- À Natigou, dans la région des Savanes au nord du Togo, des femmes réunies au sein de la coopérative Djoual nbiig, signifiant en langue locale Moba « que la montagne s’assombrisse », se sont donné pour mission de restaurer le couvert forestier du mont Natigou, dégradé avec la coupe du bois.
- Hormis leur contribution à la régénération de l’écosystème local, l’initiative permet aux femmes de réduire la pénibilité liée à la recherche du bois de chauffe, de disposer des plantes à vertus médicinales, de générer des revenus et de renforcer la cohésion sociale.
- Leur engagement leur a valu le 1er prix de meilleur reboiseur de la région des Savanes, édition 2024, décerné par le ministère de l’Environnement et des ressources forestières.
- Malgré ces performances et ces impacts, la coopérative fait face à des défis majeurs, notamment le manque d’eau et la divagation des animaux. Pour poursuivre et étendre ses actions, elle sollicite un appui en formation technique, en équipements (bottes, gants, casques), ainsi que la réalisation de forages pour sécuriser l’arrosage des plants.
Sur la route nationale numéro 1, en cette matinée calme du dimanche 18 janvier, nous arrivons à Natigou après une trentaine de kilomètres depuis Dapaong. La localité est bien connue des chauffeurs de taxis interurbains comme un point d’approvisionnement en bois de chauffe. En bordure de route, les véhicules s’arrêtent brièvement pour charger des fagots soigneusement empilés, avant de reprendre leur course. C’est près de l’un de ces taxis, immobilisé pour s’approvisionner, que j’aborde une femme qui venait de servir un chauffeur. Je lui demande si c’est ici que se trouvent les femmes qui font le reboisement. Elle me répond sans hésiter par l’affirmative. Se présentant comme membre de la coopérative, elle m’indique un hangar situé à quelques mètres de la route et m’invite à m’y installer en attendant les autres. À l’annonce de notre arrivée, les membres de la coopérative ne tardent pas à affluer. « Nous étions sur notre site de reboisement, c’est pour cela que tu ne nous as pas vues à ton arrivée », explique l’une des femmes de la coopérative Djoual nbiig, celles-là mêmes que nous sommes venus rencontrer. En quelques instants, elles sont toutes là.
À Natigou, derrière l’image d’un village où le bois se vend au bord de la route, se cache une autre réalité, moins visible mais tout aussi essentielle : celle d’une coopérative de femmes qui, là même où les arbres disparaissent, s’emploient à en faire repousser d’autres. La coopérative Djoual nbiig porte en elle cette ambition : redonner de l’ombre à une montagne que la coupe du bois a peu à peu éclaircie. C’est ici que commence une autre histoire de Natigou. Une histoire de femmes, de reboisement et de résistance face à la dégradation des ressources naturelles.

« Assombrir la montagne » et soulager le fardeau des femmes
« Que la montagne s’assombrisse », c’est le sens de Djoual nbiig, une expression de la langue locale Moba. Et c’est le nom, que porte la coopérative des femmes de Natigou, dans la préfecture de Tandjoare, au nord du Togo, engagée à restaurer les flancs de la montagne Natigou.
Créée en 2021, sous l’influence des impacts des actions d’un pépiniériste nommé Kounkona Laré, qui produisait et vendait de jeunes plants, la coopérative s’est engagée, à travers ses femmes, à être à l’avant-garde de la restauration du couvert végétal dans la région des Savanes, dégradé depuis quelques années, notamment l’écosystème forestier du mont Natigou.
« Djoual nbiig veut dire que la montagne s’assombrisse. Parce que la montagne qui se fait voir de loin si vous levez la tête, s’est éclaircie au fur et à mesure que les arbres sont coupés par la population à la recherche du bois d’œuvre, mais aussi de chauffe. Avec cette coupe incontrôlée des arbres, nous avons constaté que beaucoup d’espèces végétales, notamment fruitières, les raisins sauvages, les pruniers, gardenia, ébénier ont disparu. Nous nous sommes dit qu’il faut faire en sorte que nos enfants et nos petits enfants aient la chance de connaitre ces plantes », dit Laréyali Yendoutame, présidente de la coopérative Djoual nbiig, expliquant les facteurs ayant conduit ces femmes à se mettre en association.
Au-delà de leur engagement à « assombrir la montagne », les femmes, aujourd’hui au nombre de soixante-dix environ, voulaient répondre à un besoin de recherche de bois de chauffe constituant un fardeau quotidien pesant sur les femmes de la communauté.
« Les femmes sont les premières victimes lorsque les arbres viennent à disparaitre, car ce sont elles qui ont besoin du bois pour faire la cuisine et des plantes médicinales pour laver les enfants quand ils sont malades. Nous utilisons nous-mêmes les feuilles, les écorces et les racines pour nous soigner. Alors, si nous ne faisons rien en tant que femmes, nous allons davantage souffrir de la rareté des bois morts qu’on pouvait ramasser facilement sous les forêts. C’est pour faire face à ce fléau que nous avons décidé de nous unir et d’agir ensemble », dit Laréyali à Mongabay.

