- À Abengourou, dans l’est de la Côte d’Ivoire, des producteurs d’hévéa modifient leurs pratiques agricoles dans le cadre d’un processus visant la certification Forest Stewardship Council.
- Les changements portent notamment sur la traçabilité du caoutchouc, la réduction de certains herbicides, l’amélioration de la qualité de la récolte et la limitation de l’extension des plantations.
- Si ces nouvelles pratiques peuvent améliorer la durabilité des plantations, elles entraînent tout de même des coûts supplémentaires et des contraintes pour les petits producteurs.
- Forest Stewardship Council confirme qu’aucun producteur d’hévéa n’est encore certifié en Côte d’Ivoire, tandis que le Centre national de recherche agronomique souligne que l’efficacité environnementale de ces pratiques devra être mesurée dans le temps.
Sous les hévéas de son campement, Dominique Tanoh Aka marche entre les rangées d’arbres. Depuis 2015, il cultive sur 2,3 hectares, ici à Adouassoué, dans la ville d’Abengourou, à l’est de la Côte d’Ivoire, à 212 kilomètres d’Abidjan, la capitale ivoirienne. Les troncs de ses arbres portent les traces régulières de la saignée, cette incision pratiquée dans leur écorce pour permettre au latex de s’écouler.
Le producteur montre des supports aménagés pour recevoir le caoutchouc. Avant, explique-t-il, une partie du produit était déposée directement au pied des hévéas. « On faisait des tas en bas des arbres. Maintenant, ils nous ont interdit de faire ça : on met ça sur des supports », raconte-t-il.
Le changement paraît modeste, mais pour lui, il implique du travail supplémentaire, notamment trouver du bambou, fabriquer les supports, maintenir le caoutchouc propre et éviter son contact avec la terre. « Ça nous coûte un peu, mais on trouve ça mieux », dit-il.
Tanoh Aka est l’un des producteurs d’hévéa approvisionnant, via leurs coopératives, une unité de transformation à Aniassué, une localité située à 44, 8 kilomètres d’Abengourou, appartenant à l’opérateur transnational de plantations Olam Agri, l’opérateur transnational de plantations. Olam, avec le soutien de Transversal Expertise Company Côte d’Ivoire (TECCI), « une société spécialisée dans l’étude, l’évaluation et la mise en œuvre des programmes de durabilité dans le domaine forestier, agricole, la cartographie et l’exploitation des ressources hydriques et minérales », a engagé ses producteurs dans une démarche visant une certification selon les standards de Forest Stewardship Council ( FSC), une organisation internationale établissant des critères de gestion responsable des forêts et plantations.
Dans sa communication, Olam Agri présente la traçabilité, la protection des forêts et de la biodiversité, ainsi que l’amélioration des moyens de subsistance des producteurs, comme des axes de sa stratégie pour un caoutchouc naturel responsable. L’entreprise indique notamment utiliser des outils de cartographie et de suivi des chargements d’usage des terres, afin de renforcer la traçabilité de sa chaîne d’approvisionnement.
À Adouassoué, Tanoh Aka dit avoir adopté ces consignes. Pour lui, le changement est surtout visible au moment de la récolte, notamment à l’isolation du caoutchouc du sol, à sa conservation pour le rendre propre et limiter les pertes. Avant, ces nouvelles pratiques, il entretenait déjà sa plantation selon ses moyens, en la nettoyant deux à trois fois par an, et en utilisant des produits phytosanitaires fournis par des agents chargés du suivi.

Moins d’herbicides, mais davantage de travail
Dans les plantations visitées, le changement le plus évidemment lié à l’environnement concerne la gestion des mauvaises herbes. Le président de la coopérative CABI-SCOOPS, Signo Kouadio Kouman, explique que certains producteurs utilisaient auparavant régulièrement des herbicides pour nettoyer les parcelles. Basée à Abengourou, cette coopérative recommande désormais le désherbage manuel à la machette. « On a décidé qu’il faut chercher à nettoyer avec la machette, si tu as de la superficie », explique-t-il.
À Adouassoué, Roger Padjafoué Boua, planteur d’hévéa depuis 2010, raconte une évolution similaire. « On a commencé à couper les herbes au lieu de prendre toujours les produits pour traiter », dit-il.
