- Le cimetière de Mpanda, qui ne cesse de s’étendre au sein de la réserve naturelle de la Rusizi au Burundi, représente aujourd’hui, une menace sérieuse pour l’écosystème local, et pour le lac Tanganyika. Depuis le déclenchement de la guerre civile en 1993, la saturation de deux cimetières, situés au sud de Bujumbura, a conduit à un recours accru à Mpanda, devenu le principal site d’inhumation pour les habitants de la capitale économique et de ses environs.
- La Rusizi, zone humide et sableuse, est traversée par trois rivières se jetant dans le lac Tanganyika. Ces cours d’eau débordent fréquemment pendant la saison des pluies, inondant le cimetière et entraînant la destruction de nombreuses tombes. Des cadavres en décomposition se retrouvent ainsi à l’air libre ou emportés par les eaux, créant un risque sanitaire majeur et perturbant l’équilibre écologique fragile de la réserve.
- Actuellement, plusieurs solutions et réflexions, pour enterrer les morts sans compromettre l’environnement au Burundi sont évoquées. Le directeur de l’Office burundaise pour la protection de l’environnement évoque la nécessité de recourir à des pratiques d’enterrement ancestral. Certains défenseurs de l’environnement proposent des cimetières écologiques, tandis que d’autres optent pour la crémation, qui, selon eux, est une solution durable, à condition qu’elle respecte les sensibilités.
Depuis plusieurs années, la demande de parcelles au cimetière de Mpanda augmente de manière exponentielle. Ainsi, Mpanda, le principal lieu d’inhumation au Burundi, a été agrandi à plusieurs reprises, ce qui entraine la réduction de la superficie du Parc national de la Rusizi.
Le parc fait partie du système des grands Rifts africains. Il doit son nom à la rivière Rusizi, prenant sa source dans le lac Kivu, en République Démocratique du Congo (RDC).
Située à quelques kilomètres du lac Tanganyika, le parc est à l’entrée de la ville de Bujumbura, où se concentrent les morgues et les grands hôpitaux de référence du pays. Cela fait du cimetière de Mpanda, le lieu propice pour de nombreuses familles souhaitant enterrer les leurs.
Créé en 1980, le Parc national de la Rusizi s’étendait autrefois sur plus de 12 000 hectares, côté burundais. Sa superficie actuelle est estimée à 7 853 hectares, selon Pacifique Nininahazwe, responsable du parc.
La réserve abritait autrefois plus de 5 700 espèces végétales, dont 567 endémiques. Sa faune comprenait oiseaux, reptiles, amphibiens et grands mammifères tels que les hippopotames, les singes colobes, les chimpanzés et les éléphants. « Ces derniers, qui étaient environ 200 il y a une dizaine d’années, ont malheureusement été décimés », dit Nininahazwe.
L’embouchure de la Rusizi constitue un lieu de reproduction essentiel pour plusieurs espèces de poissons du lac Tanganyika. C’est également une zone de repos pour les hippopotames, crocodiles et oiseaux migrateurs. Le parc protège des écosystèmes humides, tels que les marécages, les lagunes et les étangs temporaires. Il constitue une zone transfrontalière stratégique, partagée avec la RDC et le Rwanda ; il nécessite une gestion concertée pour assurer sa préservation.
Malgré son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2000, le parc subit une pression anthropique croissante. L’urbanisation rapide, l’augmentation de la population et l’extension du cimetière de Mpanda menacent directement sa biodiversité et son intégrité.

Un cimetière organisé mais destructeur
Le cimetière de Mpanda dispose d’une organisation interne, avec des zones distinctes pour les familles aisées et pour celles moins fortunées. Cependant, l’expansion continue du site ronge la biodiversité.
Selon l’écologiste Innocent Banigwaninzigo, les pompes funèbres font partie des acteurs favorisant la destruction de l’écosystème du parc. « Les gestionnaires des pompes funèbres rasent toutes les espèces végétales, pour trouver des espaces où installer les tombes », dit-il.
Ce que confirme Oscar Nyabenda, responsable d’une pompe funèbre.
