakotonarivo dans un échange avec Mongabay. « Ce n’est que dans les cas où ils sont vraiment très nombreux qu’il existe une corrélation, mais même dans ce cas, la corrélation reste faible ».

En effet, il existe une pression foncière aussi bien de la part des migrants que des autochtones, explique la chercheuse. « Qu’il s’agisse des migrants ou les autochtones, tout le monde a besoin de terres », indique-t-elle. Lors des enquêtes de l’équipe dans le Menabe, une importante région d’accueil de migrants à l’Ouest de Madagascar, il a, par exemple, été constaté que beaucoup sont employés par les locaux pour travailler leurs terres ou défricher des forêts pour de nouvelles parcelles.
Il s’agit donc d’un partenariat gagnant-gagnant, où les nouveaux arrivants ont accès à des terres et à des emplois, tandis que les locaux ont des personnes à employer pour étendre leurs champs. Cependant, « quand les gendarmes ou les gardes forestiers arrivent, ce sont eux qui se font attraper », dit Rakotonarivo, et cela peut facilement amener à penser qu’ils sont directement responsables.
D’autre part, ces migrants n’ont généralement pas, tout de suite, accès aux terres, en tant que nouveaux arrivants, mais doivent d’abord passer par un intermédiaire ou obtenir l’autorisation d’un autochtone.
En outre, « dans certains villages, il existe des coutumes ou des tabous empêchant les autochtones de couper des arbres, d’où ils sont obligés d’employer des migrants pour le défrichage », explique dans une interview avec Mongabay, Naina Nicolas Rasolonjatovo, Chef du département Reforestation au Centre Valbio, un centre de recherche dans l’Est de Madagascar.
Rasolonjatovo souligne toutefois que la proportion que les migrants défrichent reste, dans la plupart des cas, inférieure à celle des locaux. Pourtant, d’après Kull, lier la migration à la déforestation reste profondément ancré dans les mentalités, car, « c’est dans la nature humaine de toujours blâmer l’autre, quand il y a des problèmes ».
Une autre étude récente semble cependant contredire celle de l’équipe de Rakotonarivo, indiquant que la hausse du nombre de migrants autour des aires protégées est corrélée à une hausse des feux de forêts et à une baisse de la superficie forestière.
Toutefois, l’étude se concentre sur une zone spécifique, notamment l’aire protégée de Menabe-Antimena, qui, effectivement, est indiquée dans l’étude de Rakotonarivo, comme une importante zone d’accueil de migrants.
« Dans les cas du Menabe, il peut en effet sembler évident que la déforestation soit associée à la présence de migrants pratiquant la culture du maïs et de l’arachide, comme c’est mentionné dans de nombreux rapports techniques », a expliqué dans un courriel, à Mongabay, l’auteur principal de l’étude sur le Menabe-Antimena, Herizo Andrianandrasana, chercheur postdoctorant en science de la conservation à la Faculté de science de l’université d’Helsinki, en Finlande. « Cependant, ce constat ne semble pas confirmé, lorsque l’on étudie la situation à l’échelle de Madagascar ».

Des migrations multifactorielles
Les migrations ont connu, au cours des dernières années, une forte augmentation à travers le monde. Ces migrations ont, à leur tour, influencé l’affectation des terres, en particulier pour ce qui est des zones forestières. L’impact des migrations sur l’évolution des forêts dépend cependant du contexte et des pays.
Dans les pays en développement, les migrations internes sont généralement provoquées par l’augmentation de la population, la pauvreté et les problèmes socio-économiques, ainsi que la baisse de la fertilité des sols poussant les populations à accaparer de nouvelles zones forestières.
Par exemple, en Amazonie, les politiques promouvant le développement des infrastructures et l’expansion agricole ont encouragé les migrants à défricher les forêts pour créer de nouvelles parcelles agricoles.
En revanche, dans les pays avancés comme le Costa Rica, la migration vers les lisières des forêts est davantage motivée par un changement de mode de vie, et contribue à l’augmentation de la couverture forestière. Mais, de manière générale, l’association des migrations à la destruction de ressources reste une perception largement répandue.

À Madagascar, les populations provenant des régions plus pauvres et plus arides migrent vers les zones plus humides, ce qui engendre des défis socio-économiques et environnementaux. Rakotonarivo estime que les sécheresses consécutives constituent l’un des plus importants facteurs de ces migrations. Dans son étude, la région d’Androy, dans le sud-ouest de Madagascar, est indiquée comme étant l’une des plus imporantes zones de départ, et est connue comme l’une des plus pauvres et des plus arides de l’île.
Cela concorde également avec l’une des principales conclusions de l’étude de l’équipe d’Andrianandrasana, indiquant que la sécheresse et la famine sont les principales causes des migrations humaines internes à Madagascar.
Certaines régions dites « stratégiques » attirent également de nombreux migrants, telles que la commune d’Ilakaka dans la région d’Ihorombe, célèbre pour ses carrières de pierres précieuses.
Une autre étude indique également que les aires protégées bénéficiant d’une meilleure accessibilité routière et les zones connaissant des changements d’affectation des sols liés aux migrations présentent des taux de déforestation plus élevés.
« Certaines zones restent relativement intactes, non pas parce qu’elles sont mieux protégées, mais parce qu’elles sont plus isolées, moins productives à court terme, ou moins intégrées aux dynamiques économiques régionales », expliquent, dans un courriel, à Mongabay, les auteurs de cette dernière étude, Lucienne Wilmé du World resources institute Afrique et du Missouri botanical garden, Ollier F. D. Andrianambinina, de la Madagascar National Parks, et Jörg Ulrich Ganzhorn de l’université de Hambourg, en Allemagne.
Ilakaka est facilement accessible par la route nationale 7 depuis Toliara, la province à laquelle fait partie la région d’Androy. « Les gens se déplacent vers Ilakaka pour exploiter les carrières de pierres, mais ils ont inévitablement besoin de bois ou de charbon pour se chauffer et se nourrir », a expliqué Rasolonjatovo. « Ils vont alors chercher du bois dans les forêts comme celle du Parc national Zombitse-Vohibasia [à environ une heure d’Ilakaka, Ndlr] ».
« La déforestation est avant tout le produit des systèmes d’usage des terres et de la gouvernance, et non du statut migratoire des individus. Selon la manière dont ces systèmes sont structurés localement, la migration peut avoir des effets très différents », ajoutent Wilmé et ses collègues.

