- À Djapadji, des producteurs de cacao ont adopté l’agroforesterie en plantant des arbres pour améliorer leurs plantations et contribuer à la préservation des forêts.
- Malgré leur participation au Programme de paiement des réductions d’émissions autour du Parc national de Taï, plusieurs producteurs affirment attendre toujours les paiements liés au carbone.
- Ces retards s’expliquent par des problèmes de données, des bénéficiaires injoignables et des dossiers nécessitant des vérifications, tandis que les producteurs sont invités à saisir le mécanisme de règlement des plaintes.
Cacaoculteur expérimenté, Zagré Baouda Somdé avait un problème. Il y a dix ans, ses rendements étaient en baisse. Burkinabé d’une soixantaine d’années, il cultive du cacao depuis 1981 à Djapadji, une localité située au sud-ouest de la Côte d’Ivoire, à 311 km d’Abidjan, la capitale ivoirienne. Sa plantation s’étend aujourd’hui sur environ 9 à 10 hectares.
Dans les années 2010, explique Somdé, les conditions climatiques ont progressivement changé. Selon lui, alors qu’autrefois les saisons des pluies et les périodes sèches suivaient un rythme plus prévisible, il notait un changement : les périodes sèches se sont prolongées avec des épisodes de forte chaleur, tandis que les pluies devenaient plus irrégulières et difficiles à prévoir.
Dans sa plantation, ces changements ont eu des conséquences sur les cacaoyers. Davantage exposée au soleil et soumise à des périodes sèches plus longues, sa production de cacao connaissait un important recul, notamment en raison de l’exposition de ses cacaoyers aux rayons du soleil. Selon lui, certains plants perdaient progressivement leur vigueur. Sa production annuelle, qui atteignait auparavant environ 5 à 6 tonnes, a ainsi chuté à 3 à 4 tonnes.
À partir de 2019, Somdé a commencé à introduire des arbres forestiers dans sa plantation, grâce à des plants fournis dans le cadre d’initiatives menées auprès des producteurs de cacao. Six ans plus tard, des kolatiers, des baobabs et d’autres essences ont commencé à pousser au milieu de ses cacaoyers.
Les arbres apportent de l’ombre aux cacaoyers, tandis que leurs feuilles à terre contribuent, selon lui, à améliorer la qualité du sol. Il affirme avoir également constaté une nette amélioration de sa production, passée de 5 à environ 7 tonnes, voire près de 8 tonnes par an.

Mais si l’agroforesterie a, d’après Somdé, amélioré ses conditions de production, une autre promesse reste en suspens : la rémunération liée au carbone dans le cadre du Programme de paiement des réductions d’émissions (PRE) autour du Parc national de Taï.
Ce parc, qui s’étend sur 5 360 km² dans le sud-ouest de la Côte d’Ivoire, est le plus vaste massif forestier primaire de l’Afrique de l’Ouest. Cependant, la quasi-totalité de la forêt qui l’entourait a progressivement disparu au fil des années, sous l’effet notamment de l’expansion agricole, principalement liée à la production de cacao, dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial.
Le PRE vise à réduire la déforestation et la dégradation des forêts au moyen d’un programme mis en œuvre dans cinq régions situées autour du parc, dont Djapadji où Somdé cultive ses cacaotiers. Le programme visait à encourager des pratiques qui, comme l’agroforesterie, permettent aux producteurs de continuer à cultiver le cacao, tout en maintenant davantage d’arbres dans leurs plantations et en stockant du carbone.
Les réductions d’émissions générées par ces actions, lorsqu’elles sont mesurées et vérifiées, peuvent être valorisées sous forme de crédits carbone, dont les revenus sont ensuite redistribués à différents bénéficiaires, notamment des producteurs, des communautés et des structures impliquées dans la mise en œuvre du programme.
Le PRE associe notamment des structures chargées de l’accompagnement et de la conservation, telles que l’Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR) qui assure la gestion du Parc national de Taï. Ses actions de conservation et d’accompagnement des communautés riveraines participent à la réduction de la pression exercée sur l’aire protégée.
Les résultats obtenus dans le cadre du PRE ont déjà permis à la Côte d’Ivoire de monétiser une partie de ses réductions d’émissions. En juin 2025, le ministère de l’Environnement a annoncé que le pays était devenu le premier d’Afrique (et le deuxième au monde, après le Vietnam) à avoir exécuté un contrat d’achat de réductions d’émissions, signé avec la Banque mondiale.
Éric Konan, coordonnateur du PRE, a confié à Mongabay en décembre 2025 que plus de 14 000 bénéficiaires avaient déjà reçu des paiements, pour un montant cumulé de plus de 1,7 milliard de francs CFA (… US). Pour les producteurs, le paiement intervient après l’enregistrement et la vérification des activités réalisées dans leurs plantations.

