- Dans le cercle de Kangaba, au sud-ouest du Mali, l’orpaillage et le dragage du fleuve Niger se sont imposés comme des moyens de subsistance, au prix d’une dégradation accélérée des terres, de l’eau et des écosystèmes.
- La ruée vers l’or attire chaque jour des centaines d’orpailleurs venus de l’intérieur du pays et des pays voisins.
- La faiblesse des contrôles, l’extension des engins mécaniques et le manque d’alternatives économiques amplifient les impacts environnementaux et sociaux de l’exploitation aurifère.
- Faute de régulation stricte et de restauration des sites, la ruée vers l’or menace durablement l’agriculture et la pêche.
Fin janvier 2026, sur les sites de Kokoyo, près du village de Danga, dans le Cercle de Kangaba (région de Koulikoro), l’activité commence dès l’aube. Des files de véhicules, de motos et de tricycles déversent quotidiennement des centaines d’orpailleurs venus de Bamako, de l’intérieur du pays, mais aussi du Burkina Faso et de la Guinée voisine. Autour des galeries, un marché informel s’est structuré. Des commerçants, venus de partout, vendent de la nourriture, du carburant, des outils de creusage, des détecteurs de métaux et des broyages de pierres. Sur les sites d’orpaillage, le sol est criblé de trous, l’air saturé de poussière et de relents d’hydrocarbures.
« Ici, tout le monde vit au rythme de l’or », explique Moussa Ouedraogo), ressortissant burkinabè installé sur le site depuis cinq ans. Chaque jour, il casse des blocs de pierre qu’il transporte vers les concasseurs. Il gagne environ 60000 francs CFA par mois, soit 108 USD. « Ce n’est pas beaucoup, mais c’est mieux que de rentrer les mains vides au village. Si je quitte ici, je n’ai aucune autre alternative », confie-t-il.
Comme lui, des centaines d’hommes travaillent sans équipements de protection, exposés aux effondrements fréquents des galeries. Adama Traoré, orpailleur rencontré sur le site de Kokoyo, originaire de la Région de San au Mali, creuse depuis près d’un an sur un ancien site abandonné. Son regard oscille entre fatigue et espoir. « L’or est partout ici, dans les pierres et le sable. Mais la chance ne sourit pas à tout le monde. J’ai vu des gens mourir dans les trous. Malgré ça, on continue de travailler, parce qu’on espère toujours trouver quelque chose », dit-il.
Chaque semaine, des accidents mortels surviennent sur ces sites, souvent sans enregistrement officiel, dans un silence presque banal.

Quel sort après l’or
Si l’orpaillage apparaît comme une stratégie de survie, ses conséquences environnementales sont visibles à l’œil nu. Les champs de mil et de maïs reculent à mesure que les sites s’étendent. Lamine Magassouba, cultivateur de 54 ans, ressortissant du village de Danga, observe avec inquiétude cette transformation. « Moi aussi, je fais souvent un peu d’orpaillage dans l’optique de pouvoir financer mes travaux agricoles. Mais ce que nous faisons aujourd’hui va nous rattraper demain. Quand l’or sera fini, que ferons-nous sur ces terres détruites ? », s’interroge-t-il.
Selon lui, les trous laissés à l’abandon rendent déjà certaines parcelles impropres à la culture.
Le fleuve Niger, artère vitale pour la région, est l’une des principales victimes de cette ruée vers l’or. À Samaya, village situé derrière le fleuve, à la frontière entre le Mali et la Guinée, à une quarantaine de kilomètres de Kangaba, des milliers de dragues fonctionnent jour et nuit, brassant le lit du fleuve. Les tuyaux aspirent le sable du lit du fleuve et rejettent une eau épaisse et trouble, tandis que le vacarme des machines, laissant échapper d’épaisses fumées, couvre toute conversation. « On ne s’entend plus ici. Regardez tout cela », lâche un passager à bord de la pirogue en désignant les dragues amarrées au milieu de l’eau. L’eau, autrefois claire, est devenue trouble et rougeâtre.
