- Les primatologues d’Afrique ont mené des réflexions sur l’implication des communautés autochtones, dans la conservation des primates en Afrique, au cours d’un congrès tenu la semaine dernière, à Yaoundé, la capitale camerounaise.
- Les primatologues appellent les organisations de conservation à rompre avec les pratiques importées et imposées aux communautés, et à intégrer leurs savoirs ancestraux dans les techniques de conservation.
- Les grands singes sont sous la menace permanente des effets du changement climatique ayant inéluctablement des répercussions sur leur existence.
Un congrès de la Société africaine de primatologie, ayant entre autres réuni des chercheurs, des organisations de conservation, des représentants des peuples autochtones, des administrations de la faune, s’est tenu du 8 au 11 septembre 2026, à Yaoundé, la capitale camerounaise. Durant les travaux, les échanges ont porté sur le rôle des communautés locales et autochtones dans la conservation des grands singes en Afrique.
À ce rendez-vous, Mongabay s’est entretenu avec le primatologue ivoirien Inza Koné, directeur général du Centre suisse de recherches scientifiques en Côte d’Ivoire (CSRS), et président exécutif sortant de la Société africaine de primatologie.
L’occasion pour lui d’aborder le rôle clé des communautés dans la conservation, d’inviter les acteurs de la conservation, qui importent des pratiques de conservation et les imposent aux communautés autochtones, à inverser le narratif de la conservation en plaçant les communautés au cœur de la conservation en adoptant leurs connaissances traditionnelles.
Il évoque également les impacts du changement climatique sur les primates en Afrique en précisant que l’humain, à l’origine du déclin des primates en Afrique, reste également le pilier central pour la recherche des solutions visant à les stabiliser.

Mongabay : Pourquoi est-il important pour les communautés autochtones de s’impliquer dans la protection des primates dans le bassin du Congo?
Inza Koné : Les communautés autochtones ont vécu pendant des millénaires dans les habitats qui sont partagés avec les primates non humains. De ce fait, elles ont développé des connaissances parfois très pointues que même des scientifiques très avancés n’ont pas. Ces communautés, malheureusement, ont été souvent mises à l’écart, parce qu’on est venu avec une conception très occidentale de la conservation, qui dictait ce qu’il fallait faire et ce qu’il ne fallait pas faire, considérant la communauté locale ou les peuples autochtones comme des facteurs de menaces, comme des causes de problèmes, plutôt que comme des éléments qui pourraient contribuer à la solution. On pense que cela a été une grave erreur, et aujourd’hui, on essaie de changer de plus en plus de paradigmes. Dans les mesures de conservation qui sont mises en place, vous voyez qu’on met de plus en plus l’accent sur l’autonomisation et la responsabilisation des communautés locales.
Et ça passe par reconnaître déjà les systèmes de connaissances traditionnels, ça passe par donner un rôle plus important à ces communautés, les considérer comme des partenaires et non juste comme des bénéficiaires ou comme des problèmes. Il faut travailler en étroite collaboration avec elles. Il faut les associer aux analyses situationnelles. Il faut les assister à la co-construction des solutions. Et bien évidemment, il faut les associer à la mise en œuvre de ces solutions. Je dirais même que c’est un peu tard quand je dis qu’il faut les associer. C’est nous qui nous associons à ce que ces communautés ont toujours fait. Donc, nous venons les accompagner pour mieux faire ce qu’elles avaient à faire, ou ce qu’elles ont toujours su faire.
Mongabay : Et comment ces communautés devraient agir concrètement pour contribuer à stabiliser les populations de primates dans les forêts africaines ? Comment devraient-elles agir ou comment agissent-elles déjà?
Inza Koné : Dans le système traditionnel, on va dire que nos communautés, les peuples autochtones connaissent la valeur de chaque animal, connaissent la valeur de chaque arbre, etc. Ils savent qu’il y a, bien sûr, le besoin de se nourrir, le besoin de nourrir des familles, mais dans le strict respect de la vie en harmonie avec la nature dont on fait partie. Parce que dans le système moderne, l’homme a tendance à se mettre au-dessus de la nature et impose des façons d’agir contre la nature ou en faveur de la nature. Dans le système traditionnel, l’homme fait partie intégrante de la nature et a tout intérêt à vivre en harmonie avec cette nature. Il faut revaloriser cette façon de voir les choses, il faut revaloriser cette façon d’agir. Donc, il faut changer de paradigmes, et faire en sorte qu’on respecte la façon dont ces communautés ont toujours fonctionné.
