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Nouvelles stratégies pour la préservation des forêts tropicales
Rhett A. Buler & William F. Laurance
fr.mongabay.com
Alexandre Hanin
31/08/2008




La pauvreté a cédé le pas à l’industrie comme principale cause de la déforestation, ce qui entraîne d’importantes implications pour la préservation des forêts En l’espace de 10 ou 20 ans à peine, la nature de la destruction de la forêt tropicale a changé.

Plutôt que d’être provoquée par les agriculteurs locaux, la déforestation tropicale est maintenant causée par les grandes industries et la mondialisation économique ; l’abattage, le développement du pétrole et du gaz, l’agriculture à grande échelle et les plantations d’arbres exotiques sont les principales causes de perte forestière. Bien qu’ils soulèvent de sérieux défis, de tels changements créent aussi de nouvelles possibilités pour la préservation de la forêt. Nous soutenons ici que, par l’intermédiaire d’une pression croissante des campagnes publiques sur les corporations et groupes de commerce stratégiques, les partisans de la préservation pourraient avoir une influence beaucoup plus forte sur le destin des forêts tropicales.

Introduction Les forêts tropicales sont les écosystèmes les plus riches biologiquement de la Terre et jouent un rôle vital sur l’hydrologie de la région, le stockage du carbone et le climat mondial [1,2].

La destruction des forêts tropicales continue pourtant au même rythme, quelque 13 millions d’hectares de forêt étant abattus ou rasés chaque année [3]. Bien que ce taux n’ait pas varié de façon marquée au cours des dernières décennies [3], les moteurs fondamentaux de la déforestation sont en mutation – d’une déforestation ayant principalement pour origine les activités de subsistance des années 1960 à 1980 à celle causée par l’industrialisation plus récemment [4-6]. Cette tendance, avançons-nous, a des conséquences capitales sur la préservation des forêts.

Des années 1960 aux 1980, la déforestation tropicale était principalement le fait des politiques gouvernementales pour le développement rural, notamment des prêts pour l’agriculture, des avantages fiscaux et la construction de routes, couplés à la rapide croissance de la population dans de nombreux pays en voie de développement [4-6]. Ces initiatives, particulièrement évidentes dans des pays tels que le Brésil et l’Indonésie, provoquèrent un énorme flux de colons dans les zones frontalières et causèrent souvent une rapide destruction de la forêt. La prise de conscience du fait que les petits éleveurs et les agriculteurs itinérants sont responsables de la plus grande part de la perte de forêt [7] a mené à des approches de préservation telles que les Projets de Développement et de Conservation Intégrée (Integrated Conservation and Development Projects, ICDP), qui tentent d'unir la préservation de la nature avec un développement rural durable [8]. Beaucoup, cependant, pensent à présent que les ICDP ont manqué leur objectif à cause des faiblesses de leur conception et leur application et parce que les habitants locaux utilisent en général les fonds des ECDP pour améliorer leurs revenus plutôt que pour remplacer les bénéfices qu'ils tirent de l'exploitation des ressources naturelles [9-13].

Plus récemment, l’impact direct des populations locales sur les forêts tropicales semble avoir été stabilisé et pourrait même diminuer dans certaines zones. Bien que la croissance démographique de nombreux pays des tropiques reste élevée, les fortes tendances d’urbanisation dans les pays en voie de développement (sauf dans l’Afrique subsaharienne) indiquent que les populations rurales croissent moins vite, et commencent même à régresser dans certains pays (Figure 1) [14, 15]. La popularité des grands programmes de colonisation des frontières s'est également étiolée dans plusieurs pays [5,16,17]. Si cette tendance se confirmait, elle pourrait soulager quelque peu la pression sur les forêts pour part des petits éleveurs, de la chasse et de la collecte du bois de chauffage [18].

En même temps, les marchés financiers mondialisés et le boom des matières premières créent un environnement très attractif pour le secteur privé [5,6]. La conséquence en est que le développement de l’abattage industriel, de l’exploitation minière, du pétrole et du gaz et particulièrement de l’agriculture à grande échelle s’affirme de plus en plus comme les principales causes de la destruction de la forêt tropicale [6,19-22]. Dans l’Amazonie brésilienne, par exemple, l’élevage à grande échelle a explosé, le nombre de têtes de bétail ayant été multiplié par plus de 3 (de 22 à 74 millions) depuis 1990 [23], tandis que l’abattage industriel et la culture du soja ont également fortement augmenté [24,25]. La croissante demande de céréales et d'huiles alimentaires, poussée par l'appétence mondiale pour les biocarburants et l'augmentation des niveaux de vie dans les pays en voie de développement, ne fait qu'accentuer cette tendance [19,26,27].

