- Madagascar abrite une part exceptionnelle de la diversité mondiale des grenouilles, dont la plupart des espèces ne se trouvent nulle part ailleurs, ce qui rend les efforts locaux de conservation déterminants pour leur survie. Justin Claude Rakotoarisoa, guide originaire de la région d’Andasibe, comptait parmi ceux qui œuvraient contre leur disparition.
- Au sein de l’organisation communautaire Mitsinjo, il a contribué à créer et à gérer un centre d’élevage en captivité, destiné à préserver des amphibiens menacés par la perte d’habitat et les maladies, tout en apportant de nouvelles connaissances scientifiques sur leurs cycles de vie.
- Autodidacte en grande partie, il a servi de trait d’union entre chercheurs internationaux et communautés locales, traduisant des savoirs techniques en malgache et partageant ses connaissances avec des étudiants, des journalistes et de jeunes professionnels de la conservation.
- Sa vie illustre combien, à Madagascar, une conservation efficace dépend souvent moins d’institutions lointaines que d’efforts locaux constants — de personnes prêtes à accomplir, année après année, un travail minutieux et peu spectaculaire, pour maintenir en vie des espèces fragiles.
À Madagascar, les grenouilles ne sont pas un simple bruit de fond. Elles sont un indicateur du bon fonctionnement des forêts. La grande île concentre une part disproportionnée de la diversité mondiale des amphibiens, et presque toutes ses espèces de grenouilles ne vivent nulle part ailleurs. Cette concentration est à la fois une merveille et un avertissement. Lorsque les habitats se réduisent, que les zones humides s’envasent ou qu’une maladie apparaît, il n’existe souvent aucun refuge sur un autre continent.
Les défenseurs de la nature s’inquiètent de multiples pressions : déforestation, fragmentation des marais, trafic d’espèces sauvages et propagation mondiale du champignon chytride, déclin des amphibiens sur plusieurs continents et déjà détecté à Madagascar. Dans un tel contexte, sauver une grenouille peut sembler un exercice technique. C’est aussi un défi organisationnel. Maintenir une espèce en vie peut nécessiter des salles d’élevage, des protocoles de quarantaine, un approvisionnement constant en insectes, ainsi que des négociations patientes avec les communautés locales et, parfois, avec les entreprises transformant les paysages.

Parmi ceux qui ont accepté ce travail, figurait Justin Claude Rakotoarisoa. Né dans un village près d’Andasibe, région habitée par l’indri, dont le chant puissant et plaintif résonne dans la forêt, il s’est formé jeune comme guide, à une époque où l’écotourisme apparaissait comme un moyen de gagner sa vie sans détruire la forêt, qui attirait les visiteurs. Mitsinjo, l’organisation communautaire qu’il a rejointe, à la fin des années 1990, avait d’abord pour objectif de gérer une station forestière locale et de réinvestir les revenus du tourisme dans la conservation et le développement.
À mesure que la biodiversité malgache suscitait un intérêt scientifique croissant, des chercheurs étrangers sont arrivés avec des questions sur les lémuriens, les insectes et les reptiles. Rakotoarisoa a appris en pratiquant, puis s’est attaché à rendre ces connaissances accessibles aux autres. Il a contribué à traduire en malgache un guide de référence sur les amphibiens et les reptiles de Madagascar. Un enjeu crucial, car un savoir confiné à l’anglais atteint rarement celles et ceux qui gèrent directement les paysages concernés.
Mélange d’expériences de terrain et de rigueur
En 2011, Mitsinjo a contribué à la création d’un centre de conservation et d’élevage de grenouilles près d’Andasibe, plus tard connu sous le nom de Toby Sahona. La logique était simple : si les maladies ou la destruction des habitats progressaient plus vite que la protection in situ, une « colonie d’assurance » pourrait être le seul moyen d’éviter des extinctions locales. Construire un tel centre dans le pays était en soi un message : les grenouilles malgaches ne devraient pas être exportées pour survivre.
Rakotoarisoa a supervisé une grande partie de ce travail. Il exigeait un mélange d’expériences de terrain et de rigueur de laboratoire. En captivité, le moindre détail compte. La surpopulation peut stresser les animaux. Température et humidité influencent la reproduction. Les têtards n’ont pas le même régime alimentaire que les adultes. Pour la mantelle dorée (Mantella aurantiaca), petite espèce vivement colorée présente uniquement dans une zone restreinte autour de Moramanga, le défi consistait à maintenir une population viable, alors que le paysage environnant devenait plus industrialisé.