« Nous n’avons pas d’autre choix que d’élargir le défrichement de la forêt, pour créer davantage de tombes ».
Cette pratique entraîne la disparition d’habitats naturels et contraint les animaux à fuir. Des hippopotames errants se retrouvent aux abords de Bujumbura, provoquant des incidents parfois mortels.
Cheik Haruna Nkunduwiga, ex-représentant de la Communauté islamique du Burundi, déplore les aménagements. « Les tombes construites en matériaux très durables empêchent la régénération des arbres, ce qui menace gravement la biodiversité de cette zone », dit ce professeur de biochimie à la retraite.
Selon lui, le pire est que certaines tombes sont aménagées dans l’optique d’éviter que la végétation ne pousse à côté. Ce qui menace la régénération des arbres de ce trésor national.
L’insécurité à l’Est de la RDC et la présence militaire renforcée compliquent encore la surveillance de la réserve. Les écologistes craignent que la Rusizi perde son statut de patrimoine mondial, si les activités humaines ne sont pas strictement régulées.

Inondations et vandalisme
À chaque saison des pluies, les débordements du lac Tanganyika et des rivières, notamment la Kajeke et Rusizi, inondent le cimetière. Récemment, plus de 330 tombes ont été détruites, en particulier dans les zones réservées aux familles aisées.
La situation est aggravée par le vol d’objets funéraires : tôles, carreaux et effets personnels des défunts disparaissent fréquemment. En mai dernier, plus de 180 tombes ont été vandalisées en deux semaines. Les cercueils éventrés et les cadavres exposés ont suscité une inquiétude sanitaire majeure. « Les quartiers nord de Bujumbura, proches du parc, sont confrontés à une menace de choléra à chaque saison pluvieuse », dit la ministre de la santé publique, Lydwine Baradahana.
Les habitants craignent que la situation se reproduise chaque année, entraînant des risques sanitaires considérables et la propagation potentielle de maladies.
Alerte des écologistes
Les défenseurs de l’environnement dénoncent l’installation du cimetière dans une zone protégée. Pour eux, c’est une erreur de politique publique, qui pourrait avoir des conséquences irréversibles sur l’écosystème.
Nkunduwiga déclare : « C’est une mauvaise politique. On aurait dû aménager un autre espace pour les sépultures. Ce cimetière favorise l’érosion et accroît les risques de sécheresse ».
Il appelle l’Organisation des Nations unies pour l’Éducation et la science et la culture (UNESCO), à intervenir pour contraindre le gouvernement à protéger la Rusizi et sanctionner les destructions illégales.
Selon Banigwaninzigo, les inondations et le défrichement étouffent les petites espèces végétales et accélèrent la disparition de la palmeraie naturelle. Les eaux stagnantes empêchent les plantes de respirer correctement, ce qui entraîne leur dessèchement.
La pollution du lac Tanganyika, par les sépultures est également préoccupante. Nestor Girukwishaka, directeur général de l’eau potable et de l’assainissement de base explique : « Les cadavres en décomposition dispersent des substances organiques et infectieuses dans les rivières qui se jettent dans le lac ».
Avec un sol sableux perméable, le risque de contamination de la nappe phréatique est réel. La Régie nationale de distribution d’eau (REGIDESO), qui captait jadis l’eau à 1,5 km des rives du lac Tanganyika, doit aujourd’hui la puiser à plus de 10 km et à 30 mètres de profondeur, en raison de la pollution. Pourtant, 95 % de l’eau potable de Bujumbura provient du lac Tanganyika.
Ces écologistes appellent à des mesures strictes, en attendant les nouvelles techniques d’enterrement, afin de préserver temporairement cette zone essentielle pour les trois pays voisins.

Des solutions pour préserver la Rusizi
Pour protéger le parc, plusieurs mesures sont envisagées. Il s’agit, entre autres, de la délocalisation du cimetière vers des zones argileuses, moins vulnérables aux infiltrations d’eau, la création des cimetières écologiques avec des matériaux biodégradables, la crémation ou le retour à la pratique ancestrale d’inhumation des défunts sur les propriétés familiales.
