- Le village Ebogo, dans la région du centre du Cameroun, est traversé par le fleuve Nyong, célèbre pour abriter l’un des poissons les plus prisés du pays, le « kanga ».
- Les pêcheurs qui se plaignent du fait que ce poisson, présenté comme intelligent, devient difficile à attraper, ont développé une nouvelle technique de pêche qui semble marcher : brûler les forêts qui bordent le Nyong, car ce poisson serait attiré par le charbon et la cendre.
- Les autorités traditionnelles, conscientes du danger que cette pratique représente pour la nature, l’ont interdite, en dépit de la rareté de ce poisson, que cette décision pourrait amplifier.
Dans le fleuve Nyong au Cameroun, un poisson prisé fait l’objet d’une course effrénée. Le « kanga » (Heterotis niloticus), une espèce pouvant atteindre 20 kilogrammes, est devenu une denrée rare et chère. Dans les restaurants de Mbalmayo, un plat contenant un morceau de ce poisson se vend désormais à 4000 francs CFA (8 USD).
Et pourtant, il y a quelque temps encore, il coutait bien moins cher. « C’est vrai qu’il a toujours été coûteux, parce que c’est un poisson très apprécié. Mais, son prix n’avait pas atteint ce niveau. Aujourd’hui, tu ne peux pas dire que tu l’achètes entier. Les pêcheurs le taxent à 15 000 francs [26 USD], 20 000 francs [35 USD], etc. Quand on veut le manger, nous sommes obligés d’aller au restaurant, où on peut encore supporter les 4000 francs qu’on demande pour son morceau », confie Thierry Komo Ndongo, journaliste à Radio Femme Mbalmayo Fm, que nous avons rencontré dans la même ville.
Pour les restauratrices, cette flambée du prix résulte du fait que le « kanga », est désormais vendu à un prix élevé par les pêcheurs, qui, à leur tour, évoquent sa rareté. « Avant le plat coûtait 1000 francs [2 USD] ou 2000 francs [4 USD], ça dépendait. Mais à cette époque, on pouvait acheter un « kanga » entier à 5000 francs [10 USD] ou 6000 francs [12 USD] maximum. Depuis lors, les pêcheurs nous le vendent déjà cher. Ils disent qu’il est devenu rare. Et nous sommes obligés d’augmenter aussi les prix », raconte Yvette Mengue, restauratrice rencontrée à Mbalmayo. Elle est propriétaire d’un restaurant dans un quartier appelé « Oyack » dans la même ville.

Approchés, les pêcheurs nous confirment cette information sur la rareté du « kanga ».
En effet, le poisson n’a pas quitté les eaux du Nyong, disent-ils. Il s’y trouve toujours, en grande quantité d’ailleurs. Mais, les méthodes ancestrales, souvent utilisées par les pêcheurs pour l’attraper, ne portent plus leurs fruits, révèle Aristide Owono Ndzigui, pêcheur sur le Nyong.
D’ailleurs, ce pêcheur de 27 ans affirme ne plus se souvenir de la dernière fois qu’un « kanga » a été piégé dans ses filets. « Les « kangas » sont d’abord très intelligents. Ils connaissent déjà les filets, donc ça ne sert plus à grand-chose de dire que tu lances le filet pour l’attraper. Sauf si tu es vraiment chanceux », dit-il.
Pour pallier cette rareté, des pisciculteurs ont essayé de se lancer dans l’élevage de ce poisson. Mais, la méthode semble vaine. « J’avais acheté des alevins de « kanga » chez un fournisseur à Akonolinga [ville située dans la région du Centre, Ndlr]. Pour le premier essai, j’avais commis l’erreur de les mettre avec les autres poissons, dans le même lac. Ils ont commencé à les dévorer. Quand j’ai constaté cela, je les avais retirés pour les mettre dans un bassin à part. Puis, ils ont commencé à se manger entre eux », dit au téléphone, en riant, Olivier Amougui, pisciculteur installé à Bertoua dans la région de l’Est du Cameroun.
« En fait, ils mangent beaucoup, tu dois leur donner de la nourriture à tout moment. Et, dès que tu perds un peu de temps, ils se dévorent (…). En plus, j’ai également remarqué qu’ils ne grossissent pas beaucoup, comme ceux du Nyong, peu importe la quantité de nourriture que tu leur donnes, ou encore le nombre de temps que tu mets avant de les pêcher », ajoute Amougui.
Face à ces tentatives infructueuses, visant à accroître la présence du « kangas » sur le marché, les pêcheurs ont développé une nouvelle technique de pêche : brûler les forêts-galeries du Nyong.

