- D’après une étude réalisée au Cameroun, en Centrafrique et au Tchad, les variations climatiques affectent l’accès aux ressources naturelles comme l’eau et les terres agricoles, excitant les tensions entre communautés et groupes socio-économiques. Ce qui engendre une intensification des conflits liés aux ressources.
- Les chercheurs recommandent de renforcer la coopération régionale, d’accroître la résilience climatique des communautés en les impliquant dans la prise de décision et de les sensibiliser à une gestion intégrée des ressources naturelles.
- Des mesures d’atténuation telles que l’aménagement des pistes de transhumance, la mise en place de mécanismes communautaires de résolution des conflits, la culture de plantes fourragères sont entre autres mises en place dans certaines communautés.
Le changement climatique amplifie les crises sécuritaires et sociales, notamment en Afrique centrale. Telle est l’une des principales conclusions d’une étude réalisée avec le soutien technique et financier de l’Organisation internationale de la Francophonie, par un consortium d’institutions et de centres de recherche, sous la direction du Centre d’études pour le développement et la prévention de l’extrémisme (CEDPE).
Les auteurs de l’étude publiée en novembre dernier, ont cherché à approfondir la compréhension des impacts du climat sur la sécurité et l’environnement.
Leurs enquêtes ont pu établir des liens entre les changements climatiques, la dégradation de l’environnement et les questions de sécurité.
Selon les auteurs, le changement climatique peut augmenter les tensions. En effet, les variations climatiques, telles que les sécheresses prolongées et les perturbations des régimes de précipitations, affectent l’accès aux ressources naturelles comme l’eau et les terres agricoles, excitant les tensions entre communautés et groupes socio-économiques.
« Le cas du Haut-Mbomou illustre parfaitement comment la pression sur les ressources naturelles en République centrafricaine peut engendrer des conflits communautaires graves, avec des impacts humanitaires et sécuritaires majeurs. Au Tchad, précisément à Mangalmé, les affrontements entre agriculteurs sédentaires et éleveurs nomades, autour de l’accès à la terre et aux points d’eau, sont récurrents. En septembre 2022, des violences à Kouka Margni (Mangalmé, province du Guéra) ont fait plusieurs dizaines de morts », explique par email à Mongabay, Dr Ahmat Yacoub Dabio, Président du Centre d’études pour le développement et la prévention de l’extrémisme, co-auteur de l’étude.
« Entre janvier et juin 2025, l’OCHA [Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies, Ndlr] a recensé 25 conflits intercommunautaires au Tchad, dont Mangalmé reste un foyer majeur. Ces tensions ont causé 136 morts et 166 blessés, touchant surtout femmes et enfants. Au Cameroun – Maga et Kousseri (Extrême-Nord), des conflits entre agriculteurs, pêcheurs et éleveurs, aggravés par la raréfaction des ressources naturelles (eau, terres cultivables) ont poussé plus de 380 000 personnes à se déplacer », précise le chercheur.
L’étude met également en évidence des enjeux tels que la vulnérabilité des populations face au changement climatique, la dégradation des écosystèmes et les conflits liés à la gestion des ressources naturelles. « En Afrique subsaharienne, le changement climatique a des conséquences dévastatrices sur la sécurité humaine, poussant environ 6 032 000 personnes à se déplacer, notamment au Cameroun, au Tchad et en République centrafricaine », indique l’étude.
Lors du mini-comice agropastoral, organisé le 19 décembre 2025, dans la région de l’Est du Cameroun, frontalière avec la RCA, le délégué régional du ministère de l’Agriculture et du développement rural, Salomon Endom, a évoqué des difficultés ayant entravé la campagne agricole 2025, dans cette partie du pays, en plus des perturbations climatiques.
Entre autres, la rareté du pâturage dans certaines zones à cause de l’envahissement causé par le Bokassa Grass (Chromoleana Odorata), une plante invasive, mais également les conflits agropastoraux suite à la divagation des animaux.
Des tensions entre agriculteurs et éleveurs causés souvent par « la raréfaction des ressources en eau pendant la saison sèche, l’expansion agricole réduisant les espaces de pâturage, les pratiques d’agriculture et d’élevages non durables », selon Esdras Njombe, Agroéconomiste et coordinateur de l’ONG Actions pour l’éducation au Cameroun (APEC).
Ce dernier explique à Mongabay au téléphone que le phénomène de transhumance alimente aussi ces tensions que son organisation a l’habitude de gérer. « Des éleveurs qui traversent les frontières pendant les saisons sèches (Éleveurs centrafricains pour le cas de la région de l’Est du Cameroun), soit par ignorance ou au mépris des lois », dit-il.

