« Il m’a toujours semblé que le phénomène était présenté sans équivoque, » a-t-il ajouté, « la culture sur brûlis est responsable de la déforestation. »

Mais les scientifiques savent que la culture sur brûlis, que l’on appelle ainsi du fait que les fermiers utilisent le feu pour le défrichage, n’a pas forcément le même impact sur l’écosystème, que les effets de nouvelles brèches dans la forêt vierge, tout au moins quand cette forme d’agriculture est utilisée sur des zones délimitées.

Giuseppe Molinario ajoute : « la déforestation est un problème, c’est certain. Mais il existe aussi des communautés qui ne posent pas de problèmes et nous devons aussi le souligner. »

En l’absence de catégories, un pixel montrant la perte de couverture forestière sur une photo satellite apparaît de la même manière, qu’il représente une nouvelle brèche dans la seconde plus grande forêt tropicale du monde ou qu’il représente une zone défrichée régulièrement depuis des décennies. Il est aussi difficile de savoir comment analyser la perte de couverture forestière sans informations supplémentaires.

Depuis quelques années, G. Molinario et ses collègues, chercheurs pour le Laboratoire GLAD de l’Université du Maryland ont développé une nouvelle carte à partir d’analyses de la fragmentation territoriale en RDC. Cette carte leur permet de distinguer les différents types de perte de couverture forestière comme les routes, les villages, les champs, les jachères et les forêts qui supportent l’activité humaine dans le pays. À l’intérieur de cette mosaïque territoriale que les scientifiques appellent « le complexe rural », l’équipe de Molinario essaie de déterminer quels sont les types d’expansion qui mènent à de nouvelles déforestations.

Images représentant les zones mises en évidence par l’étude de Molinario, adaptées de Molinario et al,2017 (CC-BY-SA-3.0). Frontières nationales et images satellite courtoisie de Global Forest Watch et Google Earth.

C’est un outil prometteur pour les défenseurs de l’environnement, les agences de développement et les agents de planification territoriale car il pourra mettre en lumière les zones où il devient urgent de stopper l’expansion agricole au-delà du complexe rural afin de sauvegarder la forêt primaire. Molinario a dit : « j’ai constaté une déconnexion et un fossé dans la manière don’t les gens abordent le problème de la déforestation dans le bassin du Congo et particulièrement en RDC car le contexte n’était pas pris en compte. »

Pour avoir une compréhension plus nuancée de la situation, Molinario et ses collègues ont étudié 1000 zones prises au hasard dans le complexe rural de la RDC. Les scientifiques ont ensuite zoomé sur les images satellites à haute résolution et les ont classées en 14 catégories différentes d’utilisation du territoire : sol défriché, champs cultivés, forêt secondaire, forêt primaire…Ils ont calculé ensuite les proportions de chacune de ces catégories.

Image satellite colorée artificiellement (Orbview 5) montrant les différentes catégories de couverture du territoire. Photo Molinario et al, 2017.

Ils ont découvert que les champs cultivés couvraient 10 % du complexe rural et que 11 % étaient encore recouverts de forêts primaires. A peu près un quart était laissé en jachère, et plus d’un tiers était couvert de forêts secondaires. À partir de ces résultats, l’équipe a découvert que les fermiers dépassaient les frontières du complexe rural et s’étendaient sur la forêt primaire au rythme de 1 % par an.

Les chercheurs ont utilisé des cartes de fragmentation du paysage de 2000 à 2014 pour développer des cartes de référence du complexe rural en 2014. Photo Molinario et al., 2017.

Dans quelle proportion l’environnement est-il affecté par ce problème? La déforestation conduit à une explosion des émissions de carbone, à la destruction d’un habitat primordial pour les plantes et les animaux qui vivent dans la forêt, et à la perturbation de l’écoulement des eaux sur les sols. Mais les effets de la nouvelle déforestation sont bien plus prononcés que certaines méthodes de défrichement cycliques utilisées en agriculture.

