- Après la pandémie, une étude tire des leçons sur les perceptions de la viande de brousse en Afrique centrale. Il en ressort que la perception du risque sanitaire seule ne suffit pas à changer les comportements, qui sont, entre autres, influencés par les habitudes alimentaires et la culture locales.
- La majorité des personnes interrogées n’approuvent pas l’interdiction de la viande de brousse.
- Des chercheurs suggèrent que l’interdiction devrait s’accompagner d’actions complémentaires, à l’instar des initiatives en matière de protéines alternatives à des prix abordables.
La pandémie de Covid-19, ayant secoué l’Afrique en 2020 a, certes entraîné une augmentation de la couverture médiatique, avec un discours notamment axé sur le risque de maladie associé à la viande de brousse.
Cependant, l’impact de ce discours sur les populations, notamment les consommateurs de viande de brousse, est resté mitigé.
C’est l’une des principales conclusions d’une étude menée par des chercheurs de l’université d’Oxford en Angleterre, en collaboration avec leurs collègues d’Afrique centrale, issus, entre autres, du Centre national de recherche scientifique et technologique de Libreville au Gabon et de l’université de Kinshasa, en République démocratique du Congo (RDC).
Les résultats de l’étude ont été publiés dans la revue People And Nature. Pour les besoins de cette étude, les chercheurs ont analysé le contenu médiatique de 264 articles publiés en 2019-2020 sur la consommation de la viande de brousse en RDC, au Gabon et en République du Congo, et mené des enquêtes, par téléphone portable, auprès de 3 644 répondants, au Cameroun et en RDC, en 2021. « Nos répondants du Cameroun et de la RDC ne considéraient généralement pas les journalistes comme leurs sources d’information les plus fiables sur les risques de maladies liés à la viande. Par conséquent, même si le lien entre la viande de brousse et les risques de maladies est devenu un discours médiatique dominant pendant la pandémie, il n’a peut-être pas entraîné des changements significatifs de perception», déclare Yuhan Li, co-auteure de l’étude et chercheure à l’université d’Oxford, dans un courriel à Mongabay. « Il est à noter que les sources d’information les plus fiables, parmi les répondants camerounais, étaient les chaînes gouvernementales, tandis qu’en RDC, ce sont les amis et la famille », précise Li.
« Si l’on considère le contexte, la viande de brousse est consommée depuis des générations en Afrique centrale et revêt d’importantes caractéristiques historiques et culturelles, tout en étant simplement appréciée par certaines personnes », dit Daniel Challender, co-auteur de l’étude.
En effet, les résultats de l’étude indiquent que plus d’un tiers des répondants considéraient la viande rouge d’élevage local comme plus risquée.

Aussi, la perception du risque sanitaire ne suffit-elle pas à changer les comportements. « La problématique de la viande de brousse, en particulier dans les pays tropicaux, ne peut être circonscrit à une pandémie, qui a touché aussi bien les pays, où les contacts homme-faune sauvage sont permanents, mais également ceux où ces contacts sont très rares. Il s’agit d’une problématique complexe qui nécessite des analyses et interventions pluridimensionnelles incluant le social, le culturel, l’économie et la santé publique. C’est un héritage culturel, qui plus est, génère des revenus substantiels pour les acteurs de la chaîne (chasseurs, intermédiaires et vendeurs) et qui reste parfois la seule source de protéines disponibles pour les communautés rurales. Ainsi, les bénéfices perçus sont nettement supérieurs aux risques perçus, surtout par les populations rurales n’ayant aucune alternative accessible et abordable en protéines animales pour leur survie », dit au téléphone, Stanislas Zanvo, chercheur au Laboratoire d’Ecologie appliquée de l’université d’Abomey Calavi au Bénin, qui n’a pas participé à ladite étude, mais à une autre étude similaire, sur les perceptions des vendeurs sur la dynamique du commerce de la viande de brousse en Afrique de l’Ouest et centrale pendant la pandémie de COVID-19.
D’après Laure Estelle Mahop, Nutritionniste, la viande de brousse est une source de protéines de haute qualité, avec une faible teneur en matières grasses et un profil nutritionnel riche en fer, zinc, vitamines B et autres minéraux. Elle se distingue par sa pureté naturelle (sans additifs ou hormones). « Sur le plan de la santé publique, les viandes domestiques sont plus sûres, grâce au contrôle sanitaire. Sur le plan environnemental, la surconsommation de la viande de brousse menace l’équilibre faunique sauvage, si la chasse n’est pas régulée », dit Mahop à Mongabay, au téléphone.
Néanmoins, dans le cadre de l’étude, environ la moitié (47 %) des répondants camerounais et un tiers (38 %) des répondants congolais ont signalé une réduction de leur consommation de viande de brousse, au cours de la période étudiée, en 2021. La raison la plus fréquente étant la perception des risques de maladies infectieuses.
En plus de la perception du risque de maladie, l’accessibilité de la viande a également été un facteur important influençant le comportement de consommation de la viande de brousse pendant la pandémie.
L’étude suggère qu’un tiers des répondants de la RDC et 5 % des répondants camerounais ont augmenté leur consommation de viande sauvage pendant la COVID-19, même si beaucoup d’entre eux pensaient que la viande de brousse pouvait être une source de nouvelles maladies infectieuses.
Cela était dû à la hausse des prix et à la disponibilité réduite d’autres types de viande. Ce qui pourrait expliquer le manque de consensus autour de la question de l’interdiction de la viande de brousse évoquée dans les médias comme une réponse politique potentielle à la COVID-19.
Plus de la moitié des répondants, dans le cadre de cette étude, n’étaient pas favorables à une interdiction de la consommation de viande de brousse. « Si les consommateurs estiment que la viande de brousse est saine, savoureuse et accessible, une interdiction a peu de chances d’être bien acceptée. Nos résultats montrent également que, pendant la COVID-19, plusieurs répondants ont augmenté leur consommation de la viande de brousse, parce que d’autres viandes sont devenues plus chères ou moins disponibles », dit Li.