Mesures d’atténuation
« Si rien n’est fait pour prévenir ou gérer ces conflits, ils deviennent récurrents. Comme mesures d’atténuation, il faut d’abord anticiper toutes les causes porteuses des potentiels conflits agropastoraux. J’entends par là l’appui aux communautés en les dotant d’infrastructures suffisantes pour éviter les conflits, notamment ceux liés à l’utilisation commune des points d’eau, l’aménagement des pistes ou zone de passage d’animaux, des zones de pâturage », dit Njombe.
« Les zones de cultures doivent être bien définies, connues et acceptées de tous (éleveurs et agriculteurs) ; la sensibilisation et la formation des agriculteurs et éleveurs sur les pratiques agricoles durables et la co-utilisation des ressources naturelles, la mise en place d’un mécanisme de résolution des conflits avec un accent particulier sur le dialogue et la médiation », a-t-il précisé.
Il y a également la culture des champs fourragers par certains éleveurs, qui commence à prendre pied dans la région. C’est le cas des éleveurs de la coopérative « Cohésion Sociale », dans la localité de Boubara, arrondissement de Ketté.
Pour l’alimentation de leur cheptel de bœufs, les membres, dont des femmes et des réfugiés centrafricains, ont été formés à la culture du Brachiaria, une plante fourragère. Ce, grâce à l’accompagnement de la GIZ (Coopération allemande), à travers le Projet de soutien aux communautés d’accueil et aux réfugiés dans l’Est du Cameroun (PROCAR).
« Nous avons choisi de cultiver le Brachiaria pour nourrir notre bétail, malgré les difficultés. C’était aussi pour éviter les problèmes entre éleveurs et cultivateurs. Notre exploitation est sur une étendue de 6 ha environ. La production est importante. Notre hangar est plein. D’autres éleveurs viennent en demander. La récolte étant difficile, nous préférons que les éleveurs qui veulent en acheter viennent avec leurs bêtes pour consommer sur place dans le champ », déclare à Mongabay au téléphone, Sahadatou, présidente de la Coopérative.
Le choix s’est porté sur cette plante, car elle a une teneur élevée en protéines pour la nutrition du bétail. « Elle est plus digestible que beaucoup d’herbes natives, ce qui permet une meilleure absorption des nutriments. Sous de bonnes conditions, elle peut produire 15 à 40 tonnes de matière sèche par hectare et par an (…) Nos éleveurs peuvent vendre une partie de leur production à d’autres éleveurs. Ils peuvent aussi former d’autres éleveurs à la culture et à la vente du Brachiaria. Tout ceci leur permet de diversifier leur revenu et d’être autonomes », explique l’équipe de projet PROCAR, dans un email à Mongabay.

Pour les chercheurs, afin de renforcer la résilience climatique des communautés et gérer les conflits agropastoraux, il sera essentiel pour les gouvernements de développer des programmes pour sensibiliser les communautés dans leurs diversités à vivre ensemble et renforcer leur compréhension des impacts des changements climatiques.
« A court terme, il s’agit d’accompagner les communautés dans la restauration des écosystèmes et la gestion participative des ressources naturelles et d’initier les acteurs à l’intégration des solutions basées sur la nature dans la restauration des terres et la conservation des zones humides et des écosystèmes fragiles », dit Dr Yacoub Dabio.
« Dans l’urgence, il s’agira de développer des infrastructures résilientes de soutien à la production agro-sylvo-pastorale pour réduire la pression sur les ressources et les conflits associés. Il convient de développer à long terme des systèmes climato-intelligents pour une meilleure adaptation et une sécurité climatique. Enfin, il ne faut pas perdre de vue le rôle des centres de recherche », indique-t-il.
Sans oublier le renforcement de la coopération régionale et l’implication des communautés locales. Autant d’initiatives nécessitant un financement approprié. « La question du financement reste un enjeu crucial pour la résilience des communautés. Le financement de l’adaptation en Afrique et la justice climatique demeurent des défis majeurs. Les communautés vulnérables ont besoin de ressources stables et accessibles pour renforcer leur résilience face aux impacts du changement climatique », dit Dr Yacoub Dabio.
« Il est important de faire de la sécurité climatique une priorité nationale en intégrant systématiquement la sécurité climatique dans les politiques publiques, les plans de développement et les accords de financement. Il convient aussi de conditionner tout projet ou programme au respect des objectifs de résilience communautaire », dit-il.
Image de bannière: La raréfaction des ressources en eau pendant la saison sèche causée par les effets changement climatique est une cause de conflits entre communautés. Image de Germain Eloundou fournie par Steve Libam.
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