Bien que nous, entre autres, soyons alarmés par l’émergence de la déforestation d’origine industrielle (Figure 2), nous avançons ici que celle-ci constitue également une possibilité pour la protection et la gestion de la forêt. Plutôt que d'essayer d’influencer des centaines de millions de colons de la forêt dans les tropiques – au mieux un effrayant défi — les partisans de la préservation peuvent maintenant se focaliser sur un nombre beaucoup plus petit de corporations exploitant les ressources. Nombre d’entre eux sont soit des multinationales, soit des compagnies locales cherchant un accès aux marchés internationaux [6,19-22], ce qui les oblige à faire montre d'une certaine sensibilité aux croissantes préoccupations environnementales des actionnaires et consommateurs mondiaux. À défaut, ces sociétés sont vulnérables aux attaques visant l'image qu'elles donnent au grand public.

Confronter les entreprises Aujourd’hui, peu de sociétés peuvent faire fi de l’environnement.

Les groupes de préservation de la nature apprennent à cibler les sociétés en infraction, obtenant de l'appui par l’intermédiaire du boycottage des consommateurs et les campagnes de conscientisation du public. Par exemple, emboîtant le pas à une intense croisade publique, Greenpeace a récemment fait pression sur les plus grands producteurs de soja en Amazonie afin de mettre en place un moratoire sur la production du soja, réfléchissant au développement d'un système de traçage pour garantir que leur récolte provient de producteurs respectueux de l'environnement [28]. Des boycottages antérieurs par le Réseau d’Action pour la Forêt Tropicale (Rainforest Action Network, RAN) a poussé plusieurs grandes chaînes de vente au détail, dont Home Depot and Lowe's, à adopter une politique d'achat plus favorable aux produits issus de la sylviculture durable [29]. Sous la menace d’une publicité négative, le RAN a même convaincu quelques-unes des principales sociétés financières, notamment Goldman Sachs, JP Morgan Chase, Citigroup et Bank of America, de modifier leurs pratiques de prêt et financement pour les projets forestiers [30].

Les tendances récentes permettent aux groupes de conservation de faire pression plus aisément sur les industries exploitant les ressources naturelles. L’économie d’échelle étant ce qu'elle est, il est souvent plus rentable pour les multinationales de concentrer leurs activités dans quelques grands pays, ce qui réduit le nombre de zones géographiques à surveiller pour les groupes de préservation de l’environnement. En outre, bon nombre d’industries, aiguillonnées par la crainte de la publicité négative, mettent sur pied des coalitions qui enjoignent leurs membres à respecter l'environnement. Ses groupes industriels comprennent, entre autres, Aliança da Terra pour les éleveurs de bétail d’Amazonie [31], La Table Ronde sur l’Huile de Palme Durable en Asie du Sud-Est et le Conseil de Gestion de la Forêt (Forest Stewardship Council) pour l’industrie sylvicole mondiale. Au lieu, donc, de devoir s’attaquer à des centaines d’entreprises différentes, les partisans de la préservation de l’environnement peuvent avoir un grand impact en ne s’attaquant qu’à quelques cibles de l’industrie.

Les sociétés sont aussi menées par la carotte et le bâton. Les entreprises qui investissent dans l'exploitation durable profitent de plus en plus de la préférence des consommateurs et de primes pour leurs produits respectueux de l’environnement. D’après des sources issues de l’industrie [32], par exemple, les produits de la forêt « verts » — ceux produits d’une façon durable – représentaient 7,4 millions de dollars de vente aux États-Unis en 2005, et devraient atteindre 38 millions de dollars pour 2010. De tels résultats pourraient avoir plus d’impact sur les multinationales, qui doivent essayer de satisfaire leurs consommateurs et actionnaires, qu'avec les entreprises locales se limitant aux seuls pays en voie de développement [33].

