- Une initiative communautaire, portée à Danyi par Togbui Kossi Michel Tsèvi, Liguidi 1er, expert en apiculteur, et son association Apiculture Environnement et Humanité, combine apiculture et reboisement pour protéger les forêts, préserver la biodiversité et sauvegarder les abeilles, essentielles à la pollinisation et à l’agriculture.
- Grâce à la sensibilisation des populations, à la prévention des feux de brousse et à l’implantation de ruches, l’AEH a contribué à la création et à la protection de plus d’une dizaine d’hectares de forêts, tout en générant des revenus pour les ménages et en améliorant la production agricole locale.
- Saluée par les autorités et les partenaires pour son impact positif, l’AEH qui fait face à des obstacles majeurs, notamment l’absence de certification du miel pour l’exportation, l’usage des pesticides, les feux de brousse et les vols, reste pourtant engagée à renforcer et à étendre son action.
C’est en savourant les chants des oiseaux des champs, au fil de notre traversée à dos d’un taxi-moto, que nous avons accédé à la concession de Togbui Kossi Michel Tsèvi, Liguidi 1er, chef du village de Danyi Atigba-Tonota, situé à environ 10 km de Danyi Apéyémé, et président de l’association Apiculture, Environnement et Humanité (AEH) dont le siège social est basé à Danyi Apéyémé.
À l’annonce de notre arrivée, il vint à notre rencontre. « Woezo loo », lança-t-il en langue locale Dayes, pour souhaiter la bienvenue, dans son palais, à ses hôtes. Pour témoigner son hospitalité, il offrit une eau, dont la fraîcheur rappelait le climat du milieu naturel de Danyi.
Il était un peu plus de 9 heures du matin, lorsque, après des salutations fraternelles, Togbui Tsèvi, visiblement heureux d’accueillir ses hôtes, demanda à son épouse de préparer un copieux plat de foufou, pendant même qu’il s’enquit des motifs de la visite.
Un apiculteur autodidacte
Né en 1952, à Danyi Apéyémé, une localité située à environ 200 km au nord-ouest de Lomé, où il fit son école primaire, il partagera son enfance entre le Togo et le Ghana, où il obtînt son Brevet d’étude du secondaire. Son adolescence et sa jeunesse seront aussi partagées entre l’école et l’agriculture.
« Je vivais seul au Ghana dès l’adolescence et je satisfaisais à mes besoins grâce aux activités agricoles. Je produisais plusieurs denrées pour satisfaire la demande de la population, notamment le manioc et l’igname », confie-t-il.
La pratique de l’agriculture permit à ce dernier de développer très tôt une affection pour la préservation de la biodiversité, notamment les abeilles. « Depuis mon enfance, j’aimais les abeilles. Quand je vais au champ et que je vois les abeilles se poser sur les fleurs, je n’aime pas qu’on les tue », souligne-t-il.
Toutefois, malgré cet attachement, il recourait, comme beaucoup d’autres jeunes à l’époque, à des méthodes destructrices pour extraire le miel, notamment la coupe de branches d’arbres ou l’usage du feu pour éliminer les abeilles. « Cette méthode me faisait mal puisque les abeilles sautaient dans le feu, que nous allumons, en voulant s’échapper et mourraient », dit Tsèvi.
Mais, au fil du temps, en cherchant à préserver les abeilles, il finira par trouver une solution. « J’ai fini par découvrir qu’une fois que l’eau touche leurs ailes, les abeilles ne parviennent plus à sauter. Avec cette découverte, j’ai commencé à prélever du miel sans détruire les abeilles comme par le passé, et cela m’a réjoui », souligne-t-il.
Quelques années plus tard, il fera la rencontre d’un expert en apiculture qui lui transmettra des connaissances sur la fabrication des ruches de langstroth. Des compétences qu’il va renforcer en 2013, au Mali, en fabrication de ruches de type kényan.

Protéger des forêts grâce aux abeilles
Avec son expertise, Togbui Tsèvi rentra à Danyi Apéyémé au début des années 2000. Il entreprend, dès son retour, de concrétiser une initiative visant à restaurer le couvert végétal dégradé et la biodiversité, en combinant le reboisement et l’apiculture.
« Les arbres jouent un rôle important dans nos vies, mais j’ai constaté que nous les coupons sans les replanter, alors que l’homme a besoin de l’ombrage qu’ils procurent, même dans les champs. J’ai aussi remarqué que les produits forestiers non ligneux, pourtant utiles à la santé humaine, étaient en train de disparaître sous l’effet conjugué du déboisement et des feux de brousse. C’est à partir de ces constats que j’ai eu l’idée de réunir des proches, des amis et d’autres apiculteurs qui partageaient la même vision de la préservation de l’environnement, afin de former un groupement d’apiculteurs », raconte-t-il à Mongabay.