Sous les nouveaux termes d’engagement, certains produits restent permissibles pour traiter les arbres malades, indique Padjafoué, mais les règles exigent maintenant un usage plus restreint qu’auparavant. « On est obligé de traiter certains bois et d’en laisser d’autres », explique le producteur. « Si on avait les moyens, on pouvait traiter tous les bois, même ceux qui ne sont pas encore malades, afin de prévenir au lieu de toujours guérir ».
Pour Djézou Konan, chercheur agronome au Programme Hévéa du Centre national de recherche agronomique (CNRA), l’usage intensif des herbicides et pesticides peut affecter les microorganismes et la faune du sol, réduire certaines populations d’insectes et contribuer à la contamination des eaux par ruissellement ou infiltration. Mais il ne préconise pas leur suppression systématique. Selon lui, une production durable repose plutôt sur des traitements réalisés uniquement lorsque cela est nécessaire, le respect des doses, une meilleure surveillance des maladies et l’utilisation de méthodes mécaniques ou biologiques, lorsque celles-ci sont possibles.
Le chercheur recommande aussi de conserver une couverture végétale du sol, de valoriser les résidus organiques, de protéger les cours d’eau et d’éviter la conversion de nouvelles zones forestières.
Sur ce dernier point, Kouadio Kouman dit avoir reçu une consigne claire lors d’une formation d’Olam Agri, à savoir qu’il ne faut pas chercher à agrandir continuellement les plantations. « Ce qu’on a là, il faut qu’on s’occupe de ça », rapporte-t-il. Selon lui, l’objectif est d’améliorer la productivité des surfaces existantes plutôt que de défricher de nouvelles terres.
Pour Patrick Piemme Epie, coordonnateur de FSC pour le bassin du Congo et l’Afrique de l’Ouest, cette question est centrale. En Côte d’Ivoire, explique-t-il, FSC s’intéresse à l’hévéa pour promouvoir une production associant performance économique, protection de l’environnement et respect des travailleurs. Il cite notamment la protection des sols et des cours d’eau, la conservation de la biodiversité et la gestion responsable des intrants parmi les éléments importants à prendre en compte dans une démarche de certification.

Du champ au camion, le caoutchouc doit désormais être tracé
Au siège de la coopérative CABI-SCOOPS à Abengourou, son président apporte des détails sur la traçabilité, l’un des changements les plus visibles. Pour lui, la traçabilité permet surtout de savoir d’où vient le caoutchouc. Les plantations sont cartographiées, et chaque chargement est enregistré dans un système en ligne qui génère un code. Le dispositif doit ainsi permettre de suivre le caoutchouc depuis la parcelle jusqu’à son acheminement, et de vérifier qu’il provient bien des plantations identifiées et suivies.
Lorsque la coopérative collecte le caoutchouc auprès de ses adhérents, les pesées doivent être documentées. Si un camion rassemble les productions de 10, 15 ou 20 planteurs, leurs noms sont inscrits sur une liste accompagnant le chargement.
« On doit faire le chargement en ligne, ce qui va générer un code », explique le président. « Sans la liste, sans le chargement en ligne, on ne peut pas faire le chargement ».
Selon lui, entre 30 et 50 des 250 membres de la coopérative ont bénéficié d’une assistance technique plus poussée lorsque des problèmes ont été signalés dans leurs plantations . Des techniciens se sont rendus sur place pour établir un diagnostic et proposer des solutions, notamment sur l’entretien des arbres, le traitement des maladies et les pratiques de saignée. Le producteur prend en charge les produits nécessaires aux traitements, tandis que la coopérative peut contribuer aux déplacements des techniciens.
Des bénéfices espérés, mais une certification encore inexistante
Pour les producteurs, adopter de nouvelles pratiques ne signifie pas seulement changer des habitudes. Cela implique aussi de nouvelles dépenses. Chez Tanoh Aka, fabriquer les supports, empêchant le caoutchouc de toucher le sol, coûte de l’argent. Chez Padjafoué Boua, ce sont les traitements des arbres qui pèsent sur le budget.
La coopérative peut financer les déplacements des techniciens envoyés dans les plantations, explique son président, mais les produits prescrits restent généralement à la charge du planteur.