Matthew Hansen, scientifique des techniques de détection à distance, explique : « ce sont ces étranges zones d’ombre dans la dynamique du changement d’utilisation des terres qui peuvent être durables si elles sont limitées à certaines zones et suivies de longues périodes d’intervalle ». Hansen dirige le laboratoire GLAD; les données découvertes par son équipe sont la clé de voûte d’outils comme la plateforme de surveillance des forêts (Global Forest Watch). Quand l’agriculture itinérante n’est pas contrôlée et qu’au contraire elle conduit à ce que Hans et Molinario appellent « des perforations » dans la couverture forestière, alors vous obtenez la suite d’impacts qui accompagnent la déforestation. Bien que ces tensions ne concernent pas uniquement la RDC, ce pays a un statut à part à cause d’une population si importante qui est largement dépendante de l’agriculture de subsistance. Hansen ajoute : « la RDC est unique; la RDC a un statut à part. »

La situation est complètement différente dans le pays voisin. En République du Congo, une équipe de l’Institut des Ressources Mondiales (WRI) a exploité des méthodes similaires que celles mises au point par Molinario et son équipe en RDC. Leur objectif était d’encourager les efforts de la République du Congo pour réformer la politique de gestion du territoire.

Premièrement, on constate qu’une plus petite proportion de la perte de la couverture forestière a lieu au sein de cette mosaïque d’agriculture cyclique. Entre les années 2000 et 2015, seulement un tiers de la couverture forestière du pays a eu lieu dans ce contexte. En RDC, ce chiffre a dépassé 60 %. Thomas Maschler, spécialiste des SIG (Systèmes d’Information Géographiques) et des techniques de détection à distance au WRI a déclaré : « En République du Congo, l’agriculture itinérante, ce complexe rural, est bien moins développée. » Maschler a expliqué que l’une des raisons est d’ordre culturel. Par tradition, les communautés ethniques de la République du Congo comptent davantage sur la chasse et la cueillette que sur l’agriculture. La moitié seulement de la perte de la couverture forestière en République du Congo est due à la culture itinérante. En RDC, ce chiffre dépasse les 92 %.

Maschler a ajouté que la République du Congo compte plus d’espèces d’arbres à forte valeur commerciale, ce qui a conduit à mettre en place une industrie du bois plus solide. A l’inverse, un moratoire sur les concessions d’exploitations forestières en RDC mis en place depuis 2004 et l’annulation de 120 000 kilomètres carrés de permis d’exploitation en 2009 a permis de conserver une proportion plus élevée de terres soumises à la culture itinérante.

Les deux pays se rejoignent sur la superficie d’expansion agricole sur les forêts au-delà du complexe rural. Entre 2000 et 2015, le complexe rural s’est étendu aux forêts avoisinantes à un rythme d’environ 1,6 % par an en République du Congo.

Mashler dit : « cela relativise la perte à laquelle nous assistons. A présent, au moins, la culture itinérante ne cause qu’une faible proportion de nouvelles zones de déforestation. Mais cette tendance va-t-elle durer ? Il ajoute : « À cause de la croissance démographique, le besoin en terre agricole augmente automatiquement. » La RDC est aussi unique dans la manière dont se produisent la perte de la couverture forestière et la déforestation.

Hansen explique : « en RDC, il s’agit de petites exploitations agricoles où les fermiers utilisent des machettes mais produisent les mêmes effets que dans les endroits où l’on utilise des tronçonneuses et autres machines. »

La couverture forestière de la RDC la situe au deuxième rang mondial, entre le Brésil et l’Indonésie, dont les forêts sont menacées par des dangers complètement différents. Hansen dit qu’au Brésil, les énormes plantations de soja et les ranchs de bétail sont les causes principales de la déforestation. En Indonésie, située au 3ème rang par sa superficie de forêt tropicale, c’est l’huile de palme.

Carte montrant la couverture de forêt tropicale en RDC Photo Molinario et al 2017.

Hansen ajoute que, par contraste, les bouleversements de la couverture forestière en RDC se manifestent de manières visiblement différentes. Selon lui, « les perturbations sont plus dispersées, contrairement au Brésil où on peut apercevoir un front de déforestation. »

Si cette dispersion signifie que la superficie totale de la forêt reste importante, les trouées sporadiques dans la forêt restent cependant nuisibles à l’habitat. Une étude de 2017 publiée dans la revue Nature a montré que les premières intrusions dans la forêt créent des pics de perte de biodiversité.

Mashler dit : « ces petites zones de défrichement grandissent lentement avec le temps », les scientifiques qualifient ce phénomène de déforestation de « contagieuse » en raison de sa propension à se répandre.

