- De nos jours, tout ce que le Béninois consomme n’a plus l’air vrai. La tomate, par exemple, pourrit au bout de 24 ou 48 h, même rangée dans un réfrigérateur. Piments, oignons, carottes, légumes et autres produits alimentaires ne durent plus longtemps, une fois achetés.
- Dans le lot des fruits, c’est le comble. En plus d’être des produits traités aux pesticides, orange, banane, manioc, igname subissent également d’autres niveaux de manipulations de la part des vendeuses, juste pour accélérer le processus de macération. Recours est donc fait aux urines, aux carbures et autres pour faire mûrir assez vite certains produits.
- Les experts soulignent les encadrements juridiques plus laxistes dans les pays en voie de développement « où les réglementations dans le domaine de la santé, de la sécurité et de l’environnement sont plus souples et appliquées moins rigoureusement ».
Un vendredi, jour du marché de Cococodji, sur les étalages des vendeuses qui fréquentent tous les cinq jours ce lieu d’échanges et de commerce, on y trouve les produits alimentaires de grande consommation. Dans ce marché implanté dans la commune d’Abomey-Calavi à proximité de Cotonou, la capitale économique du Bénin, l’usager dispose de plusieurs choix concernant les produits de contre-saison, notamment les tomates, les carottes, les oignons, les laitues, les choux, etc.
Cependant, il est difficile d’acheter aujourd’hui un de ces produits qui soit sans résidus de pesticides ou totalement sain. Dans la catégorie des légumes, c’est le comble. Ce jour-là, l’offre en légume appelé « vernonia » était de deux sortes. L’un bien vert avec de larges feuilles attirant au premier regard. « Celui-ci est traité à l’engrais », dit sans gêne la vendeuse, du nom de Victoire Houngbé, la cinquantaine à peu près, sobrement habillée d’une chemise en pagne et un autre enroulé autour de la taille.
Ce matin-là, elle essayait de disposer ses marchandises sur son étagère. « Ce sont les grandes dames qui font la demande d’un tel produit », dit Houngbé en guise de justification.

Sur le même étalage, celui qui n’a reçu aucun traitement, il n’est pas aussi joli, et ses feuilles plus petites ne sont pas aussi vertes.
Même constat de Patrice Ogou, enseignant, mais maraîcher à ses heures perdues à Kouèhonou, dans l’arrondissement de Pahou, dans la commune de Ouidah, la cité historique. « Quand j’étais parti vendre mes piments au marché Dantokpa, les bonnes dames ne les ont pas trouvés assez grands en taille. Or, pour les avoir grands, il faut qu’ils soient traités avec des molécules chimiques. Il reconnaît utiliser le pacha, un pesticide qui contrôle les insectes, mais pas dangereux ».
Cela veut dire qu’on n’achète plus pour la qualité du produit, mais pour sa beauté. Le crincrin subit le même sort. Il change de couleur au lendemain de sa préparation et n’est plus comestible comme avant. « De toutes les façons, on ne mange plus en qualité », souligne Rodrigue Ogbognon, responsable de la ferme de l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA) à Cotonou. « La qualité du produit part du champ où il y a plusieurs niveaux : le sol sur lequel il a été produit, les différents traitements faits dans le cycle de production. Concernant le transport et la conservation, est-ce que les producteurs respectent les normes ? Tout ça influence forcément le produit final. Si sur cette surface, s’il y a eu des antécédents culturaux, où des pesticides et engrais ont été utilisés, des résidus sont restés sans aucun doute, et ceux-ci affectent les produits qui viennent après. Donc, en amont et en aval, il y a des incohérences dans les approches de production ». Ogbognon propose comme solution le bio, mais il avertit que chacun doit être responsable de son propre champ, et être sûr de ce qu’il consomme.
La contamination des aliments, renchérit Hermann Meton, président de Bénin conso et droits de l’homme (BCDH), une association des consommateurs, relève d’une forme d’ignorance. « Un maraîcher ou un producteur quelconque, appelé à respecter les trois mois après le traitement avant la mise en consommation d’un produit, compresse le délai dès qu’il fait face à des contraintes liées à la tontine ou à la maladie d’un membre de sa famille. C’est extrêmement préoccupant pour la santé humaine, parce que le produit n’est pas totalement débarrassé des effets nocifs du traitement ».