Les mesures restrictives à l’épreuve des réalités locales
Pour Dr Frédéric Mbida, Médecin de la conservation et Coordonnateur général de l’ONG Health And Conservation, basée à Yaoundé, au Cameroun, qui n’a pas participé à l’étude, l’interdiction devrait s’accompagner de plusieurs autres actions complémentaires. « Il est important de donner aux populations des ressources alternatives et compensatoires. Pour plusieurs, la viande de brousse est la seule source facilement accessible, tant pour l’alimentation que pour l’économie, ou encore pour des raisons culturelles. De fait, interdire sans mesures alternatives, c’est donner un coup dans le vent », dit-il, au téléphone.
« Pour le long terme, il est aussi pertinent d’y associer un accompagnement, un renforcement des capacités des populations à la production des ressources de compensation, telles que l’élevage en compensation au besoin de protéines animales, à l’agriculture ou autres activités génératrices de revenus, comme mesure compensatoire des besoins économiques. Sans cela, il sera difficile, voire impossible d’obtenir des résultats positifs, suite à une interdiction de consommation et/ou de manipulation de viande de brousse », ajoute-t-il.
Un avis que soutient également Olivier Igugu, Spécialiste en gestion de ressources naturelles et chercheur à l’université Catholique de Bukavu en RDC, qui n’a pas participé à l’étude.
Pour ce dernier, en l’absence d’alternatives abordables, l’interdiction seule n’est pas suffisante. « Elle ne fait que déplacer la demande vers des marchés clandestins. Surtout que la chaîne de valeurs de la viande de brousse est un réseau bien structuré permettant une adaptation rapide. C’est ainsi que, dans la région proche du Parc national de Kahuzi-Biega, à l’Est de la RDC, on a observé des interactions entre les commerçants de la viande de brousse et les éco-gardes, souvent issus du même milieu, pour faciliter le commerce illicite de la faune sauvage. Cela s’explique aussi par un autre problème, la gouvernance », dit Igugu, dans un courriel. « Souvent, les États n’ont pas de moyens suffisants pour faire appliquer les normes, la probabilité que les sanctions adoptées soient appliquées reste faible », précise Igugu.
Il estime par ailleurs qu’il est préférable, au lieu d’adopter des interdictions de manière générale, que l’on privilégie plutôt une « régulation différenciée » en ciblant des espèces ayant un haut risque zoonotique et instaurer ainsi des normes sanitaires les concernant. « Sur le plan économique, la mise en place d’un système de surveillance et de traçabilité serait plus intéressante, pour faire le suivi du commerce de la viande de brousse. En somme, dans ce domaine, il faut toujours se conformer aux réalités locales, pour rendre efficaces les décisions politiques », dit Igugu.

L’étude conclut notamment que des politiques efficaces, qui protègent à la fois la santé humaine et la nature nécessitent une planification globale et une compréhension des perceptions du public concernant la viande de brousse et son lien avec les maladies infectieuses. « Les campagnes de communication devraient être davantage fondées sur des données probantes. Notre analyse des messages existants a mis en évidence des lacunes en matière de données probantes et un manque de clarté, quant aux incertitudes scientifiques. De plus, la communication pourrait être mieux adaptée aux préoccupations locales, en s’appuyant sur une compréhension des raisons et des modalités de consommation de la viande de brousse et d’autres types de viande », dit Yuhan Li.
« Dans une perspective de changement de comportement, une priorité absolue est de développer des initiatives en matière de protéines alternatives permettant de prévenir l’exploitation non durable des espèces sauvages pour leur viande, tout en proposant des protéines à un prix abordable. Cela nécessitera un financement à long terme, des partenaires locaux engagés et dotés des capacités nécessaires, ainsi que des chaînes d’approvisionnement en viande nationales fiables et hygiéniques », indique Li.
Ce, sans oublier le volet sensibilisation. « La chaîne de valeur de la viande de brousse commence dans les villages, les forêts avec les chasseurs et les communautés villageoises. Alors, il est pertinent d’axer les programmes de sensibilisation sur ces communautés, afin de réduire les actions de chasse », dit Dr Mbida.
Image de bannière : Viande de brousse au marché hebdomadaire de Yangambi, en RDC. Les principaux animaux chassés sont les phacochères, les singes et les rats de Gambie. Image d’Axel Fassio/CIFOR via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0).
Citation :
Li, Y., Kinzonzi, L., Loundou, P.,Malekani, D., Mavakala, K., Yobo, C. M., Abernethy, K., Dunn,M. E., Iponga, D. M., Mwinyihali, R., Wright, J., Milner-Gulland, E. J., Coad, L., Wright, J. H., & Challender, D. W. S. (2025). The impact of COVID-19 on public perceptions ofwild meat in Central Africa. People and Nature, 00, 1–19. https://doi.org/10.1002/pan3.70094
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