Mais qu’est-ce qui conduit les fermiers à s’étendre vers la forêt quand il serait plus facile de rester près des réseaux routiers et des zones d’habitation ?

L’épuisement de la terre est un des problèmes majeurs. Les fermiers sont amenés à s’étendre au-delà de leurs parcelles traditionnelles à cause de l’appauvrissement des sols, et de la croissance démographique (de 83 millions à 200 millions estimés en 2050).

A ce stade, Hansen dit : « soit vous dépassez les frontières forestières, soit vous commencez à raccourcir les périodes de jachères et à dégrader l’environnement. »

En épuisant complètement les nutriments du sol, vous obtenez ce qu’Hansen appelle des « savanes dérivées », qui ne peuvent se remettre de ces tensions, résultat d’une agriculture intensive. Il ajoute : « les forêts ne pourront être restaurées que sous certaines conditions. »

La RDC fait face à un niveau de violence et de troubles sans précédent ; s’ajoute un problème de croissance démographique qui a pour conséquence une population toujours plus avide de terres à exploiter. En effet, dans l’étude de 2015 que Molinario a dirigée, les chercheurs ont trouvé que les provinces du nord et du sud Kivu avaient le taux le plus élevé d’expansion agricole sur la forêt environnante et, en conséquence de perte de couverture forestière, entre les années 2000 et 2010.

Les auteurs attribuent ce phénomène à une croissance démographique importante qui a suivi le génocide du Rwanda en 1994, ajouté à un manque de soutien pour accroître la production agricole sur les terres déjà cultivées. Cette tendance ne montre aucun signe de déclin. Le service d’information de crise IRIN rapporte qu’en 2016, 1,7 millions de personnes (presque le double des chiffres de 2015) avaient fui leurs fermes et leurs villages en RDC en raison des troubles. L’équipe de Global Forest Watch a mis aussi en évidence l’apparition de nouvelles zones de déforestation, représentant environ 5 kilomètres carrés , en 2017, conséquence d’activités rebelles près de la ville de Beni dans la province du nord Kivu.

Alain Karsenty, un économiste environnemental du Centre de Coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) à Montpellier dit : « Je pense qu’un des problèmes majeurs de la RDC (pourquoi la RDC est un problème), est parce qu’il s’agit du pays le plus peuplé d’Afrique Centrale et qu’elle est confrontée à une croissance démographique très élevée à laquelle s’ajoute l’absence de gouvernement. »

Des projets comme l’Initiative pour la the Central African Forest Initiative ou CAFI sont mis en place pour pallier à cette carence.

En 2011, Ian Gray, un sociologue de l’Université de Los Angeles en Californie a passé plusieurs mois en RDC, travaillant à la fois pour le compte du Ministère de l’Environnement situé à Kinshasa, la capitale, et sur le terrain dans la province de l’Equateur. Il s’est intéressé à la commercialisation du carbone et aux efforts pour l’associer à des objectifs de développement.

La stratégie globale derrière les efforts du CAFI a été d’utiliser les réserves de carbone stockées dans les forêts des pays en voie de développement du bassin du Congo, tels que la RDC, comme une raison pour les protéger. En échange de la protection de ces forêts et des réserves de carbone qu’elles recèlent, la RDC a obtenu des financements de la part des pays riches pour investir dans le développement. Gray dit : « c’est comme un théatre de l’absurde en quelque sorte. Vous mettez en place ce système incroyablement sophistiqué pour suivre chaque tonne de carbone dans ces réserves forestières du pays, mais dans un cadre ou les moyens d’action sont inexistants. »

Ce projet est désigné par les Nations Unies sous le nom de programme REDD+, avec pour but la réduction des émissions de carbone causées par la déforestation, grâce à des actions de conservation, de gestion durable des forêts et de l’accroissement des réserves de carbone qui y sont stockées. En 2015, l’introduction de cette approche dans les Accords de Paris a favorisé sa publicité.

Cette vision a suscité une part de scepticisme. Mais en même temps, Gray assure qu’elle pourrait servir de base à une politique efficace de gestion territoriale.

