- En trois ans de surveillance renforcée à Togodo, neuf espèces de grands mammifères sont de retour dans une réserve, où elles s'étaient raréfiées sous la pression du braconnage et de l'empiètement agricole.
- La stratégie repose sur une triple intervention coordonnée : mise à disposition foncière de 5500 hectares aux communautés riveraines, construction d'une ceinture végétale délimitant le parc, et reconversion d'anciens braconniers en écogardes au sein des organisations villageoises.
Buffles, cobes de Buffon, babouins, pythons de Seba. En quelques années, ces espèces ayant pour la plupart déserté la réserve de Togodo, dans le sud-est du Togo, sont revenues dans les habitats qu’elles avaient abandonnés sous la pression du braconnage. Ce retour est le résultat d’une stratégie concertée entre le gouvernement togolais, des partenaires comme la Banque mondiale et les communautés rurales riveraines de ce parc s’étendant sur 25 500 hectares (un peu plus de 63 000 acres).
Labellisé zone d’importance internationale, le Complexe d’aires protégées de Togodo, à 96 kilomètres de Lomé, la capitale, avait perdu 8 000 hectares à l’intérieur de ses limites officielles, à cause de l’empiètement agricole. Cette situation a contribué au reflux de la faune. À partir de 2022, West Africa Coastal Areas Resilience Investment Project (WACA ResIP) a financé une intervention structurée sur trois fronts simultanés.
Le premier point d’action est foncier. L’État togolais a ainsi mis à la disposition des communautés riveraines 5500 hectares situés dans la périphérie dégradée du complexe, 3 000 côté Togodo Sud et 2 500 côté Togodo Nord, un dispositif consolidé en 2025.
Il s’agit, précise le commandant Komi Mawunyo Gbemou, ancien conservateur du parc, et aujourd’hui directeur technique à l’Office national des aires protégées, d’une mise à disposition et non d’une cession. Mais pour les agriculteurs, l’effet concret est d’avoir des parcelles légalement attribuées, avec des règles claires. Plus besoin d’entrer clandestinement dans la forêt pour cultiver. En contrepartie, les villages s’engagent à respecter les limites du noyau forestier et à participer à sa surveillance.

Le deuxième levier est physique. Pour matérialiser une frontière qui n’existait que sur les cartes, une ceinture végétale de 12 à 25 mètres de largeur a été plantée le long des bornes périphériques du complexe sur sept à huit kilomètres, avec des espèces locales : Ceiba pentandra, Terminalia mollis, essences fourragères, etc… De chaque côté de cette bande boisée, une rangée de maïs a été semée par les villageois eux-mêmes pour servir de coupe-feu en cas d’incendie. Avant la ceinture et l’intensification des patrouilles, des intrus franchissaient la limite sans même s’en rendre compte. Aujourd’hui, la démarcation est visible. « Cette ceinture, c’est maintenant pour nous une forêt, dont on doit prendre soin », dit Amavi Tognévia Atiglido, écogarde dans la réserve depuis 13 ans.
Le troisième levier est humain. WACA a structuré et équipé l’Union des associations villageoises de gestion des aires protégées (UAVGAP), premier dispositif formalisé de cogestion communautaire d’une aire protégée au Togo.
Une dizaine de villages y participent, dont Gboto-Zévé, Tometi-Kondji, Djrekpo et Agodomé, tous dans la périphérie du parc. Ses membres assurent des patrouilles quotidiennes à la lisière et à l’intérieur du parc, en coordination avec les brigades forestières. WACA a fourni notamment du matériel roulant, construit des postes en dur et installé des forages pour l’accès à l’eau sur les circuits de patrouille.
Avant ce dispositif, l’État avait posé les premières bornes physiques du complexe dès 2005, et la collaboration avec les AVGAP a été formalisée dès 2015, bien avant l’arrivée du financement de la Banque mondiale. La GIZ (Coopération Allemande) avait en outre posé les bases techniques dès 2014. WACA a financé et amplifié un processus déjà engagé. Le ministère en charge de l’Environnement, avec le soutien de l’Union européenne et du Luxembourg, en prend aujourd’hui le relais sur certaines composantes.