Il ne s’agissait pas seulement de protéger les forêts, mais aussi de sauver l’espèce des abeilles sans dards, qui jouent un rôle important dans la pollinisation des champs, et qui produisent aussi du miel pour l’homme. « Les abeilles constituent une espèce animale très importante pour la survie de l’homme, en premier notre agriculture, mais aussi notre santé, parce que sa piqûre fait du bien à l’organisme, et le miel, avec cette différente vertu, est tout aussi importante », dit Tsèvi.
De cette ambition, est née, en 2002, l’Union des Apiculteurs du Grand Kloto (UAGK). Connue aujourd’hui sous le nom d’Apiculture Environnement et Humanité (AEH), cette association regroupe des apiculteurs de Danyi, Kpélé, Kloto et Agou, et porte une initiative visant à protéger les forêts à travers la promotion de l’apiculture.
Pour les membres, il s’agit également d’accompagner le gouvernement, et surtout les agents des eaux et forêts, dans la protection des écosystèmes forestiers.
« Au Togo, nous plantons les arbres chaque 1er juin, et dans le cadre de différents projets pour renforcer le couvert végétal, mais un défi majeur devrait être résolu. Il s’agit de l’entretien des plants, qui ne peut se faire si les populations ne comprennent pas les enjeux et surtout si elles n’en tirent aucun profit. C’est donc dans cet élan, que sous le leadership de papa, les apiculteurs ont commencé à développer une stratégie de protection des forêts avec l’apiculture », raconte Gnagno, fils de Tsèvi, et membre de l’AEH.
En plus de protéger les forêts déjà existantes, l’AEH procède à des négociations des terres auprès de ses membres, ou des personnes de la communauté pour en créer de nouvelles, toujours dans le but de protéger l’environnement et la biodiversité, notamment les abeilles qui contribuent à une production agricole.

Des approches conjuguées
Pour atteindre son objectif de protection des forêts, l’AEH a adopté diverses approches. La première consiste à sensibiliser les populations riveraines des forêts. Cette sensibilisation permet de mettre en place un système d’alerte pour éviter ou intervenir rapidement en cas de feu de brousse sauvage.
« Nous impliquons les populations, même celles qui ne sont pas membres de l’AEH dans la gestion des forêts. Elles constituent des lanceurs d’alerte en cas de feu de brousse ou d’une action inhabituelle comme la coupe des arbres de nos forêts. Des numéros de téléphone sont communiqués afin qu’ils puissent nous alerter à temps, pour toute action urgente. Cette approche nous a permis d’intervenir plus d’une fois et de limiter les dégâts liés aux feux de brousse », dit Gnagno Tsèvi.
L’association, s’attèle aussi à la mise en place des pares-feux pour éviter tout feu de brousse. « Nous faisons chaque année les pares-feux, ce qui nous permet de préserver nos ruches d’abeilles. Si personne n’y met pas le feu directement dans la forêt avec une intention particulière, il est difficile d’enregistrer des feux de brousse », ajoute Elarick Tsèvi, membre de l’AEH.
L’autre approche est la motivation des agriculteurs, producteurs de charbon de bois et propriétaires terriens à s’intéresser à l’apiculture. Cette action reste clé dans les stratégies de préservation des forêts, selon le leader de l’AEH, Togbui Liguidi 1er.
« Depuis le lancement de notre groupement, jusqu’à sa mutation en Association, nous continuons d’expliquer aux gens qu’au lieu par exemple de couper un arbre, pour gagner 20 mille francs CFA (environ 36 USD) avec la production du charbon, il peut gagner plus de 20 mille par an en gardant cet arbre sous lequel il aurait placer une ruche. C’est ce que nous essayons d’inculquer à tout le monde, et ceux qui comprennent rejoignent l’Association », témoigne-t-il.
L’ensemble des actions mises en œuvre comme stratégie de protection des forêts à Danyi, de l’avis des membres de l’AEH, est gagnant.
« Aujourd’hui, avec cette stratégie, la coopérative est parvenue à créer et à protéger depuis, une forêt de 4 hectares à Danyi Apéyémé au sein de laquelle elle a implanté des ruches, en plus d’autres îlots de forêts qu’elle parvient à protéger sur l’ensemble de la préfecture. Depuis 03 ans, un espace de 6 hectares a été acquis et complanté de 6 000 plants, dans la même dynamique de protection de l’environnement », dit Gnagno.
