- L'érosion côtière grignote inexorablement les côtes africaines, réduisant aujourd'hui, à des bandes de terre de quelques mètres, ce qui était des kilomètres entre temps.
- Le phénomène est particulièrement présent dans les pays d’Afrique de l’Ouest et centrale, avec des causes naturelles et humaines, telles que les vagues, la marée et les vents venus de l'Atlantique.
- Les pays d’Afrique de l'Ouest et centrale, pour la plupart, privilégient les solutions d’ingénierie lourde aux solutions douces et naturelles, notamment la restauration des mangroves et la plantation des cocotiers pour fixer les sols et protéger la biodiversité marine.
En dépit des efforts pour venir à bout du phénomène, la côte africaine est toujours victime de l’érosion côtière de plus en plus intense. Dans les pays côtiers du continent, la mer avance chaque année de plusieurs mètres. Elle détruit habitations, infrastructures socio-économiques, terres, patrimoines culturels locaux et historiques, villages. Des localités entières ont déjà disparu de la carte dans beaucoup de territoires littoraux en Afrique. Les communautés côtières sont menacées dans leur existence. Selon la Banque mondiale, l’érosion côtière a déjà causé la mort d’environ 13 000 personnes en Afrique de l’Ouest. Dans de nombreux pays en Afrique subsaharienne, le coût de la dégradation des côtes s’évalue à des centaines de millions de dollars, sur les 30 dernières années. Dans le même temps, ces pays enregistrent de collosales pertes annuelles de ressources, en raison de l’érosion de leur côte.
En Côte d’Ivoire, l’un des pays ayant le plus long littoral de l’Afrique de l’Ouest, après le Nigeria, avec environ 570 kilomètres de longueur, la mer grignote les terres et transforme chaque jour le paysage de plusieurs localités. Le village de Lahou-Kpanda, presqu’île fragile cernée par la lagune, le fleuve Bandama et l’océan Atlantique, y est devenu le symbole dramatique de l’érosion côtière. La mer modifie chaque jour un peu plus le paysage de ce village. Les vagues puissantes, accentuées par la montée des eaux liée au changement climatique, sapent continuellement le littoral, faisant reculer la côte de plus de deux mètres par an. « Avant, notre village s’étendait sur plus de deux kilomètres. Aujourd’hui, il ne reste que 200 mètres de large », confie Emmanuel Idi, jeune guide local d’une vingtaine d’années, qui observe l’horizon avec inquiétude.
Les infrastructures coloniales ont déjà disparu : la sous-préfecture, l’hôpital, la prison. Seule l’église de 1933, avec ses murs en pierre et son toit de tuiles orangées, résiste encore fièrement aux assauts des vagues. La construction du barrage de Kossou dans les années 1970, en modifiant le débit du fleuve Bandama, a perturbé l’équilibre naturel qui protégeait la côte, aggravant le phénomène de l’érosion.
Le plus bouleversant se trouve du côté du cimetière. « Les tombes sont pillées, certains corps ont été exhumés et déplacés, d’autres sont restés là », dit Idi, montrant des sépultures éventrées, où la végétation tente de reprendre ses droits. « Il arrive que les pêcheurs retrouvent des ossements dans leurs filets ». Les cavités béantes des tombes, remplies de sable, témoignent de cette lutte perdue contre l’océan.

Destruction des éléments du patrimoine culturel local
La République du Congo, en Afrique centrale, riche de ses paysages variés et de son littoral s’étendant sur environ 170 kilomètres le long de l’océan Atlantique, est confrontée aussi à une menace croissante de l’érosion côtière. Le phénomène, est particulièrement visible à Pointe-Noire, principal port et deuxième ville du pays, ainsi que dans la région de la baie de Loango. Dans ce pays, les eaux envahissent même des lieux historiques, et l’avancée de la mer détruit, non seulement les terres, mais aussi des éléments précieux du patrimoine culturel local.
Le site historique de la traite des esclaves, situé sur des falaises de sable dans la localité de Loango, dans le département du Kouilou au sud du pays, est gravement affecté par l’érosion marine provoquée par les courants puissants de l’océan Atlantique.
