La domination étrangère

Les étrangers ont joué un rôle majeur dans la création et la gestion des zones protégées de Madagascar et dans la définition des priorités de conservation dans le pays. En effet, ils sont à l’origine des premières études de terrain au 16e siècle, entreprises par des missionnaires et des chercheurs coloniaux. Ce sont également des biologistes américains qui ont permis de rassembler assez d’adhérents au Plan national d’action environnementale entre la fin des années 1980 et le début des années 1990.

Leur influence est aussi perceptible dans l’important déséquilibre dans la littérature scientifique sur Madagascar. D’après une étude récente publiée dans le journal PLOS ONE, sur près de 4000 publications sur la biodiversité entre 1960 et 2015, plus de 90 pour cent d’entre elles ont été dirigées par des auteurs provenant d’institutions basées en dehors de Madagascar.

« Les universités malgaches peuvent difficilement rivaliser avec les standards internationaux, écrit l’auteur. Les institutions nationales de recherche reçoivent si peu de financements qu’elles n’ont pas d’autre choix que se joindre à des projets de recherche internationaux, dirigés par des institutions principalement européennes ou américaines… Cette situation aura un impact sur le développement de Madagascar pendant encore des années et influencera profondément la qualité de l’éducation. »

A paper published in 2012 shows how lopsided the contributions of foreign researchers have been in biodiversity research on Madagascar. Chart courtesy of Lucienne Wilmé.
Une étude publiée en 2012 montre le déséquilibre entre les contributions de chercheurs étrangers et celles des Malgaches dans la recherche sur la biodiversité à Madagascar. Graphique de Lucienne Wilmé.

Lucienne Wilmé est coauteure française de cette même étude et a vécu à Madagascar pendant 30 ans. Selon elle, c’est à cause de la domination étrangère que la recherche sur la biodiversité n’a pas su générer des débats et influencer la société malgache de manière plus étendue. Aux États-Unis et en Europe, de simples articles de journaux se transforment souvent en couvertures médiatiques ou en propositions de nouvelles politiques, explique Wilmé, qui est également éditrice du journal Madagascar Conservation & Development (Conservation et développement de Madagascar).

« Ainsi, en partant d’une simple publication scientifique, nous pouvons accomplir beaucoup plus, affirme-t-elle. Mais ce n’est pas le cas ici car les auteurs principaux se trouvent à l’étranger. Nous devons vraiment pousser les universités locales et les institutions malgaches à publier davantage et à échanger entre elles, en s’exprimant avec leurs propres mots, y compris en malgache. Malheureusement, la plupart des découvertes scientifiques se perdent. »



La matière première de la recherche

Le campus de l’Université d’Antananarivo, perché sur une colline, est dominé par des bâtiments de brique et de béton des années 1950. Ceux-ci font face à la ville, qui s’étend jusqu’au palace, aujourd’hui détruit par un incendie, construit en 1842 pour l’une des monarques malgaches les plus connues : la Reine Ranavalona I.

L’université a été fondée en 1961, quelques mois après l’indépendance de Madagascar vis-à-vis de la France. Elle reste encore aujourd’hui la première institution d’hautes études du pays. Si une poignée de villes provinciales de l’île ont créé leurs propres universités, avec quelques campus satellites dans les plus petites villes, plus de la moitié des universitaires du pays fréquentent l’Université d’Antananarivo.

The University of Antananarivo’s Department of Paleontology and Physical Anthropology. Photo by Rowan Moore Gerety for Mongabay.
Le Département de paléontologie et d’anthropologie physique de l’Université d’Antananarivo. Photo de Rowan Moore Gerety pour Mongabay.

Fanomezana Ratsoavina, herpétologue, enseigne dans un petit laboratoire du Département de biologie animale, avec des boîtes en carton de béchers empilées sur le comptoir en carrelage et des manuels de microbiologie et de systématique moléculaire éparpillés sur un buffet en bois.

Le parcours universitaire de Ratsoavina illustre d’un côté le récent progrès dans la communauté de chercheurs à Madagascar, et d’un autre les barrages structurels qui empêchent les scientifiques d’Antananarivo de gravir les échelons dans la communauté scientifique.

Étudiante en Master au début des années 2000, elle se souvient avoir épluché la bibliothèque de l’université dans l’espoir de trouver des ouvrages touchant son domaine – l’histoire de l’évolution des reptiles et des amphibiens – et regretté que l’université n’offre pas de cours en phylogénie, branche indispensable pour le projet d’étude qu’elle souhaitait entreprendre. Un de ses camarades de classe racontait avoir écrit sa thèse de Master à la main chez lui, puis l’avoir retapée sur un ordinateur du campus, partagé avec une demi-douzaine d’étudiants.

