- La forte dépendance des agroécosystèmes malgaches aux produits chimiques, pour traiter les phytopathologies et contrôler les ravageurs des cultures, n’est pas sans préjudices.
- Tenant compte du Système de production d’altitude et durabilité, de récentes études en entomologie se tournent vers l’agroécologie pour aider les paysans à contrôler les ravageurs.
- Les expériences de terrain et les analyses en laboratoire tendent à confirmer l’efficacité de l’utilisation des plantes locales comme biopesticides bricolés sur place.
- Une stratégie de dissémination partagée des solutions concrètes, dans le but de transformer les résultats de la recherche en impacts concrets et durables, pour les communautés rurales malgaches, est en cours d’élaboration.
ANTANANARIVO, Madagascar — « Je fais très attention aux légumes de qualité moins sûre. Mon mari a été une fois hospitalisé d’urgence à cause de la dysenterie. Du mets préparé avec de la tomate achetée chez un paysan, qui a utilisé excessivement des substances chimiques pour traiter les maladies des plants et les insectes ravageurs, a provoqué le désagrément », témoigne Berthine Raharisoa, une habitante de Vohidiala Gare (MLA), dans le Sud-Ouest du bassin lacustre d’Alaotra, sur les hautes terres orientales de Madagascar.
Ce cas anecdotique n’est pourtant pas isolé. La culture des tomates figure parmi les plus grands consommateurs d’insecticides et de pesticides, à Madagascar.
En règle générale, le recours à des produits agro-pharmaceutiques doit cesser, à quelques jours de la récolte. Mais, par inadvertance, des paysans, aux prises avec les dégâts infligés par les ravageurs à leurs plantations, agissent autrement en mettant en danger la santé publique.
« Les gens d’ici traitent de façon systématique leurs potagers tous les cinq jours. Le moindre retard engendre des pertes immenses », a dit à Mongabay, Ravotahina Rakotoarinivo, un producteur de tomates à Ampangabe Ambatomanga, Imerintsiatosika, une ville d’importance moyenne à une trentaine de kilomètres à l’ouest d’Antananarivo. « Des fois, les planteurs s’en sortent avec un maigre rendement contre des dépenses élevées », affirme Gervais Randriamanalinarivo, un autre paysan à Bemasoandro, une localité voisine.
Dans la circonscription d’Imerintsiatosika, la filière tomate est la principale source de revenu de beaucoup de ménages ruraux, qui se démènent depuis quelques années pour combattre d la mineuse sud-américaine de la tomate appelée Tuta absoluta, de l’ordre des lépidoptères (papillons). « L’insecte attaque tout du pied de la tomate, sauf la grande tige et les racines. La bestiole pique les fruits avec son dard pour y placer ses œufs, qui éclosent vite. Les larves grandissent vite, elles aussi, et les fruits affectés pourrissent rapidement avec une forte puanteur », explique le paysan.
« Les insectes nuisibles continuent de causer des dommages importants aux systèmes agricoles, posant de grands défis pour la sécurité alimentaire et la productivité des cultures », dit Pr Lala Harivelo Ravaomanarivo, enseignante-chercheure à la mention Entomologie- culture, élevage et santé, à l’université d’Antananarivo, lors des Journées scientifiques sur l’entomologie, organisées sur le campus et dans la banlieue Est de la capitale du 12 au 13 décembre 2025.
Selon elle, même les espèces indigènes peuvent devenir problématiques lorsqu’elles s’adaptent aux agroécosystèmes, bénéficiant souvent d’une prédation réduite ou d’une disponibilité accrue de l’hôte.

La lutte intégrée
Plusieurs facteurs contribuent à la pullulation des ravageurs, notamment l’expansion géographique des espèces exotiques, les changements ou l’élargissement de la gamme d’hôtes, l’absence ou la rareté de leurs ennemis naturels, la pratique de la monoculture, où de vastes étendues d’une seule espèce de culture fournissent des ressources abondantes et concentrées, favorables à la prolifération des ravageurs.
« La simplification des agroécosystèmes peut perturber la régulation des populations de ravageurs par leurs ennemis naturels », ajoute la scientifique. « Les fruits et légumes sont parmi les victimes potentielles », dit-elle à Mongabay, dans un entretien.
Dans une perspective biocentrique, l’agroécologie, par la valorisation des produits naturels, émerge comme une solution prometteuse pour faire face à ces agresseurs. Des recherches doctorales et en masters sous la supervision de Pr Ravaomanarivo s’y concentrent. Les ravageurs concernés sont la chenille légionnaire d’automne ou CLA (Spodoptera frugiperda) pour le maïs, les vers blancs (Heteronychus spp et Hoplochelus marginalis) pour le riz pluvial, les mouches des fruits (Diptera tephritidae) et la mineuse de la tomate évoquée plus haut.