Sur le fleuve, l’activité bat son plein. Des dizaines de dragues flottent en permanence, reliées par des câbles et alimentées par des moteurs puissants. De jeunes hommes s’activent jusque tard dans la soirée, espérant rentrer en « cabane » avec quelques grammes d’or arrachés au fleuve. Pour beaucoup, le dragage n’est pas un choix, mais une nécessité. « Il n’y a pas de travail ici. Nous faisons ce métier juste pour nourrir nos familles », explique Seydou Coulibaly, dragueur depuis près de vingt ans rencontrés au bord du fleuve, et dont les gains hebdomadaires oscillent entre 20 000 et 25 000 francs CFA (environ 36 et 45 USD).
Mais cette quête de survie a un coût environnemental élevé. Le dragage fragilise les berges, détruit les habitats aquatiques et perturbe durablement l’écosystème du fleuve. Les pêcheurs évoquent une baisse sensible des captures et une eau devenue impropre à la consommation.
Moussa Sokoré, ancien pêcheur, observe ce changement avec amertume. « Avant, je vivais de la pêche. Aujourd’hui, il n’y a presque plus de poissons. Les machines détruisent les frayères, et l’eau est sale. J’ai dû me reconvertir dans le dragage, même si je sais que ça tue le fleuve », dit-il, résigné.

Demain ni champs, ni pâturages
Pour les services techniques de l’État, la situation est alarmante. Le capitaine Yaya Diabaté, chef de service des Eaux et Forêts de Koulikoro, joint au téléphone, parle d’un phénomène devenu incontrôlable. « L’orpaillage impacte tout, à savoir la flore, la faune, les sols et l’agriculture. Dans les galeries, le bois est utilisé comme support, ce qui accélère la déforestation. Les bruits des machines font fuir les animaux. Si rien n’est fait, dans vingt ans, il ne restera plus de terres cultivables », dit-il.
Il reconnaît que les opérations de contrôle existent, mais restent insuffisantes. « Nous manquons de personnel, de moyens logistiques et la zone est parfois dangereuse. Nos agents sont agressés sur le terrain par les orpailleurs sous l’effet des stupéfiants », confie-t-il.
Même constat du côté du service local de l’Assainissement et du contrôle des pollutions et nuisances de Kangaba. « On ne peut plus parler d’orpaillage traditionnel quand on voit des bulldozers, des cracheurs et des dragues lourdes », affirme Moussa Sanogo, son responsable.
Selon lui, le dragage perturbe gravement la qualité de l’eau. « Le sable rejeté colore l’eau et favorise le dépôt de la boue. Cela pose un problème d’hygiène publique pour les populations riveraines », explique-t-il, à Mongabay, dans son bureau, dans la ville de Kangaba.
Parmi les dragueurs rencontrés, Seydou Diawara, 34 ans, père de famille à Samaya, pratique cette activité depuis plus de dix ans. Sans machine personnelle, il travaille pour le compte d’un propriétaire. « Une drague coûte entre 4 et 5 millions de francs CFA (environ 7 200 à 9 000 USD). C’est énorme. Alors, on travaille pour quelqu’un, en attendant de pouvoir en acheter une un jour », confie-t-il.
S’il dit comprendre les décisions des autorités visant à restreindre le dragage, il rejette l’idée que l’activité artisanale soit seule responsable de la dégradation du fleuve, pointant plutôt l’usage des machines plus sophistiquées.

À l’opposé de ce discours, le chef du village de Samaya, Lanceï Diawara, ne cache pas son inquiétude. « Le dragage détruit notre fleuve et nos poissons. Il est devenu dangereux de boire l’eau du fleuve. Autrefois, pendant l’hivernage, on arrêtait cette activité pour aller aux champs. Aujourd’hui, les machines modernes détruisent tout sur leur passage », dit-il, dénonçant également les risques accrus d’accidents et les entraves à la navigation.