Sécurité foncière : la clé pour une meilleure gestion des forêts
Les constats de l’étude de Rakotonarivo concordent avec l’affirmation de Kull selon laquelle des facteurs socio-économiques plus profonds sont à la base des migrations et de leurs impacts sur les forêts. En conséquence, « se concentrer spécifiquement sur les migrations ne va pas régler le problème », souligne-t-il.
L’expert suggère que travailler davantage sur les droits des locaux pour la gestion de leurs terres pourrait aider. « Tout ce qui est lié à la question foncière est toujours très compliqué à Madagascar, c’est ce qui le distingue des autres pays. Améliorer cet aspect pourrait être la clé pour une meilleure gestion des forêts, des terres agricoles et des territoires en général », explique-t-il.
Rakotonarivo est du même avis. Selon elle, il est essentiel d’améliorer la sécurité foncière, car cela motiverait davantage les propriétaires, donc les autochtones, à gérer et à pérenniser leurs terres. Ils seraient par exemple davantage motivés à utiliser des techniques de culture durable au lieu de défricher les forêts pour une agriculture extensive.
Wilmé et ses collègues confirment que le renforcement de la sécurisation foncière permettra d’éviter l’extension incontrôlée des fronts agricoles. Et étant donné que les migrants quittent leurs régions d’origine en raison du manque de ressources, investir davantage au niveau des régions pourrait limiter les déplacements forcés.
Quant aux interventions plus directes, Rakotonarivo recommande des stratégies d’intensification agricole en augmentant la fertilité des sols avec des techniques durables. Les agriculteurs seront ainsi moins enclins à étendre leurs parcelles vers les forêts », dit-elle. « Cela nécessiterait toutefois des travaux de longue haleine en raison des coûts liés à ces techniques. Ces dernières restent inaccessibles pour la majorité des agriculteurs malgaches (plus de 80 % de la population), et l’agriculture sur brûlis reste la méthode de culture la plus rentable pour la plupart.
Une autre alternative, qui pourrait permettre de limiter la déforestation liée aux migrants, est d’implanter davantage de parcelles d’arbres dédiés au bois de chauffe et au charbon, en particulier au niveau des zones stratégiques comme Ilakaka, propose Rasolonjatovo. « Empêcher les gens de se déplacer n’est pas une solution », souligne-t-il.
Si l’application de ces solutions paraît utopique, elle est néanmoins urgente, car les projections indiquent que le changement climatique pourrait accentuer les migrations à Madagascar, affectant entre 0,62 % et 1,96 % de la population d’ici à 2050, selon la Banque mondiale.
« Blâmer les migrants est, non seulement injuste, mais aussi inefficace. La clé réside dans la transformation des systèmes produisant simultanément migration, pauvreté et déforestation », conclut l’équipe de Wilmé.
Image de bannière : Du maïs a été semé sur la forêt sèche de l’ouest de Madagascar, récemment incendiée. Image de Frank Vassen from Brussels, Belgium via Wikimedia Commons (CC BY 2.0).
Citations :
Rakotonarivo, O. S., V. Mueller, M. Rakotoarisoa, H. Rakoto Harison, and A. R. Bell. (2026). Beyond Blame: Migration’s Limited Role in Madagascar’s Deforestation. Conservation Letters 19, no. 1 : e70018. https://doi.org/10.1111/con4.70018
Andrianambinina, F.O.D., Ganzhorn, J.U., Waeber, P.O., Wilmé, L. (2025). Complex Deforestation Patterns in and Around the Protected Areas of Madagascar from 2015 to 2023. Land, 14, 698. https://doi.org/10.3390/land14040698
– Andrianandrasana, H. T., Jones, N., Viraina, F. F., Malesios, C., Campera, M., Zefania, S., Long, P. R., Panichelli-Batalla, S., Richardson, N. M., & Savage J. (2025). Links between poverty, climate-induced migration and deforestation in western Madagascar. Environmental Development, Volume 56, 101284, ISSN 2211-4645, https://doi.org/10.1016/j.envdev.2025.101284.
– Carr, D. (2009 Jun) Rural migration : The driving force behind tropical deforestation on the settlement frontier. Prog Hum Geogr. 1 ;33(3) :355-378. PMID : 20485541 ; PMCID : PMC2872490. doi: 10.1177/0309132508096031.
– Clement, V., Rigaud, K. K., de Sherbinin, A., J., Bryan ; A., Susana, S., Jacob ; S., Nian, S., Elham. (2021). Groundswell Part 2 : Acting on Internal Climate Migration. © World Bank. http://hdl.handle.net/10986/36248 License : CC BY 3.0 IGO. https://doi.org/10.1596/36248
– Kull, C. A., Ibrahim, C. K., & Meredith, T. C. (2007). Tropical Forest Transitions and Globalization:Neo-Liberalism, Migration, Tourism, and International Conservation Agendas. Society & Natural Resources, 20(8), 723–737. https://doi.org/10.1080/08941920701329702
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