Vanessa Claude Mavila, présidente de la Fondation Eboko, explique que ce site est « un lieu sacré menacé par la montée des eaux » et que « la communauté locale craint qu’une partie de leur histoire disparaisse avec l’érosion côtière ». « Des tombes sacrées disparaissent suscitant une inquiétude croissante parmi les habitants », dit-elle.
La baie de Loango n’est pas le seul site en danger. L’estuaire de Songolo, situé dans la ville de Pointe-Noire, a subi un recul spectaculaire du trait de côte, entraînant la destruction d’habitations et d’espèces végétales.
« L’avancée des eaux marines a presque englouti l’estuaire de Songolo, compromettant la vie des pêcheurs locaux et constituant un exemple de drames occasionnés par les érosions côtières au Congo », explique Bionick Andrey Mokoke, président de l’Association Alliance Sacrée pour la protection de la nature (ASPN), basée au Congo.
Selon ce dernier, l’érosion côtière demeure une préoccupation majeure dans le pays ; les études indiquent que les prochaines années risquent d’être plus alarmantes, en raison des effets actuels accentués par le changement climatique.
Aléas du climat et pratiques humaines non durables
Sur la côte camerounaise, c’est la cité balnéaire de Kirbi, chef-lieu du département de l’Océan, au sud du pays, située à cinq heures de route de Yaoundé, qui subit les affres de l’océan. En 2023, trois établissements hôteliers ont vu leurs façades détruites, une base des pêcheurs avait été engloutie, quatre d’entre eux arrachés à la vie et le matériel de pêche emporté, ainsi que des dizaines d’habitations. Des victimes préfèrent passer à autre chose.
Jean Biwoli, Chef service de la conservation et du monitoring environnemental à la Délégation départementale du ministère de l’Environnement, de la protection de la nature et du Développement durable (Minepded), explique que cela fait une dizaine d’années que l’érosion côtière s’est accentuée à Kribi. « Quand vous essayez de parcourir certains endroits, vous constatez qu’il y a des arbres qui servaient d’ombrage et qui luttaient contre l’érosion, qui sont tombés. Aussi, dans la zone d’Ebome, il y a une dizaine de maisons qui ont déjà été détruites, et deux hôtels, Malapane et Palm Beach, qui ont grandement été impactés par ce phénomène. Aujourd’hui, au niveau du lycée bilingue de Kribi, nous craignons que la route soit coupée, si rien n’est fait », a déclaré Biwoli.

Le long de la plage, l’on aperçoit de gros trous laissés par des arbres arrachés, des rochers dénudés et même la chaussée attaquée par les eaux ; par-ci, par-là, des détritus de parpaings, grillages et poteaux parsèment tout un espace. « Il s’agit d’une digue qui avait été construite par un opérateur économique dans le but de protéger son hôtel contre la furie des eaux de l’océan. Malheureusement, l’ouvrage n’a pas résisté à l’érosion », a affirmé Laurent Ndongo, habitant de Kribi 1er.
« Nous sommes impuissants face à ce qui se passe. Nous avons l’impression qu’il y a une conspiration contre notre peuple. Ces eaux nous troublent le sommeil. Chaque fois, nous nous disons qu’elles viendront nous engloutir la nuit. Et, je pense qu’elles ne tarderont pas à le faire », dit sa Majesté Emmanuel Ngandi Ngoua, chef du village Nzami, dans l’arrondissement de Kribi 2ème.
Pêcheur de plus de 70 ans, il se souvient qu’il y a environ 10 ans, une distance de près de 1000 mètres séparait encore la mer de la plage, et que des arbres et des cocotiers laissés par l’administration allemande, il y a au moins un siècle, protégeaient la berge marine. Toute cette végétation a été détruite par l’eau. « Nous avons un repère au niveau d’Ebomé avec le Pipeline Tchad-Cameroun. Lors de sa construction, au niveau de la jonction du pipeline avec la mer, il y a un certain point qui a été matérialisé. Mais, 10 ans après, lorsqu’on avait évalué, on a trouvé que cette matérialisation avait reculé de 20 m. C’est ce qui nous permet de faire ce calcul. Là au moins, on avait un indicateur sûr et c’est perceptible actuellement. Aujourd’hui, l’eau qui se trouvait à une bonne distance de ce point le dépasse de 20 m. Etc. constat a été fait en 2020 », explique Biwoli.