Sur les berges, une autre réalité, tout aussi révélatrice de la précarité ambiante. Des dizaines de femmes, calebasses à la main, ratissent chaque jour le sable rejeté par les dragues. Elles ne plongent pas dans le fleuve comme les hommes, mais s’installent sur les rives, lavant inlassablement le banco dans l’espoir d’apercevoir quelques paillettes d’or. Veuves, mères de famille ou épouses de dragueurs, elles tirent de cette activité des revenus faibles, mais vitaux. « C’est après les travaux ménagers que nous venons travailler ici. Nous n’avons pas d’autres moyens pour nourrir nos enfants », confie Nassira Traoré, veuve et mère de cinq enfants, dont les gains journaliers varient entre 1 000 et 10 000 francs CFA (environ 2 à 18 USD), selon les circonstances.
Comme elle, Aminata Dégoga et Kadia Camara s’acharnent depuis plusieurs années sur ces tas de sable, conscientes que l’or se fait de plus en plus rare, mais sans réelle alternative économique.
Si l’orpaillage et le dragage permettent à ces familles de survivre, ils contribuent aussi à la dégradation continue des berges et à l’ensablement du fleuve. Cette pression environnementale s’inscrit dans un contexte de changement climatique marqué par l’irrégularité des pluies et la baisse de la fertilité des sols, rendant l’agriculture de plus en plus incertaine.

Dix bœufs tombés dans des trous abandonnés
Face à la montée des conflits et faute de régulation formelle, les communautés locales tentent de s’organiser. À Kokoyo, les « Tomboloma », notables chargés de sécuriser les sites, jouent un rôle clé. Bill Magassouba, leur chef, rencontré par Mongabay, dans sa famille à Kokoyo, décrit leur mission. « Nous arbitrons les conflits, nous empêchons les violences et nous protégeons les zones dangereuses. Mais nous n’avons pas les moyens de restaurer les sites », explique-t-il.
L’an dernier, il dit avoir perdu plus de dix bœufs tombés dans des trous abandonnés. « Ces excavations sont un danger permanent pour les hommes et les animaux. Nous demandons l’aide des autorités pour le remplissage de ces puits abandonnés », dit-il.
Pour les autorités communales, l’orpaillage échappe largement au contrôle local. Mamadou Lamine Dembélé, secrétaire général de la Commune de Nouga, chargé d’expédier les affaires courantes de la mairie, dénonce une situation paradoxale. « L’or rapporte beaucoup aux populations, mais presque rien à la mairie. En revanche, il détruit nos terres, alimente l’insécurité et provoque des conflits fonciers », souligne-t-il.
Il plaide pour des mesures fortes, notamment la suspension de l’orpaillage pendant l’hivernage, l’interdiction stricte du dragage du fleuve Niger et la création de couloirs d’orpaillage pour mieux encadrés l’activité dans la zone. « Aujourd’hui, on profite de l’or. Demain, il n’y aura ni champs, ni pâturages », dit-il.
Selon les responsables des services techniques locaux du Cercle de Kangaba, il n’existe pas, à ce stade, de véritables programmes structurés de solutions climatiques dans la zone. Quelques initiatives sont toutefois en cours. Certaines organisations non gouvernementales accompagnent ponctuellement les communautés dans des actions de reboisement des sites exploités, tandis que des villageois s’engagent, de manière sporadique, à planter des arbres sur d’anciennes zones d’orpaillage.
Ces efforts restent cependant très insuffisants face à l’ampleur des espaces dégradés après plusieurs années d’exploitation. Le manque de moyens financiers, l’absence de suivi à long terme et la poursuite du dragage limitent fortement l’impact de ces initiatives. « Les actions existent, mais elles ne couvrent qu’une infime partie des sites détruits », explique Moussa Sanogo, soulignant la difficulté à restaurer durablement les terres continuellement exploitées.
Image de bannière : Des orpailleurs au milieu des galeries à la recherche de l’or sur le site de Kokoyo dans la commune de Nouga au Mali. Image de Makan Sissoko pour Mongabay.
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