- En République démocratique du Congo, dans le territoire de Kipushi, au Haut-Katanga, l’expansion minière fait craindre une contamination des sources d’eau.
- À Kipopo, Kibunduka et Kashimbala, les cours d’eau sont altérés, probablement à cause d’effluents industriels. L’eau polluée traverse tout le réseau hydrographique, avec des répercussions sur la consommation, la pisciculture et l’agriculture.
- Plus préoccupant : en l’absence de toute analyse officielle, les récoltes de la zone alimentent chaque jour les marchés régionaux, sans aucun contrôle sanitaire.
Au cœur du territoire de Kipushi, dans le sud-ouest du Haut-Katanga, en République démocratique du Congo (RDC), les villages de Kipopo, Kibunduka et Kashimbala subissent les écoulements d’effluents d’origine minière.
En suivant le réseau hydrographique local, ces rejets traversent le groupement Inakiluba avant de se déverser dans le lac artificiel de l’Institut national pour l’étude et la recherche agronomiques (INERA).
Sur tout ce parcours, l’altération de l’eau détruit l’écosystème : poissons décimés, terres arables dégradées. Si l’eau continue d’affluer dans ces villages, son état la rend impropre aux usages domestiques et agricoles, provoquant de lourdes pertes économiques pour les communautés.
Une eau altérée mais indispensable
« Voyez-vous ? Quelques minutes après l’arrosage, la plate-bande devient toute blanche », indique Justin Mwelwa, ouvrier agricole à Kipopo. Le visage tendu, il arpente une piste ocre menant aux champs de son employeur. Et il se résigne : « L’eau est toxique, mais on fait avec. Que voulez-vous que les gens fassent d’autre ? ».
Cette même acidité complique le quotidien. « À la lessive, le savon ne mousse plus. Il glisse sur les vêtements », poursuit Mwelwa, tout pressé. Sur le sentier poussiéreux, il dépasse les engrenages rouillés de l’INERA au bord du lac, puis s’enfonce dans les hautes herbes.
Autour d’une bassine, Choudelle Kateta, agricultrice, montre comment cette eau altérée pèse sur le budget des ménages. Pour contourner le problème, elle a changé de méthode : « Je fais d’abord la lessive avec l’eau de forage, puis je rince dans l’eau du lac », explique-t-elle. Un choix imposé par l’argent : « Si je lave tout avec l’eau du lac, je n’en finirai jamais. Même avec une boîte de savon en poudre à 10 000 francs congolais [soit 4,37 USD] ».

Poussant son vélo chargé de légumes, Karine Munana revient des champs. Dans son bleu de travail à bande vert citron, elle a mauvaise mine. Mais sa voix reste ferme. Comme son amie, l’agricultrice a dû revoir toutes ses habitudes. « Nous buvons l’eau du forage, à deux minutes d’ici », dit-elle. Une précaution devenue obligatoire : « Nous la buvons et nous lavons avec depuis que l’eau du lac est devenue acide. Avant, elle était bonne. On l’utilisait même pour la cuisine ».
Dans les champs, l’impact est encore plus lourd pour Kateta. La dernière saison a été un désastre et elle l’attribue à un épisode précis : « En avril, de grandes quantités d’acide blanc ont coulé dans le lac, tu n’as pas idée. Ça a corrodé nos cultures. Résultat : on n’a presque rien récolté ». Elle décrit des tiges qui s’atrophient sous terre au moment de produire et conclut : « Dites-moi, que faire dans ce cas-là ? ».
Kateta confirme avec des chiffres. « Avant, quand l’eau et la terre étaient bonnes, je récoltais jusqu’à 11 sacs de maïs. J’en gardais deux pour le foufou et je vendais le reste ». Aujourd’hui, la terre est fatiguée. « Je n’ai eu que deux sacs. Et au camp Simit [une cité de travailleurs et de chercheurs, située à quelques kilomètres de l’INERA Kipopo], en bas, ils n’ont même pas eu un seul épi ».
Face à ces pertes, elle pointe l’opérateur minier voisin. « Nous voulons que la SOMIKA nettoie l’eau. Sinon, on ne saura pas survivre », dit Kateta. L’inquiétude monte aussi à cause du niveau de l’eau. « Il a baissé. Certains n’en ont pas assez, même avec les nouveaux puits privés. On craint pour les prochaines récoltes ».
