- Alors que les eaux montent en saison des crues dans le delta de l'Ouémé au Bénin, les populations riveraines sont aujourd'hui moins inquiètes.
- Des balises plantées le long du fleuve et l'application mobile « Alerte Inondation » leur permettent d'anticiper les crues avant qu'elles ne surprennent.
- Une étude indépendante, publiée en juillet 2026 par des chercheurs béninois, confirme la fiabilité du système : leur modèle d'apprentissage automatique prédit les crues à Bonou avec une précision supérieure à 98 %, jusqu'à quatre jours à l'avance.
Pour rejoindre sa maison à Gangban, dans la commune d’Adjohoun au sud-est du Bénin, Bénoit Dossou doit relever son pantalon et avancer avec prudence dans l’eau bordant le lit du fleuve Ouémé. Ce cultivateur ne redoute plus la montée des eaux comme avant. « S’il n’y a pas d’inondation, nous ne sommes pas à l’aise », dit-il, expliquant que les crues déposent des alluvions qui enrichissent ses futures récoltes. Ce qu’il craint, ce sont les dégâts imprévus. Aujourd’hui, une balise plantée près de chez lui, couplée à une application mobile, lui permet d’anticiper. « Je n’ai plus de récoltes dans les champs, parce que les infos reçues et les sensibilisations dans la communauté nous ont permis d’anticiper », souligne-t-il.
Cette scène, banale en apparence, illustre une transformation en cours dans les communes du delta de l’Ouémé, l’une des régions du Bénin les plus exposées aux inondations saisonnières. Depuis deux ans, un dispositif hybride, combinant balises communautaires, application mobile et modèles hydrologiques avancés, tente de répondre à une question centrale pour l’Afrique de l’Ouest face au changement climatique : comment bâtir un système d’alerte intégré basé sur les nouvelles technologies pour réduire les pertes humaines et matérielles liées aux crues ?
Sahadatou Alou Djerman, point focal des risques et catastrophes de la mairie de Dangbo, s’appuie sur des retours d’expériences du Système d’alerte précoce intégré (Sap intégré), développé dans le cadre du programme « Durabilité des actions de gestion intégrée des ressources en eau (DuraGIRE) », mis en œuvre par un consortium mené par la SNV, une organisation néerlandaise de développement à but non lucratif, aux côtés de l’Association nationale des communes du Bénin (ANCB) et de VNG International, l’agence de coopération de l’Association des communes néerlandaises.
« Avec l’arrivée du système d’alerte précoce intégré, les populations alphabétisées ou non s’informent et se préparent à partir des balises de proximité. Ça permet aujourd’hui à la population alphabète ou non de pouvoir lire la balise et de savoir que l’orange annonce la catastrophe. L’application mise en place et téléchargeable sur les téléphones androïdes permet, partout où ils sont, de se connecter même s’ils sont en déplacement hors du village, de voir le niveau de l’eau et d’appeler des parents pour alerter les populations », confie-t-elle.

Le moteur scientifique derrière les balises
Derrière ces repères en bordure de fleuve et les alertes sur le téléphone, se cache une architecture technique plus complexe ayant évolué depuis le Sap Bénin établi au lendemain des inondations de 2010. C’était un dispositif construit autour de la Cellule interinstitutionnelle de prévision et d’alerte (CIPA), placée sous la supervision de la Direction générale de l’Eau (DGEau).
Plusieurs structures y contribuent dont l’Institut de recherches halieutiques et océanologiques du Bénin (IRHOB), l’Institut national de l’eau (INE), la Direction des systèmes d’information (DSI), la Direction générale de l’environnement et du climat (DGEC) et l’Agence béninoise de la protection civile (ABPC).
« Il permettait d’utiliser des formules de propagation des ondes hydrauliques pour générer des prévisions deux à trois jours à l’avance. Malheureusement, ce système avait des limites, en ce sens qu’il ne permettait d’avoir l’information qu’à un endroit donné, au niveau des stations, alors que l’inondation ne se produit pas seulement au niveau de ces stations. L’inondation est un phénomène spatial, et on a besoin d’informations à une échelle spatiale assez bien définie », explique Dr Jean Hounkpè, chercheur à l’INE.
En 2020, le dispositif combine deux modèles, c’est-à-dire le SAPI-G, fondé sur Global Flood Awareness System (GloFAS), qui anticipe les crues jusqu’à 12 jours à l’avance ; et le SAPI-Q, alimenté par les données locales des stations pour des prévisions plus fines, qui les alimente à trois jours d’avance. Progressivement, s’est ajoutée la dimension communautaire, avec la mise en place de balises hydrométriques dans certains villages, l’implication des plateformes locales.
Cependant, une évaluation du dispositif a montré des limites. Le rapport de diagnostic note, entre autres, que les données issues du SAP communautaire sont souvent incomplètes ou inutilisables. L’absence d’échelles sur les balises empêche d’estimer la profondeur de l’eau. Ces données ne sont pas encore intégrées au SAP technique, limitant leur prise en compte. Il y a aussi une coordination insuffisante entre acteurs locaux et nationaux : le manque d’un cadre formel et durable freine la circulation de l’information et la prise de décision partagée.
Des études complémentaires sont alors menées pour mieux caractériser les zones à risque. Plus d’une centaine de balises hydrométriques graduées, géoréférencées et codées, par couleur, ont été installées dans les zones les plus exposées pour suivre en temps réel la situation. De nouveaux modèles hydrologiques et hydrodynamiques ont été mobilisés pour anticiper les crues et visualiser finement les zones à risque. En croisant les données des modèles et des balises, les alertes sont désormais adressées à 89 villages et ciblent des points stratégiques, incluant des infrastructures critiques telles que les écoles, les centres de santé, les routes, etc.
« L’application mobile se nourrit des prévisions faites par les scientifiques que nous sommes ; elle permet aux populations qui sont sur le terrain d’avoir des informations sur la survenue des inondations, deux à trois jours à l’avance. Et vous convenez avec moi que, lorsqu’on a l’information à l’avance, on peut prendre des dispositions pour limiter les impacts que ce phénomène peut avoir sur le quotidien des populations. Donc, même vous, en étant ici, vous pouvez déjà avoir l’information sur le niveau d’alerte qui sera atteint au niveau d’un village et pouvoir informer vos parents qui sont là-bas », déclare Dr Hounkpè.