« Internet a tout changé, dit Ratsoavina. Maintenant, remarque-t-elle, Google nous donne toutes les réponses ».

L’usage de Google a toutefois ses limites. Ratsoavina avoue qu’elle n’aurait pas pu terminer sa thèse sans l’aide de ses collègues de Omaha, Nebraska, qui l’ont aidée à obtenir une bourse pour y faire des recherches en laboratoire et profiter de leur équipement d’analyse ADN, inexistant à Madagascar.

Tout comme Julie Razafimanahaka et son séjour à Tsingy de Bemaraha, Ratsoavina a d’abord collaboré avec des institutions étrangères en tant qu’assistante de recherche pour des étudiants étrangers. « Nous sommes chanceux d’avoir établi une règle qui stipule que lorsque vous êtes étranger et que vous souhaitez faire des recherches à Madagascar, vous devez toujours être accompagné d’un étudiant en Master, explique Ratsoavina. Vous ne pouvez pas obtenir de permis de recherche si vous n’avez pas un étudiant ou un assistant malgache à vos côtés ».

Cette règle, établie depuis des décennies, a permis de lancer bien des carrières scientifiques à Madagascar. En même temps, admet Ratsoavina, la plupart des chercheurs malgaches n’ont pas les fonds pour financer leurs propres recherches, qu’ils soient au début de leur carrière ou que celle-ci soit déjà bien implantée. En conséquence, ils ont rarement leur mot à dire sur les questions de recherche qu’ils explorent.

« Lorsque vous avez l’argent et que vous voulez publier des données, vous voulez en être l’auteur principal, dit Ratsoavina. Or, ce sont les étrangers qui ont l’argent pour financer leurs études, nous finissons donc par lâcher prise, » explique-t-elle, soulignant la reconnaissance et l’influence qui peuvent émerger lorsqu’on obtient le financement permettant de publier.

Fanomezana Ratsoavina, center, in her lab on campus with two students preparing to defend their master’s theses. Photo by Rowan Moore Gerety for Mongabay.
Fanomezana Ratsoavina, au centre, dans son laboratoire du campus, avec deux étudiants prêts à défendre leur thèse de mémoire. Photo de Rowan Moore Gerety pour Mongabay.

Parmi les 30 professeurs ayant répondu en 2009 à l’enquête [pdf] de chercheurs malgaches pour la Fondation Internationale pour la Science, basée en Suède, tous disent avoir un second emploi pour joindre les deux bouts. Ce même groupe, représentant une multitude de domaines différents, disposait d’un budget annuel dédié à la recherche allant de $250 à $13 000 (avec une exception, qui bénéficiait de $37 000). La majeure partie de ces fonds provenaient d’institutions et de gouvernements étrangers.

Le manque de moyens financiers n’est pas la seule difficulté. En effet, sur l’île de Madagascar est parlée une langue différente de celle de ses voisins. De plus, il est cher de s’y rendre et d’en partir. Le caractère isolé du pays complique le défi déjà ardu auquel font face les étudiants lorsqu’ils essaient de se créer un portfolio professionnel par des contributions aux conférences et aux collaborations avec d’autres institutions.

Jonah Ratsimbazafy, un primatologue doctorant de l’Université Stony Brook à New York et enseignant à l’Université d’Antananarivo, explique que cette dernière ne s’est jamais spécialisée dans un axe de recherche précis. « La majeure partie des employés de la faculté sont des enseignants, peu d’entre eux font de la recherche, » dit-il. Peu de données existent sur la proportion des chercheurs-professeurs dans les institutions publiques de Madagascar qui font réellement des recherches ou sur le temps qu’ils y passent. Dans les années 1980, un livre blanc du gouvernement a fixé ce taux juste en dessous de 10 pour cent.

De manière générale, les chercheurs auxquels a parlé Mongabay ont mis en évidence que les départements de science des universités malgaches n’ont pas la même rigueur que les institutions aux États-Unis, en Allemagne, et au Royaume-Uni, qui ont mené des études sur la biodiversité à Madagascar.

« J’ai eu la chance de passer une année au Royaume-Uni pour entreprendre un MSc (Master en sciences), raconte Julie Razafimanahaka, de Voakajy. Je pense qu’il existe une grande différence entre ce que nous apprenons ici et ce que nous apprenons là-bas. Ce que nous apprenons ici, du moins du temps où j’allais à l’université, n’est pas suffisant. ».

« Mais les choses commencent à s’améliorer ».