Plusieurs planteurs encore en attente des paiements carbone
À Djapadji, cependant, plusieurs producteurs, dont Somdé, affirment avoir réalisé des activités d’agroforesterie et avoir été enregistrés par des agents de l’OIPR, mais sans avoir encore reçu leur paiement.
Aymar Houssou, chargé de communication du PRE, affirme que le programme a rencontré d’importantes difficultés pour joindre certains bénéficiaires, au début. Selon lui, environ 17 000 personnes étaient initialement injoignables. Il a déclaré que presque toutes ces personnes ont été contactées, et qu’il ne reste qu’environ 1000 personnes.
Il a indiqué que les dossiers sont examinés au cas par cas par le mécanisme de règlement des plaintes du programme, mais que certaines personnes pourtant bien enregistrées rencontrent des difficultés au moment du paiement, par exemple, si le nom du bénéficiaire enregistré ne correspond pas à celui associé à sa carte SIM. Il a ajouté que d’autres producteurs ne sont pas concernés par la première période de paiement, et doivent attendre les vagues suivantes.
« Il y en a qui sont programmés pour la période du deuxième paiement. Ceux-là seront payés entre octobre et décembre de cette année ».
Il poursuit en soulignant qu’il y avait aussi des erreurs lors de la collecte et de la transmission des données concernant les producteurs et leurs parcelles. « Nous travaillons avec les structures d’encadrement comme l’OIPR, la Société de développement des forêts ( SODEFOR). Ce sont elles qui nous donnent les informations sur les planteurs.», indique-t-il tout en ajoutant que des erreurs peuvent parfois se glisser dans la transmission d’informations.
Dans le cas de Somdé, son nom apparaîtrait à deux reprises dans la base de données, ce qui pourrait correspondre à deux parcelles. « La première parcelle n’est pas disponible et, pour la deuxième, il devrait être payé, mais un problème a été signalé sur son compte », affirme Houssou.
Selon lui, lorsqu’une anomalie est détectée dans le base de données des producteurs, le paiement peut être suspendu. Pour les producteurs de Djapadji rencontrés par Mongabay, cette procédure explique en partie pourquoi certains affirment attendre encore leur paiement.
Mais, recommande Houssou, les producteurs qui sont dans ce cas ne doivent pas rester les bras croisés : ils doivent introduire une plainte auprès du PRE, afin de voir leur demande traitée.
« Il y a le mécanisme de règlement des plaintes avec un numéro. Les sous-préfets sont informés, la SODEFOR, l’OIPR et d’autres structures partenaires sont nos relais sur le terrain », dit-il.

L’agroforesterie : il existe encore des zones de résistance
Selon les informations recueillies sur place, il n’existe plus vraiment de forêt à conserver au niveau de Djapadji. Toutes les terres ont été utilisées pour l’agriculture, principalement pour la culture du cacao. Les activités de conservation ou de reboisement sont quasi impossibles dans cette zone. L’agroforesterie est donc la principale solution pour faciliter la reforestation.
Si les planteurs rencontrés estiment que cette pratique est bénéfique pour les plantations, nombreux sont les planteurs de la région qui font la sourde oreille. Conséquence : de nombreuses plantations, dont les cacaoyers, ont complètement séché et sont visibles autour de Djapadji.
Pour Médard N’Guessan Kouadio, le responsable de l’agroforesterie d’une coopérative réunissant plusieurs cacaoculteurs du village, de nombreux planteurs, ayant entendu dire que des planteurs pourraient être payés pour avoir planté du bois dans leur plantation, se sont effectivement mis à récupérer les jeunes plants pour les mettre dans leur plantation. Mais, au vu de certaines rumeurs dans le village et des témoignages de personnes disant n’avoir encore rien reçu, d’autres ont été gagnés par le découragement, au point d’abandonner les jeunes plants qui leur ont été remis.
« Je demande à mes collègues planteurs de ne pas compter sur l’argent du PRE. Il faut qu’ils plantent le bois, cela va arranger leurs cacaoyers, et surtout, le swollen shoot [une maladie qui attaque les cacaoyers] est dans la zone. Les bois empêchent cette maladie de détruire les cacaoyers. Il faut qu’ils plantent le bois pour ne pas que leurs cacaoyers soient détruits », a-t-il indiqué.
Bien que le PRE ait connu des ratés dans le versement des paiements pour les crédits carbone aux producteurs de cacao tels que ceux de Djapadji, l’expérience de cultivateurs comme Somdé — dont la récolte a doublé après l’adoption de techniques agroforestières — démontre que le renforcement de la biodiversité dans les plantations peut générer des avantages, quelles que soient les circonstances.
Image de bannière : N’Guessan Kouadio Médard se tient près d’un Ricinodendron heudelotii, l’arbre qui produit les graines d’akpi, dans sa plantation de cacao à Djapadji. Image de Gaël Zozoro pour Mongabay.
Les ONG affirment que le label FSC protège peu les forêts ainsi que les populations autochtones
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.