Plusieurs facteurs sont à la base de l’érosion côtière au Cameroun comme au Congo. Outre le changement climatique mondial, avec l’augmentation du niveau des océans, liée à la fonte des glaciers et à la dilatation thermique des eaux qui accélère la disparition des côtes, les pratiques humaines non durables, telles que l’extraction de sable ou la construction d’infrastructures non adaptées, perturbent les écosystèmes naturels des rivages.
L’historien et muséologue Joseph Kimpfonko, qui a longtemps étudié l’histoire de la côte congolaise, explique : « Le littoral de la baie de Loango est très grand, et pour le protéger, il faudrait penser à la construction de grandes digues, qui protégeront le reste du littoral ».
Kimpfonko met en lumière la perte progressive des paysages que les Congolais ont autrefois connus et souligne que, sans un effort de préservation concerté, ces terres risquent de disparaître à jamais. « Le plus vieux cimetière de Loango construit en 1890 a été détruit par l’érosion et les familles peu nanties n’ont pas pu sauver les restes de leurs défunts parents, et on voyait flotter les ossements sur les eaux de l’océan Atlantique. Le défi majeur, aujourd’hui, est de trouver un financement, afin de sauver le reste du littoral qui risque de disparaitre à jamais si rien n’est fait ».
Au Congo, la destruction des habitations des communautés, la perte de terres agricoles et de la biodiversité, la dégradation des écosystèmes côtiers est, selon Mokoke, les impacts de l’érosion côtière. « Le recul du trait de côte, atteignant jusqu’à 50 mètres par an dans certaines zones, menace également le développement économique, réduisant les ressources naturelles et affectant le tourisme côtier », dit-il. « Cette érosion compromet également la conservation de la biodiversité, car les habitats côtiers, tels que les mangroves, jouent un rôle crucial dans la protection contre l’érosion et le maintien de l’équilibre écologique », ajoute-t-il.
Auguste Owona, enseignant au lycée bilingue de Kribi II, chef traditionnel de troisième degré et Secrétaire général adjoint du Conseil régional des chefs, explique que le port en eau profonde de Kribi, la fibre optique qui va du Brésil au Cameroun et le pipeline, sont aussi l’une des causes de l’avancée de la mer au Cameroun. « La route qui relie Kribi aux régions du Littoral et du Centre pourrait disparaître si rien n’est fait. Elle se ronge au fil des jours. L’érosion avance à grand pas. Le lycée bilingue est menacé. Je crois qu’il faut déjà penser à la délocalisation de cet établissement », a-t-il proposé.

Il renseigne que les autorités départementales ont déjà pensé à la déviation de la route, mais il ne trouve pas ceci comme une solution au problème, étant donné que même des habitations sont en danger. Les populations n’ont pas de moyens pour se prémunir. « L’océan est une menace et dire que les populations peuvent prévenir l’érosion, c’est trop dire », a martelé l’autorité traditionnelle.
En tant que citoyenne avisée, Téclaire Kingué relève : « Je suis native de Kribi ; il y a dix ans de cela, la mer n’était pas aussi proche du continent. Tous les arbres ont été renversés et cela contribue à la dégradation de la côte. Ces arbres (badamier, calebassiers et les cocotiers), qui ont été plantés par les Allemands, sont adaptés à la plage, supportent le taux de salinité, contrairement à d’autres plantes qui ne le peuvent pas », dit Kingué, née à Kribi il y a plus de 40 ans.