Vendeuse de tomate au marché de Cococodji, dans la commune d’Abomey-Calavi, Marianne Nacimento est consciente des effets des traitements à l’engrais ou aux pesticides : « Je ne peux pas préparer avec la tomate crue », dit-elle. « Il faut la bouillir d’abord avant de l’utiliser pour la sauce, ça permet de réduire les effets des traitements », précise-t-elle.
![Du concombre, à tchiayo [Ocimum gratissimum], en passant par le crincrin et le vernonia, le marché béninois est régulièrement alimenté de légumes de toutes sortes. Image de Didier Hubert Madafime pour Mongabay.](https://imgs.mongabay.com/wp-content/uploads/sites/26/2026/09/01014302/image2_vendeuse-de-legume-e1788249383546.jpeg)
Les fruits : un autre niveau des méfaits de la société de consommation
« Oranges, citrons, papayes, bananes, ananas, mangues et pastèques pourrissent dans les sacs et paniers, quelques jours après l’achat », dit Patrice Sagbo. Le naturaliste-vétérinaire, spécialiste de la biodiversité, défenseur des droits des paysannes et paysans sur leurs ressources au Bénin, rappelle les cas d’intoxications qui se produisent, chaque année, au nord du pays, suite la consommation des produits alimentaires conservés avec des produits chimiques. Il pointe du doigt l’ignorance des populations, pas seulement du Bénin, ni de l’Afrique, mais qui, à travers le monde, s’alimentent aux produits impropres à la consommation.
C’est cette ignorance consistant à croire qu’on se nourrit bien, alors qu’on s’intoxique, qui met Sandrine Ayité, journaliste indépendante béninoise, hors d’elle. Dans un coup de colère, le 05 août 2026, sur sa page facebook, en plus de son état d’âme confié à Mongabay, elle étale ses constats de ces derniers temps dans le domaine de la consommation. « Tu achètes le légume ‘gboman’ [Solanum macrocarpon] aujourd’hui, une semaine après, tu constates qu’il n’a plus la même couleur. C’est pareil pour ‘Amanvivè’, c’est-à-dire le vernonia. Le ‘tchiao,’ [Ocimum gratissimum] n’en parlons plus. A chaque fois que j’achète la carotte, la couleur n’est jamais la même. Elle pourrit très rapidement. L’ananas aussi ; même s’il est au frigo, il est gâté en 24 h. Les feuilles de laurier, que j’adore utiliser, ont perdu leur arôme. Quand tu fais attention à tout ce que tu manges aujourd’hui, tu découvres ses horreurs. Or, pour mieux nous porter, on nous conseille tous les jours de consommer des fruits et légumes ».
Faisant la promesse de multiplier les campagnes de sensibilisation pour attirer l’attention sur ce que nous consommons, la journaliste béninoise s’interroge alors : « Qu’est-ce qu’on fait dans ces conditions ». Au-delà de la sensibilisation, Hermann Meton, président de BCDH, a une tout autre idée de la façon dont il faut régler la question. « Il faut revenir à l’agriculture bio. Celle-ci, aux yeux des agriculteurs, est un peu difficile à appliquer. Le bio n’est pas rentable et demande assez d’efforts, voilà le langage qu’ils tiennent ».
Hermann Hinnou, un élu local de l’arrondissement de Pahou, dans la commune de Ouidah au sud-ouest du pays, renchérit : « C’est grave ce qui se passe de nos jours dans le domaine de l’alimentation. C’est d’ailleurs pour cette raison que dans un coin de ma maison, j’essaie d’entretenir un petit jardin, où je produis le gboman, le vernonia, la tomate, le moringa. Je fais de temps à autre des sessions avec les coopératives des femmes pour leur parler de la consommation des aliments, notamment ‘ les bouillons de cubes’. Il faut renforcer désormais la sensibilisation ».