Je vais donner quelques exemples peut-être éloignés des primates dans un premier temps, et puis on va revenir aux primates. Les peuples lagunaires qui vivent au bord des cours d’eau, ou même de la mer, vivent de la pêche. Vous savez que ces peuples ont mis en place des systèmes de régulation de la pêche, où il y a des périodes d’ouverture de la pêche et des périodes de fermeture de la pêche, parce qu’ils ont compris qu’il faut une certaine capacité de reproduction, de renouvellement du stock devant être maintenu. Et ce système a persisté pendant des millénaires. Aujourd’hui, avec la pêche industrielle, on vient, on ramasse tout à toute période. On fait n’importe quoi. Et donc, si on veut maintenant régulariser les choses, on doit revenir à ce système traditionnel.
Au niveau agricole, comment nos parents pratiquaient l’agriculture ? Ils n’étaient pas obligés de tuer les arbres, ils n’étaient pas obligés de pratiquer la monoculture sur des dizaines de milliers d’hectares. On est allés à l’école occidentale qui dit que pour produire beaucoup, il faut cultiver de cette façon. Donc, on voit des plantations de palmier à huile sur des dizaines de kilomètres, à perte de vue, etc.
Et puis aujourd’hui, on se rend compte que cela crée plus de problèmes que de solutions. Et qu’est-ce qu’on va promouvoir ? L’agroforesterie, réintroduire les arbres dans les champs. On ne devait plus jamais perdre ces arbres dans le champ si on avait respecté la façon de faire des communautés. Donc, on voit aussi que pour les peuples qui vivent de la chasse, la chasse est régulée. N’importe qui n’est pas chasseur, car un chasseur doit aller à une certaine école; il doit apprendre à distinguer une femelle enceinte, un juvénile, etc. Et donc, c’est des pratiques qui étaient très régulières, qui faisaient en sorte que la faune sauvage n’était pas du tout menacée. Et cela maintenait cet équilibre naturel. L’homme et les animaux faisaient partie de ce même équilibre.
Donc, cet équilibre était maintenu sur des siècles et des siècles. Et puis, voilà, on adopte au cours des siècles un nouveau système de valeurs où il faut se faire beaucoup plus d’argent. Donc, du coup, ce sont des braconniers professionnels qui vont abattre les gibiers pour en commercialiser des tonnes et des tonnes. C’est cela qui crée tous les problèmes. Donc, revenons progressivement à un système où on respecte ces valeurs traditionnelles, on ne parlera plus d’espèces menacées, parce que les systèmes seront naturellement équilibrés.

Mongabay : Comment ces savoirs ancestraux participent à la protection des singes en Afrique ?
Inza Koné : On va dire que le gros du travail doit provenir de ceux qui ont été à l’école, des décideurs politiques, etc. Ce que nous avons à faire, c’est de respecter la façon de faire de ces communautés, faire en sorte qu’elles puissent vivre décemment des ressources qu’elles ont l’habitude d’exploiter sans forcément se perdre dans une course effrénée à la richesse. C’est comme je le disais, c’est cette course effrènée qui fait que les systèmes traditionnels sont abandonnés en faveur d’autres systèmes sans règles, sans foi. Donc, si on revient à ces valeurs, on doit respecter le lien qu’on a avec les autres éléments de la nature, car la nature doit avoir des droits que nous devons reconnaître, et c’est ce que nos parents ont toujours su faire.
Donc, je pense que le gros du travail est à faire au niveau international, notamment par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), les grandes organisations de conservation pour insuffler une reconnaissance de plus en plus des droits à la nature, essayer de valoriser de plus en plus les systèmes traditionnels d’exploitation et les éléments de la nature. C’est comme cela qu’on va assurer la durabilité. Donc, s’il y a quelque chose à faire, ce serait au cas où on estime que dans les villages, les gens ont abandonné leur système traditionnel de pratique pour des pratiques non durables. Il est important de les sensibiliser pour revenir à ces pratiques-là, parce qu’il y va de l’avenir de la faune sauvage, il y va de la vie de l’humanité. Ce sera beaucoup plus un travail de sensibilisation, d’information. Et s’il faut de la formation, cette formation va surtout au niveau des décideurs politiques, même des marchés, parce que ce sont les marchés qui dictent le comportement. Tout ce qui a de la valeur économique attire la convoitise, attire des comportements non durables. Ce que la communauté doit faire, c’est de s’imposer. Je pense qu’il y a certains pays, où les peuples autochtones sont très bien organisés. C’est plus ou moins le cas même pour le Cameroun, mais c’est très avancé.
En Tanzanie par exemple, vous retrouvez les représentants des Masaï dans des forums internationaux en train de porter la voix de l’Afrique, en train de porter la voix des peuples autochtones.
