- Les pélicans blancs et gris deviennent de plus en plus rares dans les villages riverains du lac Édouard. Cette disparition progressive est liée à la pêche illicite et à la destruction de leur habitat par l'agriculture, conséquence directe de l’instabilité sécuritaire sur le lac, selon certains habitants de Vitshumbi.
- Les habitants déplorent la rareté de ces oiseaux, autrefois symboles de la fierté locale et du tourisme ornithologique, dont ils tiraient profit. La Fédération des comités de pêcheurs individuels du lac Édouard pointe du doigt les braconniers et les pêcheurs clandestins, comme principaux responsables de cette situation.
- Une étude publiée en 2018 sur la production et les impacts de la pêche dans la partie congolaise du lac, révèle que les vingt années d’instabilité à l’Est de la RDC, ont favorisé une pêche anarchique, un braconnage massif de la faune, ainsi qu'une exploitation agricole non contrôlée sur les bassins versants du lac Édouard.
- Depuis le début du mois de juillet, une lueur d’espoir apparaît à Nyakakoma, une enclave de pêche située sur la rive Est du lac, à plus de 120 kilomètres de Goma. Des opérations d’assainissement y ont été lancées par les autorités du Parc national des Virunga. Selon le représentant du comité des pêcheurs, un retour timide des pélicans est déjà observable dans la zone, après plusieurs années d’absence.
Le jour se lève paisiblement sur le lac Édouard, le matin du 28 juillet 2025, à Vitshumbi, une enclave de pêche située à plus de 100 kilomètres, au nord de Goma, dans le territoire de Rutshuru, au cœur du Parc national des Virunga, dans l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC). Le silence qui y règne contraste fortement avec le passé, car il y a vingt ans encore, des colonies de pélicans blancs (Pelecanus onocrotalus) et gris (Pelecanus rufescens) animaient la plage. Aujourd’hui, ils ont quasiment disparu.
Rodrigue Kambale, pêcheur de 40 ans, habite Vitshumbi depuis son enfance. Il se souvient encore de cette époque avec émotion. Les yeux fixés sur l’horizon, les mains croisées, il tente de retrouver, au loin, un vestige de ces temps révolus. « Les pélicans sont devenus rares. Je dirais même qu’ils ont disparu. Ils embellissaient notre plage et arrivaient parfois très tôt le matin. C’étaient de véritables spectacles », raconte-t-il avec un sourire triste.
Pour lui, la disparition de ces oiseaux marque la fin d’une époque, où le tourisme ornithologique faisait la fierté du village. Son plus grand regret, son fils aîné n’a jamais eu la chance de les voir. « Mon fils aîné a plus de 18 ans, mais il ne connaît pas les pélicans. Il ne les a jamais vus. Autrefois, des enfants venaient de partout pour passer leurs vacances ici dans l’espoir de les observer. C’était notre richesse et notre fierté. Actuellement, ils ne reviennent plus », ajoute-t-il visiblement déçu.
Un peu plus loin, Juscard Kazi, un autre habitant, pense que le lac Édouard a perdu sa beauté naturelle. Il pointe du doigt l’instabilité sécuritaire et la croissance démographique dans les zones de pêche. « Les pélicans étaient la beauté du lac Édouard. Des gens fuient la guerre et s’installent ici. La population a explosé. Avec la pêche illicite, les pélicans étaient devenus des proies faciles pour les pêcheurs clandestins et les braconniers. Depuis les années 1995, ils se sont raréfiés », dit-il avant d’ajouter que, l’économie locale a longtemps tiré profit de l’écotourisme, grâce à ces espèces aquatiques.

« Pas de poissons, pas de pélicans »
Pour Élisabeth Mulere, une septuagénaire de Vitshumbi, la rareté des pélicans constitue, à la fois, une perte de la fierté locale et un effondrement économique. « Les pélicans suivaient l’abondance de poissons. Aujourd’hui, ni l’un ni l’autre ne sont là. Au-delà de la pêche qui était rentable à l’époque, les touristes louaient nos pirogues, achetaient nos poissons pendant qu’ils séjournaient à l’hôtel du parc à Rwindi. Certains jeunes du village ont même eu des opportunités de voyage à l’étranger. Aujourd’hui, tout cela a disparu », dit-elle.