Nouveaux défis L'impact croissant des sociétés source de déforestation a aussi de sérieux désavantages. L’industrialisation peut accélérer la destruction forestière, des forêts autrefois péniblement défrichées par des petits agriculteurs étant aujourd'hui rapidement rasées par les bulldozers. De plus, les activités industrielles telles que l’abattage, l’exploitation minière et le développement du pétrole et du gaz sont source de déforestation, directement, mais aussi indirectement, en créant une puissante incitation économique pour la construction de routes sillonnant la forêt. Une fois construites, ces routes peuvent déchaîner une invasion forestière non contrôlée par les colons, chasseurs et spéculateurs terriens [20,21,24].

Le fait que tous les marchés ne répondent pas aux priorités environnementales est un autre problème. Dans de nombreux pays développés, les préoccupations environnementales sont mises à mal par la demande émergente d'une classe moyenne en croissance. Les consommateurs asiatiques n'ont ainsi pour l'instant montré que peu d'intérêt pour les produits de la sylviculture écocertifiée [34], contrairement aux consommateurs d'Amérique du Nord et plus encore d'Europe. Comme, en plus, les prix des matières premières montent en flèche, on pourrait assister à une véritable ruée sur les ressources naturelles, convertissant la préservation de l’environnement en détail secondaire à l'assouvissement de besoins croissants.

Finalement, même une abondance de consommateurs « écoconscients » ne peut garantir le bon comportement des entreprises (voir Box 1). Nombre d'entre elles ont été accusées d’abuser de concept de « produit vert » — mettant sur le marché avec ostentation des produits qui n’ont d’écologiques que le nom. Dans l’industrie sylvicole tropicale, par exemple, certains groupes douteux, sponsorisés par l’industrie ont essayé d'entrer en compétition avec des organismes d'écocertification légitimes comme le Forest Stewardship Council [35]. Le suivi des produits depuis la forêt jusqu'aux consommateurs finaux -- via des chaînes d'intermédiaires, fabricants et détaillants – peut également se révéler extraordinairement ardu. Greenpeace [36] a par exemple récemment révélé que des géants de l’alimentaire comme Nestlé, Procter and Gamble et Unilever utilisaient de l’huile de palme provenant de terres récemment rasées, en dépit des assurances données à la Table Ronde sur l’Huile de Palme. De telles complications récompensent les tricheurs et réduisent les bénéfices pour les entreprises s’engageant de bonne foi dans la production durable.

L’avenir Malgré ces difficultés, les partisans de la préservation de l’environnement doivent apprendre à traiter de façon efficace et forte avec les compagnies à l’origine de la déforestation tropicale. Ces moteurs de la déforestation augmenteront certainement dans le futur, car l'activité industrielle mondiale devrait croître de 300 à 600 % pour 2050, une grande partie de cette croissance ayant lieu dans les pays en voie de développement [37]. Pour leur part, de plus en plus d'entreprises se rendent compte que la préoccupation environnementale est aussi source de revenus. À la lumière de ces tendances, nous ne pouvons que constater l’importance du développement du dialogue entre les secteurs industriel, scientifique et de préservation de la nature dans les tropiques.

Outre l’influence des groupes pour l’environnement, l’impact de l’industrie sera aussi régulé par les politiques gouvernementales et les accords internationaux, comme la Convention-Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique et la Convention sur la Biodiversité. Par exemple, d’énormes primes pour l’éthanol de maïs du gouvernement américain créent actuellement des distorsions des marchés, promouvant la déforestation amazonienne [23], alors que le commerce international du carbone pourrait finir par freiner la rapide destruction forestière dans certains pays [38,39]. Parce que de telles politiques peuvent changer rapidement et avoir de profondes conséquences, c’est à leurs risques et périls que les partisans de la préservation de l'environnement les ignorent.

L’heure du changement a sonné. D’une part, la rapide mondialisation et les industries de l'élevage, l'abattage, l'exploitation minière et les biocarburants émergent comme les principaux moteurs de la déforestation tropicale. De l’autre, la préoccupation croissante du public pour une gestion durable de l'environnement crée d’importantes et nouvelles possibilités pour la protection de la forêt. En ciblant les industries stratégiques avec des campagnes d’éducation du consommateur, les intérêts environnementaux pourraient avoir dans les mains de nouvelles et puissantes armes dans la lutte pour ralentir la destruction forestière.

Remerciements Nous remercions Thomas Rudel, Robert Ewers,Susan Laurance, Katja Bargum, et trois personnes de référence anonymes source de précieux commentaires.









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