Il déclare : « REDD+ est en train d’introduire des données pour établir l’ébauche de ce cadre institutionnel. »

Et c’est peut être justement sur ce point que les cartes que Molinario et de ses collègues ont développées pourraient servir aux preneurs de décisions. En effet les cartes établies par l’équipe pourraient servir de données de base en indiquant les zones d’agriculture et les zones de déforestation, informations qui seront utiles dans la mise en place de stratégies telles REDD+. Selon le site internet du GLAD, les cartes de Molinario « illustrent et permettent de comparer les impacts de la culture itinérante sur les forêts en RDC et sur l’ensemble du paysage ».

Amy Ickowitz, économiste au Centre de Recherche Forestière Internationale et auteure principale d’une étude en 2015 sur la déforestation et l’agriculture en RDC a loué le travail de l’équipe qui permettra de « combattre l’approche simpliste selon laquelle la déforestation est le résultat de la culture itinérante. »

À propos de cette étude de 2015, Ickowitz a dit : « ils démontrent avec succès la complexité des relations qui existent entre la culture itinérante et les impacts sur la forêt. »

Ces relations comprennent notammnent la description de l’interaction entre l’agriculture et la déforestation dans des zones connectées par des routes, par exemple, ou dans des zones où la culture itinérante est présente sans pour autant affecter les forêts des alentours comme dans le nord-est de la RDC.

Ces données seront « très utiles aux gouvernements pour mettre en évidence les priorités relatives à l’aménagement territorial », assure Ickowitz.

Presque tout le monde s’entend pour admettre qu’il n’est pas simple de résoudre ces problèmes : « Je crois que si l’intensification agricole pouvait être pratiquée d’une façon durable tout en améliorant les conditions de vie, la sécurité alimentaire et la nutrition, qui pourrait s’y opposer ? » se demande Ickowitz. « En réalité, cependant, il est souvent difficile de trouver une situation où tout le monde est gagnant. »

Banner image of a bonobo by John C. Cannon.

Un bonobo, photo John C. Cannon: @johnccannon

Note: La carte de la couverture de la forêt tropicale en RDC a été basée sur des données antérieures à l’indépendance du Sud Soudan en 2011, ce qui explique pourquoi elle montre la RDC pays voisin du Soudan. La frontière politique actuelle dans la partie nord-est de la RDC est avec le Sud Soudan.

CITATIONS

Betts, M. G., Wolf, C., Ripple, W. J., Phalan, B., Millers, K. A., Duarte, A., … & Levi, T. (2017). Global forest loss disproportionately erodes biodiversity in intact landscapes. Nature.

Gray, I. (2017). Marketization as political technology: unintended consequences of climate finance in the Democratic Republic of Congo. Economy and Society, 1-31.

Ickowitz, A. (2006). Shifting cultivation and deforestation in tropical Africa: critical reflections. Development and Change, 37(3), 599-626.

Ickowitz, A., Slayback, D., Asanzi, P., & Nasi, R. (2015). Agriculture and deforestation in the Democratic Republic of the Congo: A synthesis of the current state of knowledge (Vol. 119). CIFOR.

Molinario, G., Hansen, M. C., & Potapov, P. V. (2015). Forest cover dynamics of shifting cultivation in the Democratic Republic of Congo: a remote sensing-based assessment for 2000–2010. Environmental Research Letters, 10(9), 094009.

Molinario, G., Hansen, M. C., Potapov, P. V., Tyukavina, A., Stehman, S., Barker, B., & Humber, M. (2017). Quantification of land cover and land use within the rural complex of the Democratic Republic of Congo. Environmental Research Letters, 12(10), 104001.

Potapov, P. V., Turubanova, S. A., Hansen, M. C., Adusei, B., Broich, M., Altstatt, A., … & Justice, C. O. (2012). Quantifying forest cover loss in Democratic Republic of the Congo, 2000–2010, with Landsat ETM+ data. Remote Sensing of Environment, 122, 106-116.

Rosa, I. M., Purves, D., Souza Jr, C., & Ewers, R. M. (2013). Predictive modelling of contagious deforestation in the Brazilian Amazon. PloS one, 8(10), e77231.

The World Factbook 2017. Washington, D.C.: Central Intelligence Agency, 2017. https://www.cia.gov/library/publications/resources/the-world-factbook/index.html

Traduction révisée par Valérie Karam.

Article original: https://news.mongabay.com/2018/02/maps-tease-apart-complex-relationship-between-agriculture-and-deforestation-in-drc/

Article published by Maria Salazar
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