Elle souhaite que des mesures soient prises avec la contribution de toutes les parties prenantes (pouvoirs publics, organisations de la société civile, organisations non-gouvernementales, populations riveraines) pour la restauration des plages. Si Kribi est engloutie, s’inquiète-t-elle, c’est tout le pays qui va perdre. « Une régénération assistée de ces écosystèmes est nécessaire pour constituer une barrière entre la terre et la mer, pour restaurer les mangroves. Il faut des digues construites de manière architecturale après étude », propose Kingué.
Stabilisation du cordon sableux
En Côte d’ivoire, des travaux de stabilisation du cordon sableux situé à l’embouchure du fleuve Bandama, entre la lagune et la mer, pointé du doigt comme la cause de la très forte érosion de la côte, sont réalisés à Lahou-Kpanda, grâce à la Banque mondiale, à travers le projet WACA (West African Coastal Areas), un programme régional doté de 222 millions USD, pour la lutte contre l’érosion côtière en Afrique de l’Ouest.

Par contre, au Congo, les communautés avoisinant le littoral, conscientes de l’urgence de la situation, ont décidé de se prendre en charge en collaboration avec des associations comme Eboko. « Le planting d’arbres mémoriels ou encore l’inauguration du verger Eboko sont des actions qui visent, non seulement à freiner l’érosion, mais aussi à sensibiliser les communautés sur l’importance de protéger leur environnement. Des initiatives qui permettent de stabiliser les sols tout en créant un lien entre la préservation du patrimoine et le développement durable », affirme Mavila.
La lutte pour freiner la progression de l’érosion côtière, qui connaît un recul de ses côtes estimé entre 2 et 3 mètres par an, menaçant directement les populations riveraines et leurs moyens de subsistance, prévoit aussi la construction de digues de protection, la restauration des mangroves qui constituent des barrières naturelles contre l’érosion, et la relance de la filière coco, les racines des cocotiers contribuant à stabiliser les sols.
Ces travaux représentent un espoir concret pour les habitants de Lahou-Kpanda, même si la bataille contre l’océan semble parfois perdue d’avance.
Au-delà des ouvrages de protection et de stabilisation du cordon sableux, la lutte prévoit également un accompagnement des populations dans leur adaptation aux changements environnementaux. Les travaux engagés visent, non seulement à protéger les infrastructures existantes, mais aussi à sécuriser les zones d’habitation et les espaces communautaires essentiels comme l’école et les lieux de culte. La communauté, malgré sa vulnérabilité croissante, fait preuve d’une résilience remarquable. Les pêcheurs doivent constamment adapter leurs pratiques face à l’évolution de l’embouchure et aux modifications du littoral. La protection du village s’inscrit dans une approche globale qui combine solutions techniques et préservation du tissu social. Le gouvernement ivoirien, conscient que Lahou-Kpanda pourrait servir de modèle pour d’autres zones menacées du littoral ouest-africain, suit de près l’évolution de ce site pilote. La réussite de ces mesures de protection pourrait déterminer l’avenir de nombreuses autres communautés côtières de la région, confrontées aux mêmes défis climatiques et environnementaux. L’enjeu dépasse ainsi largement les frontières du village : il s’agit de développer des solutions durables pour l’ensemble du littoral ouest-africain.
Le gouvernement congolais, pour sa part, a planifié une série d’initiatives pour contrer l’érosion côtière au nombre desquelles la valorisation de la « Route des esclaves », par la construction d’un musée de la mémoire et de l’esclavage, à des fins de diversification de l’économie nationale, ou encore la construction des bassins de rétention d’eau, pour une bonne gestion des eaux dans les municipalités.
« Nous devons combiner les approches traditionnelles avec les solutions modernes. Replanter les mangroves, c’est aussi rétablir une partie de notre héritage culturel. Les mangroves faisaient partie intégrante de la vie côtière, il y a des siècles. La disparition de ces habitats affecte la chaîne alimentaire et la capacité des espèces à survivre, menaçant ainsi l’équilibre écologique des zones côtières », souligne Mavila.

Au Cameroun, dans la zone de Yoyo, un village des pêcheurs, situé à près de cinquante kilomètres de Douala, un Programme régional de développement et de restauration de la mangrove du Littoral (Prdrml), est mis en place. Selon Anthony Nnoke Ngwese, Secrétaire général du Conseil régional du Littoral., une bonne partie de l’érosion est due à la coupe de la forêt des mangroves pour des raisons d’habitation, d’agriculture, de séchage de poisson, etc.