Hormis la préservation de la biodiversité, l’extraction du miel constitue une source de revenu important pour les ménages.
« Nous arrivons à avoir des revenus qui nous permettent de subvenir à nos besoins, et de payer la scolarité de nos enfants. En plus de cela, nous gardons nos plants et les abeilles contribuent à améliorer la pollinisation de nos champs à proximité », confie Wetro Adjo, membre de AEH.

Une initiative à impacts multiples
L’initiative d’AEH est appréciée par les services publics en charge de la préservation de l’environnement et des ressources forestières du Togo. Kao Tombiou, capitaine des Eaux et forêts et directeur préfectoral de l’Environnement à Danyi, rencontré à Danyi Apéyémé, parle des impacts.
« Avec la dégradation des forêts, nous ressentons le réchauffement climatique, l’irrégularité des pluies et la baisse de la production agricole. Il devient donc urgent de préserver nos forêts. L’approche de l’AEH, qui consiste à protéger la forêt à travers l’apiculture, est une initiative très bénéfique, autant pour la nature que pour les populations. Des forêts préservées favorisent de meilleures pluies, une bonne production agricole et, par conséquent, de meilleurs revenus pour les communautés essentiellement agricoles », affirme Capitaine Kao à Mongabay.
Au-delà, il soutient aussi que le développement de l’apiculture contribue fortement à la pollinisation des plantes, ce qui favorise la reproduction des végétaux, la diversité florale et le maintien des écosystèmes.
« Autrement dit, elle participe à la préservation de la biodiversité et à la conservation de multiples espèces végétales, qui ont toutes leur rôle dans la chaîne alimentaire naturelle. Chaque espèce dépend d’une autre pour survivre ; il est donc essentiel de conserver cette diversité pour garantir l’équilibre et le bien-être des écosystèmes », a ajouté le Capitaine Kao.
« L’apiculture joue un rôle important dans la lutte contre la déforestation. Vous savez que la déforestation est souvent liée à la recherche de moyens de subsistance : les populations coupent les arbres pour le bois de chauffe ou pour le sciage, afin de répondre à leurs besoins. Si l’apiculture leur permet de mieux vivre, cela réduit la pression sur la forêt et contribue à limiter la déforestation. Et c’est le cas quand on observe les forêts préservées par l’AEH et dans le cadre d’autres initiatives », souligne Emmanuel Monkounti, expert en gestion durable des ressources forestières.
Pour les responsables de Iroko Desarrollo Forestal Sostenible (Iroko DFS), une ONG espagnole dédiée à la conservation de l’environnement et au développement socioéconomique, qui accompagne depuis deux ans l’AEH, cette initiative qui permet, non seulement de préserver les ressources, mais aussi de contribuer à augmenter les revenus des ménages, est louable et mérite d’être soutenue davantage.
« Je pense que la manière la plus efficace de soutenir un projet est de le faire lorsqu’il génère un certain profit. Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’aider l’environnement, mais aussi de gagner de l’argent et de permettre aux gens d’avoir des revenus supplémentaires », dit Marta Nuero Aristizabal, ingénieure forestière et coordinatrice générale d’Iroko DFS.
Grâce au soutien de cette structure, l’AEH accompagne plus d’une dizaine de femmes à la pratique de l’apiculture dans une perspective de leur autonomisation.

Relever les défis et certifier le miel
Pour maintenir cette dynamique de préservation des forêts par l’apiculture, l’AEH entend procéder à la certification de son miel, afin de l’exporter et d’augmenter le revenu de ses membres.
« Pour le moment, on n’a pas encore la certification pour exporter notre miel. Du coup, on ne peut pas faire des ventes en gros, ni gagner un bon revenu en une seule vente ; c’est justement l’un de nos grands défis. Pourtant, les tests ont montré que notre miel est de bonne qualité, mais sans la certification, on ne peut toujours pas l’exporter », dit Togbui Liguidi 1er.
Au-delà, l’utilisation excessive des pesticides chimiques, les feux de brousse et les actes de vol sont des obstacles aux initiatives de l’association.
Toutefois, ces challenges n’arrêtent pas l’engagement des membres de l’AEH dont le leader a été élevé en 2018 au rang d’officier de l’ordre du mérite agricole.
Image de bannière : Togbui Kossi Michel Tsévi Liguidi 1er inspectant une ruche dans un ilôt de forêt à Danyi Atigba-Tonota. Image de Charles Kolou pour Mongabay.
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