Josué Kambasu Mukura, secrétaire général de la Fédération des comités des pêcheurs individuels du lac Édouard, (FECOPEILE), explique que les pélicans blancs et gris sont de plus en plus menacés, même dans les marécages du parc où ils tentent de se réfugier. « Les pélicans sont traqués par les pêcheurs clandestins et les braconniers dans des baies et frayères et même dans les marécages du parc, où ils se réfugient. L’autorité de l’État ne s’impose plus sur le lac à cause des guerres à répétition depuis 1994, causées par les groupes armés locaux et étrangers », indique-t-il.
Kambasu ajoute que le rejet non contrôlé d’engins de pêche illégaux dans les zones des frayères à l’instar des filets mono filaments et des nasses après la pêche illégale menacent l’habitat des pélicans. « Les clandestins abandonnent leur filet prohibé dans les frayères et cela menace aussi l’habitat des pélicans. Notre organisation appuie les patrouilles de surveillance et les activités de monitoring pour contrer ces pratiques illégales », dit-il.
Une étude, publiée dans la revue Tropicultura en 2018 sur la production et les impacts de la pêche sur le lac Édouard dans la partie congolaise, alerte sur la baisse de la production de poisson dans cette zone. Les chercheurs expliquent que le nombre d’unités de pêche a augmenté de 275 % par rapport au quota recommandé. Ils insistent sur la nécessité de mieux réguler ce secteur, en encourageant les pêcheurs à s’éloigner des zones de frayères, afin de protéger les espèces aquatiques.
L’étude souligne également que, « durant les 20 dernières années d’instabilité en RDC, où tous les mécanismes de régulation s’étaient affrontés, le nombre de pêcheries est passé de trois villages de pêche à 12 avec une population migrante de plus de 76 000 habitants ». Cette situation a entraîné « une pêche anarchique et moins responsable, un braconnage de la faune à grande échelle accompagné de l’agriculture sur les bassins versants », indique l’étude.
Bien que leur statut sur la Liste rouge de l’UICN soit encore classé en « préoccupation mineure », les pélicans blancs (Pelecanus onocrotalus) et gris (Pelecanus rufescens) deviennent de plus en plus rares dans les eaux du lac, tout comme d’autres oiseaux piscivores menacés aussi, notamment le bec-en-sabot du Nil (Balaeniceps rex), les marabouts (Leptoptilos crumenifer), les martins pêcheurs (Ceryle rudis) et les flamants roses (Phoenicopterus roseus). Mongabay a contacté le conservateur David, responsable des écosystèmes aquatiques pour savoir plus sur le nombre actuel de ces oiseaux mais sans succès.
Une situation qui inquiète les habitants et les scientifiques. Augustin Kambale Lunga, enseignant et chef du département de pêche et aquaculture à l’Institut supérieur de pêche de Goma, explique que la baisse de production halieutique du lac Édouard est à la base de la rareté des pélicans. « Ces espèces étaient autrefois abondantes dans les enclaves de pêche du lac. Leur raréfaction est un indicateur alarmant de la dégradation écologique liée à la pêche illicite », dit-il au téléphone de Mongabay.
Il rappelle que ces espèces piscivores (les oiseaux qui se nourrissent des poissons) jouent un rôle important dans la régulation de certaines espèces envahissantes. Pour lui, ces espèces sont obligées de se déplacer dans les eaux Ougandaises à cause de manque de proies (Un faible nombre de poissons dans le lac réduit la nourriture pour les pélicans) et la pression humaine (l’agriculture et la déforestation des rives), en raison cause de l’instabilité dans la partie congolaise du lac. La disparition de ces espèces entraînerait un déséquilibre écologique. « Les pélicans gris et blancs contribuent à maintenir l’équilibre écologique du lac. En réduisant la pression exercée par les espèces dominantes, ils évitent une monoculture piscicole », dit-il au téléphone de Mongabay.

L’agriculture sur la côte et la surpêche menacent aussi l’habitat
Les autorités du parc confirment que toutes les espèces aquatiques sont menacées par la pêche illégale et la destruction de l’habitat, souvent favorisée par la présence de groupes armés. Jean de la Croix Kambere Mulwahali, chargé du projet « Lac Édouard » au sein du Parc national des Virunga, précise cependant que des mesures sécuritaires ont été prises pour protéger la partie sud-est, encore sous contrôle des écogardes. « Nous utilisons nos unités spécialisées pour sécuriser les baies et les frayères dans les zones que nous contrôlons. C’est la seule partie qui reste sous notre autorité. Le reste du lac est malheureusement entre les mains de certains groupes armés. Malgré les difficultés, nous continuons nos efforts pour reprendre le contrôle de l’ensemble du lac », a-t-il dit au téléphone de Mongabay.