Du « gong » à l’alerte numérique
Il y a encore quelques années, l’information circulait au rythme du gong, l’annonce publique traditionnelle faite par un crieur public ou par un mégaphone dans les villages. « On avait beaucoup de difficultés à faire passer les informations », dit Alban Houedanou, point focal de réduction des risques de catastrophes de la mairie d’Adjohoun.
Le processus était lourd : collecte de données sur le terrain, remontée au niveau central, traitement, puis redescente de l’information vers les chefs de village.
Mais le système d’alerte précoce intégré change cette mécanique. Juliette Boton, une résidente de l’arrondissement de Gangban, fait partie des lectrices de balise de sa commune d’Adjohoun. La trentaine, elle se souvient d’une époque où les crues surprenaient tout le monde. « Vous vous réveillez un beau matin, et vous voyez l’eau à votre porte », raconte-t-elle.
Aujourd’hui, dit-elle, la communauté suit la montée des eaux en temps réel et adapte des comportements en conséquence, notamment des récoltes anticipées, la surveillance des enfants, les déplacements limités sur le fleuve.
Dans la commune de Dangbo au sud-est du pays, le point focal Alou Djerman observe une dynamique similaire, tout en soulignant que le dispositif reste perfectible. « Nous avons constaté qu’une balise, mal positionnée, indique un niveau de risque qui ne correspond pas à la réalité. Le retour d’information permet des ajustements progressifs. Nous constatons que c’est un changement positif », affirme-t-il, tout en avertissant que la saison de crue à venir s’annonce difficile.

Aux dires des acteurs, l’intégration des modèles HEC-HMS et HEC-RAS permet désormais de produire des prévisions plus fines, jusqu’au niveau village, en s’appuyant sur une meilleure connaissance des vulnérabilités et des caractéristiques environnementales.
« Nous allons vers un SAP plus précis, fiable et enraciné dans les réalités locales. À terme, le système vise à limiter les pertes humaines, économiques et sociales liées aux inondations. L’implication des communautés dans la gestion des risques de catastrophes renforce considérablement l’efficacité du système d’alerte précoce. Lorsque le système ne repose pas uniquement sur des experts nationaux, mais sur une synergie entre acteurs locaux et nationaux, il devient plus robuste et plus pertinent », souligne Nadège Savi, conseillère Sap aux inondations à la SNV.
Passer à une échelle plus large
Ce que décrivent les acteurs de terrain trouve un écho inattendu dans une étude scientifique, publiée en juillet 2026, par des chercheurs des universités de Parakou et d’Abomey-Calavi, au Bénin. Ils ont développé et testé indépendamment un système intelligent de prévision et d’alerte aux inondations, en s’appuyant sur plus de trente ans de données hydrométriques (1992-2023) de la station de Bonou, dans la vallée de l’Ouémé, croisées avec des données pluviométriques issues de 23 stations locales et du produit satellitaire CHIRPS.
« Ce travail a permis de démontrer l’apport de l’intelligence artificielle dans la prévision hydrologique du bassin de l’Ouémé à Bonou.
L’intégration d’un dispositif complet de diffusion multicanal et multilingue a permis de rapprocher l’information scientifique des communautés locales, renforçant leur capacité à anticiper et à réagir face aux risques d’inondation », conclut l’étude. Les auteurs soulignent toutefois que, malgré la robustesse et l’efficacité opérationnelle du système, des améliorations restent envisageables, notamment par l’intégration de nouvelles technologies, de méthodes complémentaires ou de sources de données additionnelles.

Le besoin d’anticipation se fait ressentir au-delà du bassin de l’Ouémé. « Il reste encore un grand pan du pays qui n’est pas encore couvert par les modèles hydrauliques. Cela nécessite des investissements pour que l’on puisse améliorer ce qu’on a fait pour le delta et disposer d’informations au niveau des autres contrées du pays et des autres bassins versants qui sont concernés », souligne Dr Hounkpè.
De concert avec la Direction des services d’information (DSI), l’Agence des systèmes d’information et du numérique (ASIN) et la Société béninoise d’infrastructures numériques (SBIN), l’application Alerte inondation est actuellement en cours d’hébergement sur le data center national. Elle pourra ainsi devenir un outil essentiel pour diffuser rapidement les informations et alertes climatiques à l’ensemble des bassins versants du Bénin.
Image de bannière : L’application mobile Alerte Inondation affiche en temps réel le niveau de risque ici à Gangban Centre, dans la commune d’Adjohoun au sud-est du Bénin. Image de Fulbert Adjimehossou pour Mongabay.
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