En dernier recours, certains utilisent encore le lac pour se laver. Avec des conséquences immédiates, selon les riverains : « Ceux qui osent ont des démangeaisons terribles, du plus grand au plus petit. Surtout, nous les femmes. On ne peut pas se laver avec une eau pareille ».
À Kibunduka, le soleil cogne en plein visage. Il est midi. Un peu de vent, mais la chaleur reste lourde. Ses deux chiens ont flairé quelque chose. Perchés sur une colline herbeuse, ils refusent de lui obéir. Delphin Kyamatanki, chasseur, s’époumone à les rappeler, un sachet noir à la main. Leurs museaux collent au sol et ils ne veulent pas redescendre vers les bas-fonds.
Lui ignore encore pourquoi. Revenu il y a quelques jours seulement d’un séjour à Likasi chez son grand-frère, il a raté les derniers bouleversements. « Ça fait des mois que j’étais absent. J’entends dire que l’eau des rivières est acide. Mais moi, je n’ai rien vu », confie-t-il. Depuis son retour, il passe ses journées en brousse à chercher du gibier, loin des points d’eau suspects.

Déversements constants et miracle précaire dans les étangs
La quête d’eau potable structure désormais les journées. Près d’une ferme, Freddy Ngoie, gardien et ouvrier agricole, s’accroche à un gobelet en inox. Il se tient devant une maison en briques crues dont le propriétaire, resté dans l’ombre, vient de lui tendre le récipient. Flanquée d’un enclos en branchages abritant quelques chèvres, la bâtisse semble perdue au milieu de la végétation.
À la mention de la rivière Kibunduka, il dénonce : « Les rejets acides issus des usines de la SOMIKA à Lupoto transitent par ici jusqu’à présent. Au moins une fois par semaine ».
Il mime le phénomène : « Quand ils lâchent leurs rejets, tu le vois direct. L’eau fait comme ça ». Et montre des remous du plat de la main.
Le lundi 20 juillet 2026, à12h48, depuis le pont de fortune, la Kibunduka paraît claire. Mais des bulles blanchâtres dérivent à la surface. Autour, les potagers et la brousse clairsemée couvrent le paysage. Au loin, le ciel semble se coller à la terre. On aperçoit quelques silhouettes de gens. Le pont, fait de bois et de sacs de terre, enjambe un cours d’eau devenu suspect. Selon Ngoie, c’est bien par ici qu’auraient transité les rejets industriels des 26 et 29 avril 2026.
À Kashimbala, on construit malgré tout. Sur le chantier des étangs d’alevinage, Louis Mukola, pisciculteur, supervise les travaux. Il évoque pourtant des pertes inexpliquées : « Il y a quelque temps, beaucoup de poissons mouraient. On ne savait pas pourquoi. On se posait des questions sur l’eau », raconte-t-il.
Puis, plus rien. Sans raison. « Comme par miracle, ils ne meurent plus. Et nous n’y sommes pour rien ». Problème : les poissons sont encore trop petits pour être vendus. L’avenir de l’exploitation tient donc à un fil : la qualité de l’eau.
Gypse contre acide : l’attente des preuves formelles
Du côté de l’entreprise, la direction dément. « Le tuyau a été rapidement remplacé. Nos observations n’ont révélé aucun signe de pollution acide des cours d’eau ou des zones agricoles », a déclaré Patrick Barudi, directeur général de la SOMIKA, filiale congolaise du groupe indien Vinmart, le 4 juin, à Actualité.cd.
Cette réaction faisait suite à une alerte de l’Institut de recherche en droits humains (IRDH), publiée deux jours plus tôt, qui accusait la société de dégrader les rivières Kisonta et Kibunduka.
Selon la SOMIKA, il ne s’agissait pas de substances dangereuses, mais de « résidus de gypse neutre ». D’où les dépôts blanchâtres ayant ruisselé sur la route du village Kwampisha, dans le même territoire de Kipushi, chefferie Kaponda, groupement Inakiluba. L’entreprise dit avoir réparé la canalisation et contenu la fuite.

