Nouvelles de l'environnement

Cameroun : Une filière de trafic d’écorces d’arbre contribue à la dégradation des espèces forestières emblématiques

  • Des essences précieuses sont écorcées par annélation dans les forêts camerounaises, puis revendues en grande quantité dans des marchés pour la pharmacopée traditionnelle.
  • Selon les écogardes, l’écorçage complet du tronc d’un arbre coupe la circulation de la sève et condamne l’arbre à mourir. La chute de ces arbres géants détruit la canopée et la faune, qui en dépendent.
  • La filière pourrait être alimentée par une forte demande urbaine et soutenue par l’ignorance des populations, qui semblent ne pas mesurer la gravité de leurs actes.
  • Si l’usage domestique de ces écorces est toléré, leur exploitation commerciale, par contre, est interdite, surtout pour des essences protégées comme le Kosipo. L’administration forestière annonce d’ailleurs des campagnes de sensibilisation et des interpellations.

Dans les forêts denses du Cameroun, les arbres meurent debout, dans le silence, sans qu’on ne s’en émeuve. Ils ne sont ni abattus à la tronçonneuse pour leur bois d’œuvre, ni carbonisés par les feux de défrichement agricole. Mais ils sont dépouillés de leur écorce, sur toute leur circonférence, depuis la base leur tronc jusqu’à plus de deux mètres de hauteur, laissant apparaître un aubier blanchâtre, humide et vulnérable signant leur arrêt de mort.

Confronté aux images montrant des troncs intégralement écorcés à leur base et déjà envahis par des champignons et des insectes xylophages, Sergent Olivier Mba Ossima, agent des Eaux et forêts en poste à Ngomedzap, une petite localité du département du Nyong-et-So’o de la région du Centre du Cameroun, ne mâche pas ses mots et parle de catastrophe écologique en cours. « Là, nous sommes face à une dégradation par écorçage exagéré. C’est une activité totalement illégale ; c’est de la surexploitation. Ces arbres vont sécher et finir par mourir », dit-il.

En effet, ces arbres centenaires, dont certains atteignent plus de trente mètres de hauteur et plus d’un mètre de diamètre, portent à leurs bases, des plaies circulaires béantes, larges de près d’un mètre, où l’écorce a été prélevée à la machette, selon une technique bien rodée. Celle-ci consiste à réaliser deux entailles verticales parallèles, avant de tirer d’un seul bloc une large plaque d’écorce, laissant le tronc à vif.

Cette technique, connue des forestiers sous le nom d’annélation, « est l’une des plus meurtrières qui soit pour un arbre », selon Ossima, « car elle sectionne définitivement le phloème, ce réseau de vaisseaux qui assure la descente de la sève élaborée depuis les feuilles vers les racines, condamnant ainsi le sujet à s’épuiser sur ses réserves avant de sécher sur pied en quelques mois », poursuit-il.

Un arbre dont les écorces ont été arrachées dans les forêts du Centre et du Sud camerounais. Image de Leonel Balla pour Mongabay.

Marché Mvog Mbi, l’un des terminus d’une demande qui explose

Les écorces prélevées sur les arbres, même interdits d’exploitation par la loi camerounaise, sont destinées à la vente dans des circuits bien établis, même au cœur de la capitale Yaoundé, explique Séverin Mpem, la quarantaine, collecteur et vendeur d’écorces depuis plusieurs années.

Rencontré à Ngomedzap, où il opère, ainsi que dans certaines forêts du Sud, limitrophes à cette localité, il assume son activité et en détaille la logistique. Sur le point d’embarquer une cargaison, il se confie à Mongabay. « Ce sac part à Yaoundé. Souvent, nous envoyons à Douala aussi et dans plusieurs autres villes. Ça dépend des commandes. Nous pouvons livrer plusieurs fois par semaine », dit-il.

Selon Mpem, le prix d’une écorce dépend non seulement de l’arbre ou de l’essence dont-elle est issue, mais aussi de ses vertus thérapeutiques. Toutefois, il précise que quelques kilogrammes de certaines écorces, peuvent coûter jusqu’à 20 000 francs CFA (40 USD).

Des écorces d’arbres exposées au marché Mvog-Mbi à Yaoundé, également siège de plusieurs tradipraticiens. Image de Léonel Balla pour Mongabay.

Interrogé sur les conséquences néfastes de son activité sur l’environnement, Mpem estime que la santé des hommes est plus importante. « C’est pour aider les personnes qui souffrent. Ces écorces soignent des maladies que même la médecine moderne ne peut pas soigner. S’il faut enlever quelques écorces pour donner la guérison aux personnes, je pense que c’est pour une bonne cause. En plus, nous, on ne coupe pas les arbres, on prend seulement l’écorce. La forêt est grande, ça va repousser non ? », dit-il d’un ton confiant.

Concernant la destination finale de sa cargaison, les propos de Mpem nous conduisent à Yaoundé, au marché de Mvog-Mbi, l’un des plus grands marchés populaires de la capitale. Là, tout au fond, à l’écart des étals de viande de brousse et de poissons fumés, une allée entière s’est métamorphosée pour devenir ce que les habitués appellent désormais, avec un mélange d’ironie et de résignation, le « boulevard des écorces ». Ici, sur plusieurs dizaines de mètres, s’alignent des sacs éventrés, des tas de plaques séchées au soleil et certains commerçants pilant les écorces pour les réduire en poudre.