La lutte intégrée, associant la lutte mécanique, la lutte chimique et la lutte biologique, est la réponse enclenchée en cas d’infestation. A cet effet, la formation des techniciens et des paysans eux-mêmes est indispensable, outre la campagne de sensibilisation.
Mais, comme la plupart des gens sont plutôt enclins à la lutte chimique, sans respecter forcément les normes techniques d’utilisation des produits de synthèse, les insectes visés finissent, à la longue, par s’adapter en développant une résistance aux insecticides.
« C’est à ce niveau que l’intérêt des produits naturels se précise. De plus, les produits chimiques nuisent aux écosystèmes. Ils ne sont pas tous sélectifs et éliminent tous les autres bons éléments de la biodiversité », dit, à Mongabay, Onidera Hajarivelo Randriamampianina, chef de service phytosanitaire et de lutte contre les ravageurs auprès de la direction de la protection des végétaux (DPV), au sein du ministère de l’Agriculture et de l’élevage (MINAE). Le dommage causé par les pesticides à la vie sauvage est effectivement en hausse, malgré l’engagement mondial à les réduire de moitié, vers 2030.
Quel que soit le ravageur ciblé, la lutte biologique consiste à mélanger différentes plantes, qui existent localement, et pour lesquelles les paysans n’ont pas à débourser. Des quantités mesurées sont macérées durant une semaine ou plus dans de l’eau au volume prédéfini, pour obtenir des biorépulsifs ou des biocides prêts à l’emploi.

Des champs d’expérimentation crédibles
Depuis trois campagnes agricoles (2023-2024, 2024-2025 et 2025-2026), des expérimentations, avec des produits naturels à base de plantes, sont en cours au Centre régional de formation professionnelle agricole (CRFPA) Ilofosana, à Antanetimboahangy Analavory, Miarinarivo, Itasy, région centrale de Madagascar.
Ces expérimentations se déroulent dans le cadre de coopérations multi-acteurs. Le projet de recherche-développement « recherche-action » multi-partenarial, dénommé Dinaamicc ou Démarche intégrée et accompagnement pour une agriculture familiale à Madagascar innovante et résiliente aux changements climatiques (2022-2026), en est une.
Il s’agit d’une initiative portée par le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD). Pour sa mise en œuvre, sont associés l’université d’Antananarivo, l’ONG Agrisud International ayant un bureau à Antananarivo, et le CRFPA.
« Pour Itasy, notre domaine abrite le site de démonstration de la valorisation des produits naturels, pour lutter contre les ravages du riz pluvial et la plantation de maïs », dit à Mongabay, Donné Rafidimanantsoa, agronome et directeur exécutif du CRFPA. Deux étudiants stagiaires en M2 d’entomologie, parcours « système de production d’altitude et durabilité », mènent, depuis novembre 2025, sur le champ-école, des expériences en vue de leurs mémoires sous la supervision de la Pr Ravaomanarivo.
Plusieurs parcelles de test y sont aménagées avec des indications précises. La différence des résultats est nettement remarquable sur les parcelles traitées et les non traitées. Pour le riz pluvial traité, les attaques des ravageurs sont particulièrement réduites par rapport au riz pluvial non traité. Que ce soit le maïs ou le riz, la bonne santé des plants saute aux yeux sur le site de démonstration.
« Non seulement, les produits naturels protègent les plants, mais ils leur apportent aussi des nutriments utiles pour leur bonne croissance », affirme Haintsoniaina Andriamasinoro Zivamiarantsoa, l’étudiant en M2, qui s’est occupé du riz pluvial contre les vers blancs, sur le site d’étude appartenant au CRFPA Ilofosana, dans la matinée du mercredi 4 février 2026.
À cette date, des représentants des paysans bénéficiaires du projet Dinaamicc ont été regroupés sur le champ-école pour appréhender l’évolution des tests en cours et s’échanger des nouvelles sur leurs propres expériences de terrain. A l’autre étudiant, Andrianiraina Olivier Rafaliharimanana, de montrer comment s’y prendre avec le traitement du maïs à la merci de la CLA.