La mantelle dorée est devenue un cas d’école, notamment parce que Ambatovy devait compenser l’impact environnemental d’une mine voisine de nickel et de cobalt. En 2017, plus de 1 500 grenouilles élevées en captivité ont été réintroduites dans des étangs de reproduction près de la mine, après des années de collecte d’individus fondateurs sur des sites menacés et d’élevage en conditions contrôlées. Les grenouilles étaient marquées par codes de couleur pour en assurer le suivi. Les équipes inspectaient régulièrement les habitats, déplaçant les animaux hors des zones promises au défrichement. Ce n’était pas un travail romantique. C’étaient des départs à l’aube, des contenants soigneusement préparés, et l’acceptation qu’un trajet de deux heures pouvait suffire à tuer une créature tenant sur un pouce.
Ce qui distinguait Toby Sahona n’était pas seulement sa capacité à élever des grenouilles. Le centre apprenait d’elles. Un article scientifique récent, dont Rakotoarisoa est l’auteur principal, présente des données sur les cycles de reproduction et les caractéristiques du développement de 11 espèces de grenouilles malgaches maintenues au centre, y compris des observations jusqu’alors suggérées, mais jamais documentées. Une science qui commence là où vivent les animaux, et là où quelqu’un accepte de consigner des observations pendant des années.
Une trajectoire hors pair
L’aspect pratique du travail pouvait sembler presque domestique. Les grenouilles se nourrissent d’insectes vivants ; il faut donc entretenir des élevages d’insectes. Fruits, levure et restes servent à nourrir les mouches ; légumes pour les sauterelles. Lorsque les stocks diminuaient, l’équipe improvisait. En l’absence d’aliments spécialisés pour têtards, elle s’adaptait en utilisant de la spiruline et de la poudre de crevettes. Il ne s’agissait pas de créativité culinaire, mais de continuité : maintenir un organisme en vie suffisamment longtemps pour que la reproduction devienne une routine plutôt qu’un hasard.
Ses collègues se souvenaient de lui comme d’un homme compétent, curieux, calme et peu enclin à se mettre en avant. Plusieurs évoquaient sa générosité dans le partage de ses connaissances, notamment avec les jeunes arrivant dans le domaine de la conservation. Rivonala Razafison, contributeur de Mongabay à Madagascar, se rappelait qu’il avait été en 2019 le premier à lui expliquer la logique de la protection de la mantelle dorée, et pourquoi les amphibiens des rizières méritaient attention plutôt qu’indifférence. Son anglais, disaient ses proches, lui permettait de faire le lien entre visiteurs et villageois, chercheurs et guides. Le pont le plus important était sans doute d’ordre personnel : il savait parler d’une espèce menacée sans donner aux autres le sentiment d’être accusés.

Il est décédé à 45 ans, des suites, selon certaines informations, de complications liées à une hypertension. Dans un pays où le travail environnemental est parfois perçu comme importé, sa trajectoire proposait un autre modèle. Mitsinjo a été fondée par des guides locaux. Son centre d’élevage a été construit dans le même paysage que les espèces qu’il protégeait. Ses techniciens ont été formés en grande partie sur le terrain, avant de devenir eux-mêmes des référents pour des chercheurs venus d’ailleurs.
Les amphibiens de Madagascar resteront vulnérables. L’endémisme signifie fragilité : les espèces qui n’existent nulle part ailleurs n’ont nulle part où se réfugier. Les forêts qui concentrent tant de vie concentrent aussi les risques. Pourtant, la carrière de Rakotoarisoa offre un contrepoint à la résignation. La conservation ne commence pas toujours par des ressources. Elle commence parfois par l’attention, puis par la compétence, puis par la décision obstinée de revenir chaque jour, même lorsque le travail est modeste, répétitif et facile à ignorer.
La survie d’une grenouille peut dépendre de quelqu’un, qui n’a pas oublié d’élever des mouches. À Andasibe, pendant des années, quelqu’un s’en est souvenu.
Image de bannière : Justin Claude Rakotoarisoa. Depuis sa page Facebook.
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