Au Gabon, de plus en plus au Cameroun, je crois avec les Baka; ceux-ci sont représentés dans ces forums, où ils font de plus en plus entendre leur voix. Même à ce congrès de la Société africaine de primatologie, ils sont là. Les représentants des chefferies traditionnelles aussi, ils nous écoutent, ils nous observent et ils s’expriment. C’est exactement ce qu’on souhaitait. Et donc, il faut qu’ils s’expriment de plus en plus. Et on va certainement dire que les choses vont évoluer progressivement vers une plus grande reconnaissance de ces services traditionnels et de ces paradis traditionnels qui sont durables.
Mongabay : Selon vous, quelles sont les menaces climatiques qui pèsent sur les primates en Afrique ?
Inza Koné : Les menaces climatiques pèsent sur tous les animaux de façon générale. Beaucoup plus sur certains que sur d’autres, mais de plus en plus sur l’ensemble des animaux, y compris les grands mammifères, dont les primates font partie. Cela va peser surtout dans les zones qui sont déjà arides, notamment les savanes et les déserts, où les animaux subissent de plus en plus de sécheresse. Mais cette pression-là descend de plus en plus vers les zones forestières. Dans les pays où vous avez la savane, on ressent les effets du changement climatique, notamment dû au fait que les sécheresses sont de plus en plus longues. Cela a des répercussions sur les animaux les plus sensibles comme les amphibiens, comme les reptiles, mais comme je l’ai dit, il y a aussi les mammifères.
Comment cela se passe ? C’est d’abord en agissant sur les plantes, sur la phénologie des plantes. Donc, les périodes de fruitification, les périodes de floraison, les périodes aussi où on a des feuilles vertes ou des feuilles sèches, tout cela change en faveur des périodes où il y a une certaine rareté de ressources. Donc, cela agit sur la distribution des animaux dans un habitat donné. Vous savez, les animaux ont une mémoire écologique et temporelle; ils savent à quelle saison, et où est-ce qu’ils peuvent trouver telle ressource végétale. Mais, cette mémoire-là est perturbée parce que les choses changent. Ils vont donc se diriger à ces endroits et constater que les arbres ne sont pas encore en fruits, que la saison des fruits a changé complètement, qu’il n’y a plus de fruits du tout, et ils sont désorientés.
Tout ceci pèse sur eux, et des animaux qui ne sont pas bien nourris, c’est bien connu, surtout au niveau des mammifères, que les femelles, pour être bien portantes pour être capables de procréer, doivent être bien nourries. S’ils ne sont plus bien nourris parce qu’il y a la sécheresse, il n’y a plus de fructification, il n’y a plus de floraison, le taux de reproduction va baisser progressivement.

Lorsque vous combinez tout cela avec la destruction des habitats liée au changement climatique, la pression pèse aussi sur des humains qui vont chercher des sources d´eau ou des nourritures de plus en plus dans les profondeurs des forêts, et ceci amène à détruire la forêt. Tout ceci donne des combinaisons d’effets pervers pour les animaux. Donc, déjà, ils sont touchés directement, parce que leurs ressources sont raréfiées ou qu’ils ont à parcourir de plus grandes distances pour trouver ces ressources, ils se nourrissent de moins en moins bien. Le taux de répulsion commence à baisser. À la destruction des habitats qui amplifient ce phénomène, vous ajoutez également le braconnage ou la chasse, parce qu’ils vont être également tués. Donc, ça accélère le déclin des populations de primates ou de grands mammifères. Donc, voici comment l’échelon climatique agit sur la faune sauvage.
Mongabay : Quels types de solutions préconisez-vous pour aider à préserver ces primates des effets du changement climatique ?
Inza Koné : Déjà, si on sait que le changement climatique n’est que la conséquence des actions anthropiques, le premier levier d’intervention, c’est les humains. Comment amener les humains à adopter des comportements qui fassent en sorte que le climat ne change pas, ou à adopter un comportement n’accélérant pas ce changement climatique-là ?
Donc, qu’est-ce que les humains ont à faire ? Éviter de continuer la déforestation et inverser la tendance en reboisant. Ce qui permettra de stabiliser le climat. Donc, il faut éviter également d’empiéter sur le territoire des animaux négativement à travers le braconnage, à travers la chasse, la destruction des habitats, etc. Donc, si nous les humains, on arrive à régler nos comportements, ce phénomène qu’on a créé, qu’on appelle nous-mêmes « changement climatique », va être plus ou moins régularisé, et les animaux ne pourront qu’en bénéficier indirectement. On ne va pas demander aux animaux d’inverser la tendance, car ils n’ont rien fait, ils n’ont rien demandé. C’est nous les humains qui avons été la cause de la situation actuelle, et c’est nous seuls qui pouvons inverser cette situation par l’adoption de bons comportements.
Image de bannière : Jeunes chimpanzés du sanctuaire Jane Goodall de Tchimpounga, en République du Congo. Image de Delphine Bruyere via Wikimedia Commons.
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