Faire pousser des plants et reboiser
Motivées à apporter cette solution dans leur communauté en restaurant le couvert végétal de la montagne de Natigou, ces braves femmes décident de mettre en terre en 2021, au cours de la campagne nationale initiée par le ministère de l’Environnement, les premiers plants dont la majorité a survécu.
Les résultats de cette première expérience les ont incitées à s’engager encore plus activement dans le reboisement au cours de la campagne 2022, en plantant 6 000 arbres sur un domaine de quatre hectares.
Grâce à leur dévouement dans l’entretien, elles ont obtenu un taux de réussite de 80 %, selon les évaluations des experts du ministère de l’Environnement.
Pour le reboisement, ces femmes ont choisi les acacias, les eucalyptus, les kaya et les anacardiers, pour des raisons spécifiques.
« Nous avons choisi ces espèces parce qu’elles sont plus résistantes dans notre zone, et surtout parce qu’elles sont les plus adaptées au sol montagneux », dit la secrétaire de la coopérative.
Pour disposer des plants pour le reboisement, les membres de la coopérative Djoual nbiig ont décidé de mettre en place une pépinière depuis 2023. Là, sont produits chaque saison des milliers d’arbres destinés à sauver l’écosystème forestier de Natigou.

Une bénéfique initiative récompensée
Grâce à l’initiative de Djoual nbiig, le mont Natigou retrouve progressivement sa verdure. Mieux, l’écosystème en restauration constitue d’ores et déjà un atout pour ces femmes et pour la population en général.
« Grâce à nos activités de production de pépinière et de reboisement, nous disposons aujourd’hui de bois de chauffe aussi bien pour nos besoins domestiques que pour la vente, ce qui nous permet d’avoir un revenu pour notre coopérative », disent ces membres.
En plus de ces bénéfices tirés par les membres de cette association, c’est un microclimat qui s’installe à Natigou avec la croissance des arbres soigneusement entretenus.
« Nous constatons des changements positifs dans notre environnement. Par exemple, notre village reçoit désormais davantage de pluies que les villages voisins, et nous ressentons moins la violence des vents lors des orages. Ces améliorations renforcent notre conviction que la protection et la restauration de la forêt ont des effets bénéfiques directs sur notre cadre de vie », souligne la présidente Laréyali.
L’impact perçu attire davantage de femmes à adhérer à la coopérative. C’est le cas de Kassoua Bagbafan.
« Je suis revenue de Lomé en 2025, j’ai vu que les activités de la coopérative étaient bonnes et j’ai décidé d’y adhérer pour contribuer à restaurer la forêt ; car, dans la montagne, on ne voyait plus que des blocs de pierres », confie-t-elle à Mongabay.
Au-délà de l’impact environnemental, cette initiative visant à redonner à Natigou sa verdure renforce aussi les liens sociaux.
« J’ai vu que ce que font les membres de cette coopérative est très important, car une plante est une richesse au regard de ses vertus ; c’est ce qui a motivé mon adhésion. Sur le plan social, j’ai appris à vivre en groupe. Pour le moment, je n’ai encore rien gagné sur le plan économique, mais j’ai l’espoir que cela viendra, car nous allons bientôt bénéficier du bois », dit avec sourire dame Laari Fati, qui a rejoint, il y a quelques mois, la coopérative.
Cet engagement et cette performance dans le reboisement forcent l’admiration des populations.
« Nos femmes font un travail formidable. Vous savez, notre région est sous une menace sécuritaire. De même, dans notre majorité, nous n’avons pas un revenu économique conséquent. Alors, s’intéresser au reboisement au lieu des activités agricoles qui seraient directement rentables pour les ménages, c’est un choix qui nous a surpris tous, mais qui finalement nous réjouit au vu de l’impact de l’initiative », dit Liyobaar Yendoube, habitant de Natigou.