Kouadio Kouman estime, malgré tout, qu’un meilleur suivi peut améliorer les résultats. Il cite une plantation d’environ six hectares dont le propriétaire se plaignait d’une faible production. Après l’intervention d’un technicien, le traitement de certains arbres, un meilleur nettoyage de la parcelle et le recrutement d’un nouveau saigneur, selon lui, la production aurait progressé d’environ une tonne à quatre tonnes par mois, en trois mois.
Certes, cette évolution, rapportée par la coopérative, n’a pas été vérifiée de façon indépendante, et ne permet pas à elle seule d’établir un lien direct entre les nouvelles pratiques et la hausse de rendement ; mais le CNRA souligne que l’impact réel de telles mesures doit être mesuré dans le temps.
Pour Konan, des indicateurs, tels que la fertilité des sols, leur teneur en carbone organique, la biodiversité, la qualité de l’eau, l’érosion, le rendement à l’hectare ou encore les quantités d’intrants utilisées, permettent d’évaluer si les pratiques sont réellement durables. « Il faut éviter de considérer la certification comme une garantie automatique de durabilité », prévient le chercheur.
Même constat du côté de Forest Stewardship Council concernant le statut actuel des producteurs ivoiriens. Epie indique que plusieurs acteurs ont engagé de petits producteurs dans des démarches préparatoires, mais qu’aucun certificat FSC pour le caoutchouc naturel n’a encore été délivré en Côte d’Ivoire. « Pour le moment, il n’y a pas encore de certification », affirme-t-il.

Pour les petits exploitants, FSC prévoit notamment des mécanismes de certification en groupe, afin de partager certains coûts, ainsi qu’une procédure dite d’amélioration continue. Celle-ci permet de progresser, étape par étape, sur plusieurs années avant d’atteindre l’ensemble des exigences nécessaires à une certification complète. Les audits sont ensuite réalisés par des organismes de certification indépendants et accrédités, chargés de vérifier à la fois les pratiques sur les parcelles et la traçabilité des produits tout au long de la chaîne.
Dans les plantations d’Abengourou, cette étape reste encore éloignée pour plusieurs producteurs rencontrés. Tanoh Aka dit avoir participé à une formation et disposer d’une carte de planteur, mais affirme ne pas en avoir encore reçu les avantages économiques, qu’il associe au processus. Il demande notamment une amélioration du prix payé aux producteurs.
Quant à Padjafoué Boua, il voit surtout dans les formations « une manière de nous montrer quelles sont les voies et moyens à suivre pour produire mieux », tout en réclamant davantage de soutien pour financer les changements. Pour sa part, le président de CABI-SCOOPS reconnaît lui-même ne pas savoir précisément à quelle étape se trouvent les producteurs de sa coopérative.
« Pour l’instant, rien n’est concret », dit-il. Les parcelles ont été cartographiées et certaines nouvelles procédures sont appliquées, « mais officiellement, ils ne sont pas venus nous dire que vous êtes certifiés », indique-t-il.
Contactée par Mongabay afin d’en savoir sur les pratiques demandées aux producteurs, les coûts du programme, les avantages attendus et son état d’avancement, Olam Agri s’est abstenue de se prononcer. TECCI a également décliné l’entretien, expliquant ne pas pouvoir communiquer sur le projet sans l’accord préalable d’Olam Agri.
Dans les rangées d’hévéas d’Adouassoué, les changements se lisent davantage dans les gestes quotidiens que dans un certificat : un caoutchouc posé sur un support plutôt qu’à même le sol, une parcelle débroussaillée à la machette, une incision plus précise sur l’écorce, ou encore un chargement associé au nom du planteur qui l’a produit.
Reste à savoir si ces pratiques seront longtemps appliquées suffisamment, par assez de producteurs, avec des moyens suffisants pour produire les effets environnementaux espérés. Pour le moment, la certification n’existe pas encore, mais les changements sont déjà visibles.
Image de banniere : Dominique Tanoh Aka, producteur d’hévéa à Abengourou. Image de Ella Djiguimde pour Mongabay.
Les ONG affirment que le label FSC protège peu les forêts ainsi que les populations autochtones
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.