- Le Rwanda dispose d’environ 155 millions de tonnes de tourbe sèche réparties sur près de 50 000 hectares.
- Avec ses plus grandes zones humides, le pays mise sur l’exploitation des tourbières comme sources énergétiques.
- L’extraction de la tourbe réduit sa capacité à stocker du carbone.
- Mais la protection des tourbières se heurte aux moyens de subsistance des populations qui dépendent de la centrale de Mamba.
À proximité du marais de la rivière Akanyaru, dans le district de Gisagara, au sud du Rwanda, une imposante infrastructure énergétique s’étend sur un terrain vallonné et verdoyant. Ses structures métalliques et ses équipements dominent le paysage de cette zone marécageuse située à proximité de la frontière avec le Burundi.
À proximité de ce site, une dizaine d’excavateurs s’activent devant un large terrain soigneusement aménagé pour extraire les couches exploitables de tourbières chargées ensuite dans des camions, avant d’être acheminées vers une installation de séchage.
Mise en service en 2021 et connue sous le nom de ‘Hakan Peat to Power’, la nouvelle centrale produit actuellement quelques 23 mégawatts d’électricité contre une capacité maximale de 80 mégawatts.
Cette centrale fait partie des projets d’investissements du Rwanda pour le développement des énergies renouvelables, dont le coût est estimé à 260 millions USD.
Tonci Tadic, responsable de la centrale, affirme que le projet vise notamment à renforcer la stabilité du réseau électrique national, grâce à son système de stockage.
« Cette nouvelle centrale renforce la position du Rwanda dans le secteur des énergies renouvelables », dit-il lors d’un entretien accordé à Mongabay, sur place.

Maintenir un fragile équilibre
Les données officielles du ministère rwandais de l’Infrastructure indiquent qu’environ 155 millions de tonnes de matières sèches de la tourbe sont actuellement réparties sur quelque 50 000 hectares, notamment au niveau de plusieurs zones marécageuses du pays. D’après les données de Rwanda Energy Group (REG), une entreprise publique chargée du secteur électrique, au moins 77 % des réserves de tourbe sont situées près de ces zones, dans le sud du Rwanda.
Toutefois, une étude, publiée en novembre 2019 dans la revue Science Direct par un groupe de chercheurs issus de plusieurs universités et centres de recherche établis au Rwanda et au Nigeria, montre que seules quelques centrales sont en exploitation au Rwanda, malgré le potentiel énergétique des tourbières.
Les auteurs de l’étude soulignent la nécessité de mettre en place des dispositifs adaptés de contrôle de la pollution. « L’utilisation de la tourbe comme source d’énergie entraîne des effets négatifs sur l’environnement, et contribue au changement climatique », confie à Mongabay professeur Digne Rwabuhungu, doyen de l’École des mines et de la géologie du Collège des sciences et technologies de l’université du Rwanda, et co-auteur de cette étude.
Même son de cloche pour Piet-Louis Grundling, chercheur et directeur adjoint chargé de la mise en œuvre des programmes relatifs aux zones humides au Département des affaires environnementales en Afrique du Sud, qui affirme que le plus gros problème survient lorsque les tourbières sont drainées, exploitées ou asséchées, pour produire de l’énergie.
« Le carbone qu’elles stockent peut alors être libéré dans l’atmosphère, contribuant ainsi au réchauffement climatique », souligne-t-il dans une interview accordée à Mongabay.

Grundling reste convaincu que les projets énergétiques, implantés dans les tourbières ou à proximité d’elles, peuvent perturber durablement ces écosystèmes et, à terme, entraîner leur dégradation, voire leur destruction.
Selon lui, ces perturbations empêchent les zones humides de fonctionner normalement. « Dès qu’une tourbière est exploitée ainsi, comme c’est le cas au Rwanda, les efforts de restauration restent nécessaires pour les sauver », souligne-t-il.
Malgré ces inquiétudes, les autorités rwandaises continuent de miser sur les investissements dans les énergies renouvelables, et travaillent à porter la part du mix énergétique à 60 d’ici à 2030.
« C’est un moment passionnant », a déclaré Tadic. « Il suffit de regarder le potentiel de la tourbe encore inexploité ».
Toutefois, certains membres de la communauté locale du district de Gisagara craignent à la fois les conséquences environnementales du projet, dénoncées par les défenseurs de l’environnement, et le risque de perdre leur emploi si l’usine n’est plus en mesure de maintenir sa production.
« Les gens travaillent ici, dans la centrale ; ils y gagnent leur vie… Que pouvons-nous faire ? », dit Alphonse Mutsindashyaka, un habitant du village de Mamba, lors d’une discussion avec l’un de ses voisins qui habitant à proximité de la centrale énergétique, dans le secteur de Mamba du district de Gisagara, au sud du Rwanda.
Image de bannière : Le marais de l’Akanyaru, entre le Rwanda et le Burundi, abrite d’importantes réserves de tourbe, une matière organique exploitée pour produire de l’électricité. Image de Aimable Twahirwa.
Citation :
T. Mugerwa, D.Rwabuhungu, Olugbenga A, et Al. Rwanda peat deposits: An alternative to energy sources (2019), Energy Reports, V.5, P.1151-1155, https://doi.org/10.1016/j.egyr.2019.08.008