Pour sa part, le pépiniériste Laré est aujourd’hui content d’avoir inspiré l’action. Il n’hésite pas à participer à l’œuvre de ces femmes qui réécrivent l’histoire de la verdure de Natigou.
« Au début, quand j’alertais sur les dangers de la déforestation, personne ne me prêtait attention. Aujourd’hui, grâce à la dynamique impulsée par ces femmes, tout le village s’est mobilisé pour le reboisement. Notre objectif est clair : il s’agit de redonner à notre terre le couvert végétal qu’elle a perdu », affirme ce notable du chef de Natigou.
Ces témoignages, loin d’être appréciés uniquement au niveau local, est aussi reconnu et primé par le département ministériel en charge de la protection des écosystèmes forestiers.
De fait, la coopérative Djoual nbiig a reçu le premier prix de meilleur reboiseur de la région des Savanes, édition 2024, décerné chaque année par le ministère de l’Environnement, des ressources forestières, de l’érosion côtière et du changement climatique.
Constitué d’une enveloppe financière de 1 million de franc CFA (1 801,58 USD) et d’un trophée, ce prix a été remis officiellement aux premières responsables de la coopérative en mars 2025, renforçant les actions de la coopérative.
« Ce prix est un honneur pour nous, pour notre village, notre préfecture et la région. Pour nous, c’est le fruit des efforts de notre coopérative. Cependant, il constitue aussi un défi, car nous devons continuer par travailler dur, afin de maintenir le cap. Le prix nous a permis d’acquérir plus de plants, la saison dernière. Une partie de l’enveloppe a servi à l’organisation de l’Assemblée Générale de la coopérative, et le reste a servi à renforcer notre caisse », dit la présidente de Djoual nbiig.
En effet, grâce à ce fonds, la coopérative a pu atteindre un reboisement cumulé d’environ 15 hectares, soit environ 20 mille plants mis en terre depuis le début de son initiative.
Ce prix leur a été décerné, selon le lieutenant-colonel des Eaux et forêts, Aboudou Mensa, suivant les critères de superficie reboisée, du nombre de plants, de la qualité ou du niveau de l’entretien des plants. « Ce prix vise à inciter la population au reboisement », dit-il à Mongabay.

Des gardiennes d’arbres
La réussite de l’initiative portée par la coopérative Djoual nbiig n’est pas sans obstacles. La rareté de l’eau, combinée à la divagation des animaux qui broutent les jeunes plants, émousse les efforts de ces femmes et hommes engagés à restaurer le couvert végétal de Natigou.
« Nous faisons face à des défis dont le principal est le manque d’eau. À celui-ci, s’ajoutent les attaques des plants par les animaux. Pour avoir de l’eau, nous avons fait de petits puits, mais ils tarissent en saison sèche. Quant à la protection des plants, nous utilisons des épineux et, parfois, nous sommes contraints d’assurer une garde pour les préserver des animaux », ont dit les membres au reporter de Mongabay.
Malgré ces difficultés, les membres de Djoual nbiig ont une ambition claire, d’après Kolani Lamoussa, secrétaire générale de la coopérative.
« Notre ambition est de reboiser tout le reste de la montagne, de continuer d’entretenir les plants déjà mis en terre et de sensibiliser les populations qui coupent les anciennes essences, parce que nous avons constaté qu’avec la mise en terre de nouveaux plants, les populations coupent les plants restés dans la montagne », confie-t-elle.
En plus des flancs de la montagne, Kolani indique que leur coopérative veut aussi « reboiser d’autres espaces ».
Pour la réalisation de leur ambition, la coopération exprime un besoin de formation en production des plants, un appui en matériels, notamment les bottes, les gangs, les casques, et la construction des forages pouvant lui permettre de disposer de l’eau en permanence pour entretenir les plants.
« Nous lançons un appel aux personnes de bonne volonté pour nous soutenir dans ce combat pour l’avenir », ont dit Laréyali et Laré au reporter de Mongabay, pendant la visite du site de pépinières et de l’espace reboisé.
Image de bannière : La montagne de Natigou en cours de reverdissement grâce au reboisement de Djoual nbiig. Image de Charles Kolou pour Mongabay.
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