Un produit de l’histoire

Frank Hawkins, directeur du bureau de l’IUCN (International Union for Conservation of Nature – l’Union internationale pour la conservation de la nature) à Washington D.C., a effectué ses premiers séjours à Madagascar dans les années 1980, au moment où le président socialiste Didier Ratsiraka commençait à adoucir la position de réclusion qui définissait les premières années de son régime. « Il faut reconnaître que Madagascar ne s’est ouverte à l’Ouest qu’en 1985, dit-il. Aussi, les premières dix années où je me trouvais à Madagascar, on constatait un énorme intérêt pour l’île, mais personne de la communauté académique malgache n’avait eu de réel contact avec les sciences de la biodiversité. »

Sous Ratsiraka, explique Lucienne Wilmé, Madagascar était ballotée par des tendances qui se chevauchaient, ce qui a profondément affaibli l’enseignement supérieur. Tandis que le gouvernement voyait une augmentation du versement des intérêts sur la dette étrangère, la Banque mondiale a imposé un gel du recrutement dans le secteur de la fonction publique. Dans le cas de l’Université d’Antananarivo, aucun chercheur-professeur n’a été embauché durant 20 ans, de 1986 à 2006. Ce gel a engendré un énorme fossé générationnel dans le corps enseignant, même si l’effectif étudiant a plus que doublé durant la même période.

D’un autre côté, un mouvement politique connu sous le nom de « malgachisation » est parvenu en 1975 à imposer le malgache comme langue officielle de l’enseignement obligatoire, qui se faisait initialement en français. Les cours ont dès lors été donnés dans les deux langues afin de permettre aux étudiants de devenir réellement bilingues. Mais la transition s’est révélée trop précipitée, puisque les étudiants entrant à l’université étaient de moins en moins préparés à suivre une formation en français. « Quand vous commencez l’université et que vous ne maîtrisez pas la langue dans laquelle vous êtes censé étudier, vous perdez votre temps, » constate Wilmé.

Primatologist Jonah Ratsimbazafy got his start doing fieldwork with faculty from New York’s Stony Brook University. He is now on the faculty of the University of Antananarivo. Photo by Rowan Moore Gerety for Mongabay.
Le primatologue Jonah Ratsimbazafy a travaillé pour la première fois sur le terrain avec les chercheurs-professeurs de l’Université new-yorkaise Stony Brook. Il fait maintenant partie des chercheurs-professeurs de l’Université d’Antananarivo. Photo de Rowan Moore Gerety pour Mongabay.

Ratsimbazafy explique que le passé d’isolation et de sous-financement de Madagascar a affaibli la faculté et ralenti la transition de l’université d’un enseignement dans les salles de classe à un programme de science basé davantage sur la recherche de terrain. En 2007, la moyenne d’âge des chercheurs-professeurs dans les universités publiques de Madagascar était de 56 ans, et plus d’un tiers ne détenaient pas de doctorat.

« Si vous êtes enseignant, vous devez remettre à niveau votre expertise, pense Ratsimbazafy. Nous sommes dans un monde dynamique : comment pouvez-vous connaître les nouvelles technologies et les nouvelles méthodes si vous n’êtes pas relié au monde ? Les chercheurs de Madagascar n’ont pas de modèle. Je ne montre plus ma thèse sur les lémuriens de Madagascar, rédigée à l’Université d’Antananarivo, car elle ne contient que des descriptions : Oh ! il mange, oh ! il chante. Nous ne sommes pas poussés à formuler des hypothèses, » dit-il.

Une poignée d’initiatives comme Voakajy (certaines remontant à plus de vingt ans) ont progressivement disparu en raison de ces barrières. De 1991 à 2007, l’ONG internationale World Wide Fund for Nature (le WWF) a monté une initiative appelée le Programme de formation en écologie, qui visait à soutenir les travaux de Master dans le domaine de la science de la conservation pour 75 étudiants malgaches. Cette initiative s’est finalement transformée en une organisation indépendante, Vahatra, qui continue de soutenir la recherche sous la direction des alumni du programme. Un second groupe, Peregrine Fund, basé aux États-Unis, a financé les travaux de recherche pour presque deux douzaines d’ornithologues malgaches. L’un d’entre eux dirige aujourd’hui ses propres programmes de conservation sur l’île de Madagascar.



Une nouvelle ère pour le leadership malgache ?