Solutions d’ingénierie lourde
Au Bénin, on observe sur une partie des 125 km de côte de ce petit pays ouest-africain d’environ 13 millions d’habitants, la construction d’infrastructures de protection, afin de stabiliser le littoral et réduire l’impact des vagues. Comme dans la majorité des pays d’Afrique de l’Ouest, les mesures de gestion contre l’érosion côtière, qui ravagent les communautés vivant dans les localités comme Hillacondji, Agoué, Grand-Popo, Ouidah et Cotonou, reposent principalement sur des solutions d’ingénierie lourde, aussi appelées infrastructures grises. Les ouvrages visent à stabiliser les côtes en réduisant l’énergie des vagues et en retenant les sédiments. Ainsi, l’État béninois a fait installer des épis pour protéger la côte, notamment à l’Est de Cotonou. Mais leur coût élevé, en termes de construction et d’entretien, limite leur déploiement généralisé.
De plus, après chaque épi installé, l’érosion se déplace plus à l’Est, créant de nouveaux défis. Enfin, ils ne garantissent pas toujours une solution durable, comme en témoigne l’effondrement de structures mal entretenues au Ghana après seulement 15 ans.
Le Bénin, avec des côtes principalement sableuses, est particulièrement exposé aux vagues qui déferlent depuis l’Atlantique, ce qui fragilise davantage le littoral. Les effets du changement climatique, l’urbanisation croissante des façades littorales, la dégradation des écosystèmes naturels côtiers, la commercialisation du sable marin et la multiplication des barrages et retenues d’eau, sont autant de raisons qui expliquent l’avancée de la mer sur le littoral béninois.
À Grand-Popo, par exemple, l’érosion côtière engloutit des espaces cultivables et affecte les moyens de subsistance des populations. Certains habitants sont contraints d’utiliser leurs propres habitations comme espaces de culture, afin de continuer à pratiquer le maraîchage, leur principale source de revenus. Dans cette même région, des villages ont disparu sous l’eau, avec une partie de leur histoire.
Vincent Coffi, originaire de Docloboé, un village de la région englouti par la mer depuis quelques années, se désole : « Aujourd’hui que mes enfants ont grandi, ils me réclament de connaitre leur village d’origine. Même si je sais que c’est un phénomène naturel qui est à la base de la disparition de ma maison familiale, ça fait quand même mal ».

Dans le Sud du Benin, l’ONG Corde s’investit depuis 2008, dans la mise en œuvre des mécanismes d’adaptation aux effets du changement climatique dans les zones rurales. Pendant 5 ans, dans l’arrondissement de Djègbabji situé dans la commune de Ouidah, Ebénézer Houndjinou, Coordonnateur de cette ONG, et ses collaborateurs ont travaillé à la restauration de mangroves sur une superficie de neuf hectares. « Les mangroves jouent un rôle de barrière naturelle en cas de phénomènes climatiques extrêmes. Restaurer donc les mangroves contribue à stabiliser les côtes pour lutter contre l’érosion. Nous n’avons pas fait que planter des mangroves, on a pratiqué la restauration hydrologique des mangroves. Nous sommes partis d’un site totalement dégradé qu’on a restauré », dit Houndjinou à Mongabay.
Depuis plus de 15 ans, cette ONG initie des projets pour contribuer à la sauvegarde de l’environnement par la promotion des pratiques et actions de développement durable.
La mer commande le déroulement des activités de pêche
Sur la côte togolaise voisine du Bénin, la mer avance aussi avec force et elle chasse les populations, ravageant leurs habitations, emportant leurs infrastructures socio-économiques (hôtels, boutiques, bars-restaurants, routes…) et détruisant la biodiversité.
Même les cimetières n’échappent pas à la montée des eaux comme un peu partout dans les agglomérations le long du littoral en Afrique subsaharienne.