La mort dans les assiettes
Certains Béninois se souviennent, certainement encore, de la polémique née autour du Jardin maraîcher de Houéyiho. Il est produit depuis des décennies sur cet espace, situé dans la zone de l’aéroport, toutes sortes de produits de maraîchage, souligne Sagbo. « Il se trouve que cette zone est le couloir d’atterrissage des avions qui arrivent à Cotonou. A l’approche, tous les réacteurs rejettent des résidus de combustion et des particules fines. Des traces d’huiles lubrifiantes peuvent se propager par le vent lors des phases de faible attitude. Conséquences : un dépôt continu de pollution atmosphérique (hydrocarbures, métaux lourds), pouvant être observé, peut superficiellement contaminer les feuilles des légumes cultivés à l’air libre », explique Sagbo.
De toute les façons, « un aliment dangereux peut rendre malade une personne, mais il peut également affaiblir une économie entière », a souligné le mercredi 29 juillet 2026, à Dakar, au Sénégal, Dr Mamadou Ndiaye, expert en sécurité sanitaire des aliments au Bureau sous-régional de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) pour l’Afrique de l’Ouest, lors d’un atelier avec un groupe de journalistes réunis au sein de l’Association des journalistes en santé, population et développement (AJSP). « Les maladies d’origine alimentaires représentent une charge sanitaire majeure, et, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 866 millions de personnes tombent malades, chaque année, causant 1,52 millions de décès, soit davantage que la tuberculose », dit Ndiaye.
![Un champ de ‘Tchiao’ Ocimum gratissimum], sur le site de maraicher à Kouêhonou et Djissoukpa, dans l'arrondissement de Pahou, dans la commune de Ouidah au Bénin. Image de Didier Hubert Madafime pour Mongabay.](https://imgs.mongabay.com/wp-content/uploads/sites/26/2026/09/01014726/image4_un-champ-de-legume.jpeg)
Les dangers identifiés sont multiples avec des bactéries, des virus, tels que l’hépatite B, des parasites et des contaminations chimiques comme les aflatoxines ou les métaux lourds. Les filières les plus exposées en Afrique de l’Ouest, souligne Dr Ndiaye, sont l’élevage, la pêche, les fruits et légumes frais, les céréales et l’alimentation de rue.
Il est donc temps de faire désormais des choix responsables pour éviter de s’acheter des problèmes de santé, avec son argent. Pour que cela n’arrive pas, il faut produire sain. C’est cet effort que fait le maraîcher Jerôme Kinnin, dans l’arrondissement de Djissoukpa, dans la commune de Ouidah. Sur une parcelle d’un hectare, le quinquagénaire produit du poivron, du concombre, de l’aubergine, de la laitue et du gboman (S. macrocarpon), etc…Il jure ses grands dieux n’avoir jamais utilisé de l’engrais pour améliorer la fertilité de son sol. Le plus souvent, reconnaît le maraîcher, « j’utilise le super gros qui est un engrais bio en plus des fientes d’animaux. Je consomme ce que je produis, pas question de produire ce qui peut être dangereux pour ma santé ».
Cependant, c’est l’État qui autorise et donne l’agrément d’homologation de la vente et de la mise en consommation des pesticides et biopesticides, à travers le « Comité national de gestion des pesticides ». Il peut arriver, selon l’un des acteurs du secteur, qui a requis l’anonymat, que le fabriquant retire de la liste, l’année qui suit, l’une des molécules chimiques, sous prétexte que des tests ont prouvé sa dangerosité. « Voilà qu’il est déjà utilisé, une année. Qu’il soit retiré ou non, ses résidus restent dans le sol. C’est là toute la problématique de l’usage des pesticides dans l’alimentation, étant entendu qu’ils ne sont pas fabriqués au Bénin. Il ne s’agit plus, tout compte fait, de nourrir les populations. Les dirigeants doivent veiller à la qualité de ce qu’elles mangent, parce que les conséquences d’une mauvaise alimentation, ainsi que la contamination de l’eau par les résidus des pesticides, impactent directement la santé ».
Image de bannière : Du concombre, à tchiayo [Ocimum gratissimum], en passant par le crincrin et le vernonia, le marché béninois est régulièrement alimenté de légumes de toutes sortes. Image de Didier Hubert Madafimè pour Mongabay.
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