De nombreux scientifiques malgaches ayant bénéficié du mentorat d’une première génération de biologistes de terrain occidentaux sont devenus depuis des chercheurs accomplis et autonomes, et ont gagné ce pouvoir de mobilisation qu’entraîne leur travail. Cette année, Jonah Ratsimbazafy participera à l’organisation d’un symposium international sur les lémuriens à Toamasina, sur la côte est de Madagascar. « C’est le genre de conférence, dit-il, qui aurait tout à fait pu se tenir aux États-Unis ces dernières années. » Ratsimbazafy chapeaute aussi la création d’un outil d’agrégation de données et de recherches, le Madagascar Lemurs Portal (le Portail des lémuriens de Madagascar), destiné à promouvoir une meilleure collaboration entre les scientifiques et les responsables politiques, et à mieux mesurer l’efficacité d’interventions spécifiques dans les zones protégées.

« Cela ne fait que 10 ou 15 ans que les scientifiques malgaches occupent des postes à responsabilité, observe Hawkins, du IUCN. La transition prend du temps. Leur présence n’a pas été immédiate dans la communauté académique internationale, comme on pourrait le croire. » Hawkins pense que le déséquilibre dans les publications changera avec le temps. « Les étrangers ont un énorme élan à produire des publications, car elles justifient leur bourse, explique-t-il. Les collègues malgaches sont assez assidus, mais c’est une aptitude qui s’acquiert avec le temps. »

Herman Rafalinirina, right, planning a wildlife survey in a forest fragment in eastern Madagascar. Photo by Rowan Moore Gerety for Mongabay.
Herman Rafalinirina, à droite, planifiant une enquête sur la flore dans un fragment de forêt à l’est de Madagascar. Photo de Rowan Moore Gerety pour Mongabay.

Il y a une génération, nous n’avions pas autant de jeunes scientifiques malgaches possédant les compétences nécessaires pour respecter les contraintes des publications académiques tout en mettant en place des programmes de conservation sur le terrain, un travail particulièrement délicat. Aujourd’hui, malgré les obstacles auxquels ils font face, le travail des biologistes comme Razafimanahaka et ses collègues est de bon augure pour l’impact de la science dans la conservation, tout comme pour l’influence des experts malgaches sur les décisions qui dirigent le destin du pays.

“Quelle raison vous pousse à faire de la recherche ? », demande Herman Rafalinirina, un doctorant en primatologie du Département de paléontologie et d’anthropologie physique de l’Université d’Antananarivo. « Par exemple, vous allez dans un secteur d’une forêt, vous analysez les données, et après vous les publiez. Bien, mais pourquoi ? Pour être un bon scientifique, vous devez être un bon conseiller pour les locaux, vous devez leur dire exactement ce que vous avez trouvé. Combien d’étrangers sont retournés sur place afin d’expliquer aux locaux les résultats qu’ils ont publiés ? C’est là que réside le problème. Vous convainquez les gens, vous veillez à la sauvegarde des lémuriens, vous faites des recherches, et ensuite vous ne revenez jamais. »

D’après lui, les scientifiques malgaches ont plus de chance de revenir.

Bannière : Dans la Réserve spéciale Andranomena, Voahangy Soarimalala, de l’association Vahatra, montre à un groupe d’étudiants en Master de l’Université d’Antananarivo les techniques de mesure pour petits mammifères sur un Grand hérisson tenrec (Setifer setosus).

Rowan Moore Gerety est un journaliste et producteur radio basé à Miami. Pour plus d’articles, rendez-vous sur www.rowanmg.com.

Cet article est le quatrième de la série « La conservation à Madagascar » publiée par Mongabay. La série complète est disponible ici.

Références

Razafimanahaka, J.H., Ralisata, M., Randrianandrianina, F., Jenkins, R.K.B., Ratsirarson, J., Racey, P.A. (2016). Habitat Use by the Endemic Malagasy Bat Hipposideros commersoni in a Littoral Forest. Acta Chiropterologica 18(2):423-431.

Manjoazy, T., Razafimanahaka, J.H., Ronto, W., Randrianavelona, R., Ganzhorn, J.U., Jenkins, R.K.B (2017). The supply of illegal tortoise meat to Toliara City, south-western Madagascar. Oryx. (51)3: 437-440.

Waeber, P.O., Wilmé, L., Mercier, J-R., Camara, C., Lowry, P.P. II (2016). How Effective Have Thirty Years of Internationally Driven Conservation and Development Efforts Been in Madagascar? PLoS ONE11(8): e0161115. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0161115.

Eric Marcel Temba, a PhD candidate in ornithology, uses a secondhand laptop given to him by a colleague in the UK. Photo by Rowan Moore Gerety for Mongabay.
Eric Marcel Temba, doctorant en ornithologie, utilise un ordinateur de seconde main offert par un collègue du Royaume-Uni. Photo de Rowan Moore Gerety pour Mongabay.

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Article published by Maria Salazar
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