Du côté des autorités locales, un cadre de la chefferie Kaponda, sous couvert d’anonymat, parle d’un dossier « très, très complexe ». Il cite les « textes sur la protection de l’environnement », mais admet leurs limites : « Quand le dossier nous échappe, on ne peut pas sanctionner l’entreprise en bonne et due forme ».
Pour lui, il faut des preuves. « Il faut écouter les autochtones, avoir des images. Et surtout faire des examens du pH de l’eau. Avec des résultats, on pourra attaquer les sociétés pollueuses avec des textes légaux et des preuves tangibles », dit-il.
Sollicitée, la SOMIKA n’a pas répondu à nos questions avant publication. L’IRDH non plus, pourtant à l’origine de l’alerte.
L’enquête s’est donc tournée vers les centres de santé. Là aussi, porte close. Dans un dispensaire du secteur, le personnel a refusé l’accès aux registres, faute d’« autorisation hiérarchique ». Avant de couper court : « C’est vrai qu’il y a beaucoup de problèmes ici. Mais on ne peut pas dire certaines choses ».
La rhizofiltration comme méthode de traitement des eaux
Dans un bureau du site expérimental de l’INERA/Kipopo, Michel Mpundu, professeur d’agronomie à l’université de Lubumbashi en RDC, est sans détour : « La pollution est généralisée dans le Katanga, une région à forte activité minière ».
Pour lui, les pertes dans les étangs de Kipopo s’expliquent. « La teneur en métaux lourds est si élevée que les poissons ne peuvent plus la tolérer. Ils meurent ».
Le risque va plus loin. « Si la population, poussée par la faim, consomme ces poissons, les métaux lourds passent directement dans l’organisme. Les gens risquent l’intoxication, voire la mort », souligne-t-il. Un silence. Il tapote un dossier sur le bureau.
Même constat pour les champs. « Les plantes ne supportent pas de telles teneurs. Leur croissance s’arrête nette et la production est anéantie ». Une explication scientifique aux baisses de rendement racontées par les agricultrices.
Sa recommandation est claire. Stopper les rejets à la source et dépolluer. Il cite deux pistes : des traitements chimiques ou la rhizofiltration qui utilise les racines de certaines plantes pour extraire les polluants de l’eau.

Une chaîne alimentaire exposée
Des solutions existent. Mais pour les appliquer, il faut d’abord identifier les polluants. Or, aucune analyse des effluents actuels n’a été rendue publique. Dans l’attente, les habitants de Kipopo, Kibunduka et Kashimbala vivent exposés à un environnement, dont la toxicité n’a pas été mesurée.
L’incertitude ne bloque pas l’économie. Le réseau hydrographique relie les sites entre eux. Et sur la route, le commerce continue.
Sur le terrain, deux camions et une camionnette sont observés. Plusieurs motos circulent, certaines avec des passagers, d’autres chargées de marchandises. Des sacs partent également à vélo.
Une file de motos transporte des sacs de maïs. Un camion est rempli de charbon de bois, avec des légumes disposés au-dessus. Les poissons des étangs empruntent probablement la même route vers les marchés du centre-ville, bien qu’aucun n’ait été vu passer. Sans analyse pour certifier la qualité de l’eau, la région continue d’utiliser cette ressource et de consommer des produits venus d’une zone en attente d’évaluation.
Cette nécessité d’obtenir des données toxicologiques fiables s’inscrit dans un contexte régional marqué par de récents antécédents industriels. En novembre 2025, le déversement d’effluents issus des usines de raffinage de cuivre et de cobalt de l’entreprise CDM, filiale congolaise du groupe chinois Zhejiang Huayou Cobalt, avait atteint plusieurs quartiers de Lubumbashi, entraînant une modification de la coloration des cours d’eau et une importante mortalité piscicole. Dans les secteurs de Kipopo, Kibunduka et Kashimbala, seules des études indépendantes permettront de déterminer définitivement la nature des rejets actuels.
Image de bannière : La rivière Kibunduka, traversant le village éponyme. Selon une alerte de l’IRDH, ce cours d’eau aurait été le réceptacle d’effluents miniers provenant de la SOMIKA. Image de Yves Tshilelu pour Mongabay.
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.