Kambasu Mukura pense que la protection des zones de frayères est essentielle pour restaurer l’habitat des poissons et, par conséquent, celui des pélicans. « Nous militons pour la réduction du nombre de pirogues sur le lac, afin de laisser plus d’espace libre à la circulation des pélicans », souligne-t-il, avant de déplorer l’absence de contrôle sur la durée du séjour des pêcheurs sur le lac et la recherche scientifique, ce qui perturbe aussi fortement les pélicans. « Le séjour prolongé des pêcheurs empêche les pélicans de circuler et de se nourrir paisiblement. Les pêcheurs campent désormais plus d’un mois sur le lac », dit-il.
Mukura appelle le gouvernement congolais, par le biais de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN), à faire respecter la Convention de Ramsar sur les zones humides d’importance internationale, dont le Parc national des Virunga fait partie. « Il faut assainir le lac, protéger les embouchures des rivières et favoriser le suivi scientifique des espèces menacées », ajoute-t-il.
Augustin Lunga, quant à lui, plaide pour une action renforcée du Parc national des Virunga, afin de préserver la santé écologique du lac. « Les pélicans partagent leurs niches écologiques sur les îlots et berges isolées avec d’autres oiseaux migrateurs. Leurs déjections enrichissent les sols, en matière organique, dans les zones de nidification. Leur disparition affecterait toute la chaîne écologique », dit-il.

Une lueur d’espoir s’observe dans la partie Est du lac
Depuis le début du mois de juillet 2025, les autorités du Parc national des Virunga, dans le secteur lacustre, ont lancé des opérations d’assainissement sur la côte Est du lac Édouard, à Nyakakoma, une enclave de pêche située à environ 120 kilomètres de Goma. Ces actions visent à sensibiliser et à impliquer les pêcheurs à la protection des zones de frayères et à distribuer des plaques d’immatriculation aux embarcations. L’objectif est de renforcer la bonne gouvernance et de restaurer les espèces aquatiques du lac, parfois déforestés en raison de la quête de moyens de subsistance.
Le conservateur David Nezehose, responsable des écosystèmes aquatiques, dit travailler avec les communautés locales pour restaurer toutes les espèces aquatiques du lac à travers un système des jetons qui aide à contrôler les allées et les venues de pêcheurs, limitant ainsi le nombre des pirogues de pêche.
Selon Jeredy Kambasu, représentant des pêcheurs à Nyakakoma, le retour des pélicans gris et blancs s’observe déjà. « Il y a longtemps que nous ne voyons plus les pélicans à cause de la destruction des frayères. Aujourd’hui, ils sont de retour depuis près de deux mois. Ils sont visibles notamment à l’embouchure de Kagezi et dans les arbres autour de Nyakakoma. On observe même la présence de grands mammifères », dit-il.
Il précise également qu’un système de contrôle des allées et venues des pêcheurs a été mis en place dans cette pêcherie contrôlée par les écogardes du Parc national des Virunga, après le retrait de M23, en août 2024. « En collaboration avec les autorités du parc, nous avons instauré des jetons de départ et de retour pour surveiller les mouvements sur le lac et lutter contre les numéros de pêche parallèles. Cela contribue à l’assainissement de la pêcherie », indique-t-il, appelant les autres villages de pêche à suivre cet exemple. « Nous sommes heureux de constater le retour des pélicans et d’autres oiseaux. C’est un signe d’espoir pour une meilleure production de poissons dans les prochains mois. Nous encourageons les autres pêcheurs à maintenir cette dynamique », conclut-il.
Image de bannière : Vue aérienne des colonies de pélicans blancs et gris dans les eaux douces sur côte Est du lac Édouard. Image fournie par le Parc national des Virunga avec son aimable autorisation.
Citation :
Balole-Bwami, E. & al. Production et impacts de la pèche dans la partie congolaise du lac Édouard, Tropicultura 2018.
Les défenseurs de l’environnement menacés dans l’Est de la RDC
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