Le retour de neuf espèces
Après trois ans de surveillance soutenue, les brigades forestières et les données des pièges-caméras documentent le retour régulier de neuf espèces de mammifères ayant déserté entièrement ou partiellement la réserve : buffle (Syncerus caffer), Cob de buffon (Kobus kob), potamochère (Potamochoerus porcus), babouin (Papio anubis), guib harnaché (Tragelaphus scriptus), céphalophe de Grimm (Sylvicarpa grimmia), céphalophe à flanc roux (Cephalophus rufilatus), vervet (Chlorocebus aethiops) et patas (Erythrocebus patas). Le python de Seba (Python sebae), espèce considérée comme un indicateur d’un écosystème fonctionnel, a également été confirmé.
« Sa présence témoigne du maintien des habitats encore fonctionnels et d’un écosystème capable d’abriter une faune diversifiée », souligne le lieutenant-colonel Noumonvi Komlan Dossou, conservateur actuel du parc.
Il ajoute que les données de suivi « confirment la richesse de la biodiversité présente dans l’aire protégée et servent de base scientifique pour orienter les décisions de gestion ».
Le retour se lit aussi dans le comportement des animaux. Atiglido, qui a chassé dans cette forêt pendant quinze ans avant de devenir écogarde, utilise un indicateur que les pièges-caméras ne capturent pas : « Avant, les animaux fuyaient dès qu’ils nous voyaient. Maintenant, un animal qui nous voit passer de loin s’arrête juste pour regarder, sans fuir, parce qu’il ne se sent plus en danger ».
Le commandant Gbemou confirme avoir observé, lors de ses plus récentes patrouilles, des troupeaux de 25 à 40 buffles se déplaçant librement sans réagir à la présence des agents. Ce que les biologistes appellent » la distance de fuite s’est allongée », signe que la pression de la chasse s’est effectivement réduite.
Sur le plan du braconnage, l’évolution est mesurable dans la pratique. Lors de la phase intensive de surveillance, de septembre 2022 à janvier 2023, les équipes patrouillaient deux fois par semaine et interceptaient un délinquant presque à chaque sortie.
Aujourd’hui, selon le commandant Gbemou, il est possible d’effectuer jusqu’à six patrouilles sans croiser personne, tandis que la fréquence des patrouilles est elle-même plus élevée qu’auparavant, grâce aux moyens fournis par le projet.
Le conservateur Noumonvi confirme cette tendance, tout en restant nuancé : « Nous observons une baisse par rapport aux années précédentes. Cela ne signifie pas que le phénomène a disparu. Les pratiques ont évolué vers des formes plus discrètes, notamment l’installation de pièges. La vigilance doit rester permanente ».

D’anciens braconniers comme gardiens
Le pivot humain du dispositif reste l’UAVGAP et ses écogardes. Atiglido et son compère Kodjo Djekpo, écogarde depuis cinq ans, ont tous deux été braconniers… C’est précisément cette double connaissance qui les rend efficaces.
« Nos anciens camarades savent que nous connaissons les points stratégiques, les relais, les passages. Ils savent qu’on peut facilement les retrouver s’ils posent des pièges illégaux. Ça fait que tout le monde fait attention », explique Atiglido.
Ce basculement a demandé du temps et une présence constante des conservateurs. Le commandant Gbémou explique aussi un facteur souvent négligé : en plus des braconniers, les équipes ont dû évacuer les troupeaux de bœufs domestiques occupant le parc.
« Les animaux de la vache chassent aussi la présence des animaux sauvages », dit-il. C’est l’évacuation combinée des pressions humaine et animale qui a libéré l’espace pour la faune sauvage. Le commandant Gbemou, dont les écogardes saluent unanimement l’action pendant ses cinq années à la tête du parc, y a consacré un effort de proximité. « Il était très impliqué dans la communauté, notamment avec les jeunes. Il nous a expliqué que la forêt, c’est notre patrimoine, et que si on en prend soin, on pourrait ouvrir la voie à l’écotourisme », dit Atiglido.
Le mécanisme tient pour l’instant, mais sur des bases fragiles. Les écogardes communautaires sont bénévoles, avec un soutien matériel récent, mais encore insuffisant au regard de l’effort fourni, comme le confient les concernés.

La question de la pérennité
Le projet WACA ResIP tire vers sa fin. La question de ce qui restera est centrale. « Les résultats de Togodo sont plus palpables que dans les autres aires protégées, où c’est seulement le Fonds national de développement forestier qui intervient », dit le commandant Gbemou.
Le PALCC+ et la GIZ prennent le relais sur certaines composantes. L’architecture institutionnelle, quant à elle, tient : l’UAVGAP fonctionne, les AVGAP villageoises sont structurées, le plan d’aménagement existe.
Ce qui manque encore semble être un circuit économique permettant à la conservation de s’autofinancer. L’écotourisme est la piste prioritaire : la faune est de retour, des pistes intérieures ont été ouvertes, des retenues d’eau ont été installées pour fixer les animaux dans des zones observables, et la proximité de Lomé est un atout réel. Un projet de développement touristique est en cours de soumission.
En attendant, Atiglido continue de patrouiller à l’aube dans la forêt qu’il braconnait autrefois. « On nous a expliqué que tout ça, c’est pour notre bien, pour préserver ce patrimoine. C’est notre forêt. On espère aussi la valoriser par l’écotourisme, qui pourrait être une source de revenus durable pour nos communautés ».

Image de bannière : Des buffles d’Afrique (Syncerus caffer), traversant le Parc national de Togodo au Togo. Image capturée par le piège-caméra (14 avril 2026). Parc national de Togodo Sud.
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.