La mer ne se limite pas à la destruction des infrastructures, elle commande le déroulement des activités de pêche à certains endroits sur la côte, comme c’est aussi le cas au Cameroun, où le calendrier de pêche est perturbé, et les pêcheurs n’entrent plus en mer comme il était de coutume (à partir du 15 août pour l’ouverture de la pêche). Le trait de côte avance chaque année et décape une partie de la superficie du Togo, qui perd par endroit un kilomètre de terre. « D’après les calculs que nous avons effectués, on a perdu jusqu’à 800 mètres de plage à certains endroits. C’est énorme en termes de perte de terre », declare Tchannibi Bakatimbe, Lieutenant-Colonel des Eaux et forêts et Chef division Préservation des milieux et cadre de vie au ministère de l’Environnement et des ressources forestières (MERF) du Togo.
À Agbodrafo, localité en bordure de mer, dans la banlieue Est de Lomé en direction du Bénin, l’impact de l’érosion côtière est perceptible avec les maisons abandonnées et/ou à moitié endommagées par la mer. « L’avancée de la mer nous a créé beaucoup de dégâts. Tu vois le puits là-bas seul, c’est là où je suis né, et c’était la maison de mon père. Depuis des années, mes parents, arrière-grands-parents avaient résidé loin de là où nous sommes aujourd’hui. J’étais encore petit quand on a goudronné cette route. La voilà aujourd’hui en partie décapée par la mer, et l’État a dû refaire une nouvelle route. Avant celle-ci dont j’ai été témoin de la construction, il y a une première route qui avait été engloutie depuis », dit Agbodjin Agbé Messandjin, un riverain.

La pêche, qui reste la principale activité pour la majorité des populations autochtones vivant à proximité de la côte, est très influée par l’érosion côtière, qui a mis à nu les beach rock par endroit. « Les pêcheurs togolais n’ont pas pour habitude d’utiliser ce qu’on appelle la scène tournante, qui est une technique de pêche en mer. Ils pratiquent beaucoup la scène de plage. Cependant, le beach rock a un impact considérable sur cette activité, parce qu’il limite les zones où les pêcheurs peuvent lancer et tirer leurs filets jusqu’à la plage. Cela affecte donc fortement leurs pratiques », explique Gabriel Segniagbeto, Professeur de zoologie à l’université de Lomé et Conseiller scientifique de l’Association togolaise pour la conservation de la nature, dénommée Agbo-Zegue.
« L’avancée de la mer a un grand impact sur notre activité de pêche ; nous n’arrivons plus à capturer les poissons comme avant. Actuellement, c’est avec peine que nous mangeons. Sincèrement, l’avancée de la mer a fait apparaitre les roches, et cela déchire nos filets et gâtent nos pirogues. Nous n’avons pas de moyens pour résister à la mer qui avance », dit Apélété Denor, président de l’Association des pêcheurs « Main dans la Main », à Agbodrafo.
Cette érosion côtière engendre aussi des impacts socio-culturels, affectant gravement, selon Sylvain Akati, Directeur exécutif de l’ONG AJEDI (Action des Jeunes pour le Développement Intégral), « la stabilité sociale de certaines communautés ». « Face à l’avancée de la mer, certaines d’entre elles, ont dû se déplacer, tandis que d’autres familles ont perdu leur patrimoine, englouti par la mer, et certains lieux de culte aussi ont été dévastés. Ce phénomène a entraîné une fragmentation du tissu familial et social. C’est aussi un effet amplificateur de la pauvreté dans la zone littorale, parce qu’on enregistre la perte des espaces exploités à des fins de maraichage », precise Akati, spécialiste des questions d’économie maritime.
Au-délà des infrastructures socioéconomiques, on assiste aussi à la détérioration de la biodiversité, notamment les tortues marines, particulièrement vulnérables à l’érosion côtière. « L’érosion côtière et la formation de bandes de beach rock réduisent l’espace de ponte disponible. L’érosion forme également des micro-falaises de sable que les tortues ne peuvent pas escalader, les obligeant parfois à pondre leurs œufs dans des zones exposées à l’humidité. Or, si un nid est mouillé, les œufs ne pourront pas éclore ; ce qui a un impact majeur sur la reproduction des tortues », explique Professeur Segniagbeto.