C’est au cœur de ce « boulevard » que nous rencontrons celui qui se fait appeler « docteur Wigli », tradipraticien installé à Mvog-Mbi depuis plus d’une dizaine d’années. Il évoque les raisons profondes qui, selon lui, justifient l’explosion actuelle de la demande et la pression sur la ressource forestière. « De nos jours, les Camerounais s’intéressent beaucoup à la guérison par la médecine traditionnelle, plus qu’avant. Les gens ne veulent plus seulement des comprimés de la pharmacie moderne. Ils reviennent vers les plantes de la forêt. C’est pour ça que les commandes sont énormes. Pour une seule marmite de remède, pour soigner le paludisme qui résiste, pour aider une femme venant d’accoucher, pour traiter le diabète ou la faiblesse sexuelle, il faut beaucoup d’écorces. Sans écorces, je ne peux pas travailler. Et je reçois des dizaines de patients tous les jours », explique-t-il.

Un autre arbre dépourvu de son écorce commençant à sécher dans un forêt. Image de Léonel Balla pour Mongabay.

Entre tolérance ancestrale et interdiction commerciale

Revenant sur le principe de la tolérance encadrant l’usage domestique de la forêt par les communautés locales, Sergent Ossima explique que la loi camerounaise n’a jamais eu vocation à interdire aux peuples de la forêt de se soigner. « Nous sommes des peuples de la forêt. Nous connaissons ces formules traditionnelles capables de guérir un mal à travers un morceau d’écorce. Une personne peut aller derrière sa maison et prélever une petite écorce pour se soigner. L’arbre pourra la régénérer après un ou deux mois », précise-t-il.

Mais, ajoute-t-il immédiatement pour lever toute ambiguïté, cette tolérance ne saurait en aucun cas servir de paravent à une exploitation à but lucratif dépouillant systématiquement les arbres jusqu’à les tuer. « Prélever à une certaine vitesse pour un usage commercial, au point de dépouiller tout le tronc de son écorce de manière régulière, c’est différent. L’arbre ne pourra plus se régénérer, et il mourra. Vous m’avez d’ailleurs présenté des photos où ces arbres victimes d’annélation sont sur le point de mourir », dit Ossima.

Pour lui, la différence entre un prélèvement traditionnel permettant à l’arbre de cicatriser et le pillage actuel le condamnant est fondamentale.

Un magasin d’écorces d’arbre au marché Mvog-Mbi à Yaoundé au Cameroun. Image de Léonel Balla pour Mongabay.

De plus, sur le marché, les essences les plus recherchées figurent parmi les espèces les plus protégées par la législation nationale et internationale, en raison de leur rareté et de leur importance écologique, comme le souligne avec gravité cet écogarde.

« D’ailleurs, il y a des espèces dont l’exploitation est formellement interdite : le bubinga, le kosipo, le sapelli, le bois d’ébène, entre autres. Ce sont des essences que nous préservons ; que ce soit leurs écorces ou leurs bois, elles ne doivent pas être touchées. C’est donc, dans tous les sens, une activité totalement illégale. Si on continue comme ça, les générations futures n’auront plus rien », dit Ossima.

Et celui-ci d’insister aussi sur l’effet domino souvent ignoré par les collecteurs, voyant la chute d’un seul grand semencier entraîner avec lui tout un pan de la biodiversité. « C’est une perte sèche pour l’écosystème. Dès que ces essences meurent et tombent, elles créent un autre problème : elles emportent avec elles toute la faune vivant à leur périphérie. Ces grands arbres, c’est aussi une couverture végétale qui protège. Quand on les abat ou quand ils meurent sans être remplacés, c’est un trou béant qui s’ouvre dans la canopée », souligne-t-il.

Un tradipraticien vend des écorces d’arbre  et d’autres produits à base de plantes dans la rue au centre administratif de Yaoundé. Image de Léonel Balla pour Mongabay.

Ossima évoque aussi un déficit de sensibilisation environnementale conduisant les populations à confondre prélèvement raisonné et exploitation industrielle. « Au vu de l’impact que subissent ces arbres, on se rend compte que les populations ne sont visiblement pas sensibilisées. C’est aussi une question de mentalité. Dans le cadre de nos missions régaliennes, les Eaux et forêts ont aussi le devoir de sensibiliser les populations sur les questions environnementales. Mais beaucoup d’entre elles ne sont pas édifiées sur la question. Et lorsque nous organisons ces campagnes de sensibilisation, ces populations n’y assistent pas. Elles regardent le bénéfice dans la médecine sans pour autant voir le danger qu’elles causent à la nature », explique-t-il.

Face à l’ampleur du phénomène qui menace de transformer la forêt en un cimetière d’arbres debout, Ossima lance un avertissement aux collecteurs et un appel à la hiérarchie.

En attendant que des mesures soient prises, les écorces continuent de quitter les forêts camerounaises chaque matin à l’aube, laissant derrière elles, dans la pénombre de la forêt, des géants écorchés vifs, dont le silence, pour qui sait l’écouter, ressemble à un cri d’alarme.

Image de bannière : Un arbre dont les écorces ont été arrachées dans les forêts du Centre et du Sud camerounais. Image de Leonel Balla pour Mongabay.

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