Aujourd’hui, la plupart des cimetières sont gérés et érigés sur les terres domaniales appartenant à l’État. Malheureusement, ces espaces, mis en jachère pendant plusieurs années et devant servir de cimetières, n’existent plus.
Berchmas Hatungimana, directeur de l’OBPE, indique que la rareté des terres complique la mise en œuvre des solutions.
Par ailleurs, il souligne que les pratiques funéraires actuelles mettent en danger l’espèce phare « Phoenix theophrasti », localement appelée « Urukoko ».
Il indique que les ministères de l’Environnement et de l’Intérieur réfléchissent activement sur un nouveau système d’enterrement des morts dans des espaces réduits, tenant ainsi compte de la rareté des terres et de l’augmentation de la population dans le pays.

La crémation, une alternative durable débattue
Certaines associations de protection de l’environnement, comme l’Initiative pour le changement de mentalité et la protection de l’environnement (ICMPE), considèrent la crémation comme une solution durable. « La crémation réduit la pression sur les terrains, limite la déforestation liée à la fabrication des cercueils et contribue à la préservation de la biodiversité », explique Gédéon Mbonimpa, président de l’ICMPE.
Cependant, cette pratique reste controversée. Nkunduwiga s’y oppose : « C’est un avilissement du défunt. Les gaz émis polluent l’atmosphère et participent au réchauffement climatique ».
Le pasteur Enoch Ndayihimbaze estime pour sa part que la crémation crée un choc psychologique. La terre convient et contient tout le monde, selon lui.
Les partisans de la crémation assurent que les émissions polluantes peuvent être limitées grâce à des technologies de filtration avancées, tout en sensibilisant les communautés locales aux bénéfices environnementaux.
Mbonimpa interpelle les Burundais à changer la manière d’appréhender la mort, pour mieux répondre aux défis liés à l’augmentation de la population et environnementaux de notre époque.
Position religieuse
L’Église catholique privilégie l’inhumation, symbole de la résurrection, mais tolère la crémation dans le respect de la doctrine chrétienne.
« L’Église soutient toute initiative qui protège la maison commune, mais la crémation doit rester exceptionnelle », précise l’abbé Pascal Niyonkuru, membre de la Commission « Vérité et Renonciation », sur des violences cycliques, qu’a connu le Burundi, depuis 1972.
Par ailleurs, selon l’abbé Niyonkuru, la campagne « Laudato Si » encourage le reboisement avec des espèces indigènes, la protection des rivières par la plantation de bambous et la sensibilisation des associations funéraires à des pratiques respectueuses de l’environnement, afin qu’elles s’adaptent aux nouvelles pratiques d’inhumation et acquièrent de nouvelles connaissances, pour mieux conseiller les familles sur des choix des funérailles responsables.
Vers un avenir durable
Les enjeux liés au cimetière de Mpanda dépassent le cadre local. La pression sur la Rusizi menace, non seulement la biodiversité, mais aussi la sécurité sanitaire et hydrique de Bujumbura. La combinaison de solutions ancestrales, écologiques de crémation pourrait permettre de concilier traditions, respect des défunts et protection de l’environnement. « Les autorités, associations et communautés religieuses doivent travailler de concert, pour assurer une transition harmonieuse vers des pratiques funéraires durables et respectueuses de l’environnement », dit Mbonimpa.
« La préservation de la Rusizi et du lac Tanganyika est cruciale, non seulement pour le Burundi, mais aussi pour l’équilibre écologique et économique de l’ensemble de la région des Grands Lacs africains », conclut cet environnementaliste.
Image de bannière : Des inondations causées par le débordement des rivières Kajeke et Rusizi, provoquent la montée des eaux du lac Tanganyika, ayant envahi un des quartiers importants du cimetière de Mpanda en 2023. Image de Dieudonné Ndanezerewe pour Mongabay.
Extension de la palmeraie au Burundi : l’espoir renait pour les communautés locales inondées
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.