Disparition des invertébrés et destruction des habitats de nombreuses espèces
Par ailleurs, l’érosion côtière entraîne la disparition des invertébrés dans les zones méso-littorales et infralittorales, tout en détruisant l’habitat de nombreuses espèces. « Autrefois, ces invertébrés constituaient une source d’alimentation pour diverses colonies d’oiseaux d’eau qui fréquentaient le littoral. Aujourd’hui, ces invertébrés ont presque entièrement disparu, et avec eux les oiseaux qui en dépendaient par leur presence », affirme Professeur Segniagbeto.
Le phénomène vécu au Togo est fondamentalement lié à la construction de deux infrastructures économiques majeurs : le Port Autonome de Lomé et le Barrage hydroélectrique d’Akossombo au Ghana. « L’érosion côtière, telle que nous la connaissons aujourd’hui, s’est déclenchée sur la côte togolaise à partir des années 1960. Et, cela a été la conjugaison de deux actions. Il s’agit du barrage d’Akosombo qui a été construit dans les années 1960-1964 au Ghana et le port de Lomé. C’est après la construction de ces deux ouvrages, qu’il a été constaté un début d’érosion dans la zone située à l’Est immédiat du port », explique Tchannibi Bakatimbe.
Ces deux infrastructures, explique-t-il, sont venues rompre l’équilibre de la dynamique morpho structurale de la côte togolaise. « L’analyse montre que ces ouvrages ont un impact sur la dynamique littorale, c’est-à-dire l’équilibre entre les apports et les départs de sédiments sur la plage. Nous savons que ces apports proviennent principalement des fleuves, qui transportent les sédiments depuis les continents jusqu’à la plage », explique Dr Kouami Dodji Adjaho, chercheur à l’université de Lomé. « La construction du barrage d’Akossombo, par exemple, bloque une partie des sédiments qui devraient atteindre la côte pour être redistribués par la dérive littorale (courant côtier de direction Ouest-Est), contribuant ainsi à la formation naturelle de la plage. Le barrage a donc un impact direct sur la régénération des plages, tout comme d’autres infrastructures, telles que les jetées des ports et les épis, qui perturbent également la distribution du transit sédimentaire », ajoute Adjaho.
Victimes, les populations contribuent elles-mêmes à exacerber le recul du trait de côte. « Il y a des actions des communautés du littoral qui sont des actions d’amplification de l’érosion côtière que nous constatons. Il s’agit du prélèvement du sable et du gravier marin malgré les sensibilisations et l’interdiction formelle de cette activité. C’est une action d’amplification, parce que c’est toujours du sédiment qui est prélevé de la côte, et c’est un manque à gagner dans le cadre du transit littoral », explique Bakatimbe.

En outre, le changement climatique aggrave l’érosion côtière en entraînant une élévation du niveau de la mer. « Les tempêtes et cycles naturels d’ondulations liés aux modifications climatiques aggravent l’avancée de la mer vers les installations humaines sur la terre ferme. Cette érosion menace 42 % de la population nationale, des unités industrielles, des activités économiques et portuaires, des vestiges touristiques, des villages de pêche. Dans le futur, tous les scénarios climatiques indiquent une amplification de ce phénomène, car l’amplitude d’élévation du niveau de la mer va passer de 11,35 cm en 2025 à 62 cm en 2100 », précise le document de la quatrième Communication nationale sur les changements climatiques au Togo, publié en 2022, par le ministère de l’Environnement et des ressources forestières.
Face à l’impact sur la population et l’économie, le Togo, par le biais du projet WACA financé par la Banque mondiale, mène plusieurs initiatives visant à protéger sa côte et à préserver les moyens d’existence des communautés vivant sur le littoral.