À cette occasion, Maurice Rakotoarimalala, un maître-exploitant (ou paysan-relais) à Kianjanarivo à Arivonimamo II, un district contigu d’Imerintsiatosika, a livré son impression : « A la suite des aspersions, je n’ai pas vu de cadavres des ravageurs sur mes champs. Mais ils n’y sont plus. Ils sont peut-être partis ailleurs ». A quelque nuance près, les observations de ses pairs sont similaires à la sienne.
Le paysan a adopté la lutte biologique en 2025. Il tient quand même à émettre une réserve. « La maîtrise de la lutte biologique hors sol semble aisée, contrairement au contrôle de ce qui se passe sous la terre. A mon avis, le traitement doit démarrer dès le semis », dit-il à Mongabay. Certes, la lutte biologique peut ne pas être efficace dans l’immédiat. D’autres paramètres demandent encore du temps pour être cernés.

Le recours aux produits naturels
D’autres approches vont avec la lutte biologique à base de plantes locales testée ailleurs sur les hautes terres centrales. Il en est ainsi, entre autres, du recours au mélange des huiles essentielles, du piégeage des insectes, du ramassage et de la gestion des fruits tombés par terre, suivis de l’enfouissement à grande profondeur ou de la valorisation des déchets et du charbon biologique (appelé biochar, Ndlr), riche en silice, ou encore de l’association de cultures (maïs et mucuna, par exemple).
La lutte préventive suggère notamment l’élimination des plants suspects, l’enlèvement et la destruction des feuilles et fruits minés, l’élimination des adventices et des plantes hôtes comme le datura, la morelle et la pomme de terre. La consommation des fruits affectés est aussi conseillée. Les larves qui s’y logent sont riches en protéine d’origine animale. « Le cycle de reproduction des ravageurs continue si les fruits avec les larves sont restés à l’air libre », dit Pr Ravaomanarivo.
La problématique de l’accès aux intrants agricoles en milieu rural a été identifiée comme l’un des motifs de valorisation des plantes locales, pour contrôler les organismes nuisibles. Le mode opératoire est facile. La manipulation des produits naturels, à moindre coût, n’exige pas tant de précautions, contrairement aux produits agro-pharmaceutiques.
La lutte biologique présente des avantages aux yeux de ses promoteurs. L’effet positif sur la santé des plants est palpable. Celle du paysan qui manie les produits naturels et celle du consommateur sont protégées. « Les produits agricoles issus du traitement naturel se conservent plus longtemps que ceux exposés à la lutte chimique », précise Tokiniaina Rampanjato, agronome et responsable des activités d’Agrisud pour le projet Dinaamicc.
À Madagascar, la valorisation des produits biologiques dans les agroécosystèmes est l’apanage des organismes de recherche et des initiatives visant la sécurité alimentaire, le développement durable, la résilience des communautés et la conservation de la biodiversité. Des innovations agricoles continuent de naître de la sorte.
Le livre d’utilisation des produits naturels à Madagascar se met à jour avec les nouveautés. Il importe alors de disséminer les pratiques innovantes pour le bien de tous par l’amélioration de la productivité et la résilience des écosystèmes. A ce propos, le MINAE et ses partenaires ont ébauché, en février 2026, une stratégie de dissémination partagée des solutions concrètes, dans le but de transformer les résultats de la recherche en impacts concrets et durables, pour les communautés rurales malgaches.
Le travail à la base s’annonce ardu. Plus le temps avance, plus les ravageurs changent de comportement, et plus les paysans s’en tiennent aux produits agro-pharmaceutiques, notamment ceux d’origine chimique. « Par manque de connaissance, les gens les utilisent indifféremment. Ils ignorent que telle ou telle substance est destinée à tel ou à tel traitement », dit Randriamampianina.
Son équipe et celle du service de la phytopharmacie et contrôle des pesticides et des engrais auprès de la DPV éduquent les paysans dans ce sens. Mais le chemin à parcourir est encore long. Sur l’île, certains se servent même du formol dans l’espoir de battre en retraite les ravageurs coriaces comme la CLA contre laquelle la lutte coûte une fortune. Vivement alors la valorisation des produits naturels, dont l’efficacité est déjà scientifiquement prouvée.
Image de bannière : Une mangue épluchée infestée de larves d’insecte ravageur à l’intérieur de la chair du fruit. Photo prise le 11 février à la maison à Antananarivo. Image fournie par Rivonala Razafison.
Citation :
Wolfram, J., Bussen, D., Bub, S., Petschick, L. L., Herrmann, L. Z., & Schulz, R. (2026). « Increasing applied pesticide toxicity trends counteract the global reduction target to safeguard biodiversity. » Science. https://www.science.org/doi/10.1126/science.aea8602
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