Une technique de pêche contestée et finalement interdite
La rareté du « kanga » sur le marché, a amené les pêcheurs a opté pour une solution qui semble ingénieuse, mais qui cache un danger bien réel : ils brûlent les forêts qui bordent le fleuve, pour attirer les poissons.
Aristide Owono Ndzigui, interviewé sur le Nyong, pendant qu’il nous conduisait dans sa pirogue dans ces forêts brulées, explique que ce poisson serait attiré par le charbon et la cendre.
Selon lui, les villageois avaient remarqué, plusieurs mois avant que, lorsqu’un champ était défriché au bord du Nyong, il arrivait que le lendemain, après le nettoyage et le brûlage des arbustes inutiles, des « kangas », parfois vivants, étaient retrouvés dans ces champs. Ceux-ci auraient quitté le fleuve dans la nuit, attirés par l’odeur du charbon et de la cendre que dégagent ces endroits.
Et, lorsqu’il arrivait que le fleuve soit inondé, que ces champs soient envahis par ses eaux, ces « kangas » rodaient autour de ces zones. Il devenait alors facile de les attraper soit par la pêche au filet, soit par la pêche à la traîne, explique Aristide Owono Ndzigui.
C’est suite à ce succès, que les pêcheurs ont décidé d’adopter cette technique, comme étant efficace pour attraper ces poissons. Ainsi, plusieurs kilomètres de forêts ont été retrouvés brûlés tout le long du fleuve.
Mais, sa majesté Théodore Owono Ze, le chef de troisième degré par intérim d’Ebogo, ne l’entend pas de cette oreille. Certes, cette technique se révèle efficace et peut permettre de résoudre le problème lié à la rareté du « kanga » sur le marché. Mais, cette autorité traditionnelle est consciente des dangers qu’elle représente pour l’environnement.
En effet, les « kanga », qui sont attirés par les sols brûlés et le charbon, deviennent plus faciles à attraper, mais à quel prix ? Il est pourtant connu que la déforestation est un fléau qui affecte, non seulement la biodiversité, mais aussi les communautés locales dépendant de ces forêts pour leur survie. Ainsi, ces forêts sont brûlées sur des kilomètres, tout en laissant derrière elles, des paysages dévastés et des écosystèmes fragilisés. Encore que, la déforestation entraîne la perte d’habitats pour de nombreuses espèces, ce qui peut avoir des conséquences graves sur la chaîne alimentaire et l’écosystème dans son ensemble.

Pour ces raisons, sa majesté Théodore Owono Ze a décidé d’interdire cette pratique consistant à brûler des forêts pour attraper des « kangas ». Il dit vouloir, à travers cette décision, protéger, non seulement l’environnement, mais aussi les pêcheurs eux-mêmes. Car, selon lui, la perte des terres fertiles et des ressources naturelles peut affecter, au même titre que le reste de la communauté, leur sécurité alimentaire et leurs moyens de subsistance.
Cette autorité traditionnelle a d’ailleurs constitué des équipes de patrouille sur le Nyong, chargées de veiller au respect de cette interdiction.
Image de bannière : Les pêcheurs détruisent les forêts-galeries le long du fleuve Nyong à la recherche du poisson « kanga », l’un des poissons les plus prisés du pays. Image de Léonel Balla pour Mongabay.
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.