Intégrer le changement climatique dans la lutte
La particularité de ce projet, visant à améliorer la gestion des risques naturels et humains communs, est qu’il intègre le changement climatique affectant les communautés et les zones côtières. « Le WACA est un projet régional qui vise le renforcement de la résilience des populations vivant sur le littoral. Son intervention se concentre d’abord sur les questions environnementales, avec la mise en place d’infrastructures conçues pour atténuer les principaux risques auxquels le littoral est exposé, tels que l’érosion côtière, les inondations et la pollution. Le second volet du projet consiste à renforcer les capacités des communautés locales, afin d’accroître efficacement leur résilience », affirme Dr Adou Rahim Alimi Assimiou, coordonnateur du projet WACA au Togo.
Des épis et des brise-lames ont été construits entre le Port autonome de Lomé et Sanvee-Condji, pour fixer le trait de côte sur une période moyenne de 50 ans. « Le projet a travaillé jusqu’ici sur le segment qui va de Agbodrafo jusqu’à la frontière avec le Bénin, et sur ce segment, nous avons construit sept nouveaux épis, et entre les épis, nous avons procédé au rechargement avec du sable. Nous avons aussi réhabilité et prolongé six épis au niveau d’Anèho en plus d’un brise-lame de 400 m et d’une dune de sable de 1 km 200 m. L’ensemble de ces ouvrages permet de limiter l’érosion, parce que l’objectif des épis est de fixer le trait de côte », explique Dr Adou.
Toutefois, ces épis ne résolvent pas définitivement le problème, parce que, de l’avis des experts, ils ne font que déplacer le problème vers l’aval où leurs impacts sont perceptibles avec l’érosion dite conceptuelle.
D’autres ouvrages, notamment les brise-lames immergés ou encore des épis, sont prévus pour être construits sur d’autres segments littoraux, dans beaucoup de pays, notamment au Cameroun, où, selon Professeur Egnégué à Nyam, un travail de remblaie de la plage est en cours de réalisation entre Kribi 2ème et l’arrondissement de Campo, sur une distance d’environ 70 km.
Le Togo expérimente comme d’autres pays africains, des solutions dites douces qui contribuent à la réduction des risques côtiers comme l’érosion, l’inondation, la dégradation de la biodiversité et la submersion marine avec le reboisement/restauration des mangroves, le long de la côte.

Les communautés refusent de disparaître
Tout le long de la plage de Lahou-Kpanda en Côte d’Ivoire, jonchée de débris plastiques et végétaux, trois pêcheurs affrontent les vagues brunâtres. Au loin, des palmiers courbés par le vent semblent s’incliner devant l’inéluctable. Sur le terrain de football aux buts rouillés, quelques jeunes jouent encore, comme pour défier le destin. L’école, avec son drapeau ivoirien flottant dans la brise marine, continue d’accueillir les enfants, tandis que les habitants déplacent régulièrement leurs maisons vers l’intérieur des terres.
À Lahou-Kpanda, l’approche de la relance de la filière coco, pour protéger cette zone côtière, résonne particulièrement, alors que les palmiers qui bordent encore le village, constituent l’une des dernières défenses naturelles contre l’avancée de l’océan.
Mais, pour les habitants de Lahou-Kpanda, le temps presse. Emmanuel Idi désigne une tombe carrelée partiellement effondrée, dont la structure moderne n’a pas résisté aux assauts répétés de l’océan.
Les côtes d’Afrique subsaharienne recèlent un potentiel économique considérable, mais c’est une course contre la montre qui est engagée pour sauver ce qui peut encore l’être.
Dans le cimetière éventré de Lahou-Kpanda, comme dans bien d’autres sur le littoral en Afrique de l’Ouest et centrale, où le sable s’accumule inexorablement, les tombes racontent l’histoire des communautés qui refusent de disparaître. Les palmiers continuent de se dresser, sentinelles fragiles entre terre et mer, tandis que les infrastructures coloniales, dernières gardiennes d’un passé qui s’efface, contemplent l’horizon incertain.
Image de bannière : Une maison progressivement engloutie par la mer à Avepozo, une banlieue à l’Est de Lomé, la capitale du Togo. Image de Charles Kolou pour Mongabay.
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.