- La grenouille à griffes du Lac Oku subit une mortalité inquiétante au sein de sa population depuis des décennies, dans sa seule aire de répartition au monde, située au nord-ouest du Cameroun.
- En juillet 2026, une ONG camerounaise, engagée dans la conservation de l’espèce, a recensé 75 décès dans ce lac au cours d’une seule journée.
- Les herpétologues supposent que cette mortalité mystérieuse fait partie du cycle de vie naturel de l’espèce.
En juillet 2026, l’ONG camerounaise Grassroot initiative for sustainable development (GISDEV) a recensé au moins 75 décès parmi la population de la grenouille à griffes (Xenopus longipes) du Lac Oku. L’espèce endémique est présente uniquement dans ce lac de cratère, situé au nord-ouest du Cameroun, et est classée en danger critique d’extinction sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
Fatina Wudindolo, fondatrice de cette organisation basée dans le nord-ouest du pays, a dit à Mongabay, dans un échange téléphonique, que ce chiffre résulte d’une enquête réalisée à quatre endroits sur le lac en une seule journée. Cependant, l’ONG n’est pas encore parvenue à identifier les raisons de cette inquiétante mortalité de la grenouille à griffes du lac Oku, et ignore si elle est liée à un phénomène inhérent à son milieu naturel ou à des pressions humaines liées aux activités autour de ce lac, notamment l’agriculture ou la chasse dans la forêt communautaire adjacente au lac.
Il est important de souligner que la forêt entourant le lac subit une forte dégradation, due à l’extinction de plusieurs espèces de mammifères résultant de la surexploitation et aux incursions liées au pâturage du bétail et à la collecte de bois de chauffage.
« Nous travaillons sur l’évaluation de la qualité de l’eau et nous essayons de comprendre comment cela peut affecter l’existence de la grenouille à griffes du lac Oku », a dit Wudindolo, à Mongabay.
Cette mortalité de la grenouille à griffes de ce lac n’est pas un fait inhabituel, car au cours des dernières décennies, des scientifiques ont également documenté des décès de cette espèce dans ce même lac, sans véritablement parvenir à établir les causes.

Un casse-tête pour la communauté scientifique
Entre 2006 et 2010, le Britannique Thomas Doherty-Bone, chercheur associé au Natural History Museum London en Angleterre, a recensé des cas récurrents de morbidité et de mortalité du X. longipes dans le lac Oku. Dans une étude publiée en 2013, dans la revue Inter-Research Science publisher, il a découvert un grand nombre de grenouilles mortes autour des rives du lac, ainsi qu’une prévalence de grenouilles malades supérieure aux prévisions, mais aucune relation significative n’avait été mise en évidence entre l’apparition d’une maladie et des paramètres liés à l’environnement naturel de l’espèce.
Avant Doherty-Bone, l’herpétologue américain, David Blackburn, a également étudié la mortalité de X. longipes au lac Oku, dans une étude publiée en 2010, dans la revue African Journal of Herpetology. Il avait réalisé des analyses biologiques sur les cas de décès et celles-ci n’ont pas révélé de cas de maladie, ni même la présence de champignon chytride (Batrachochytrium dendrobatidis), considéré comme responsable de nombreux déclins et épisodes de mortalité au sein des populations d’amphibiens à travers le monde.
Au demeurant, Blackburn a poursuivi les recherches sur la mortalité de cette grenouille en explorant son cycle de vie. « Nous avons découvert quelque chose d’intéressant concernant leurs têtards, que nous ignorions jusqu’alors : cette espèce possède des têtards géants et, lorsqu’ils se métamorphosent, ils le font en conservant leur taille adulte. En d’autres termes, ils atteignent une grande taille au stade de têtard, puis cessent de grandir une fois transformés en grenouille. C’est tout à fait inhabituel », explique le chercheur américain dans un email à Mongabay.
Le mystère autour du X. longipes a conduit Blackburn à émettre une hypothèse sur la mortalité de l’espèce en liaison avec son cycle de vie. « Et si c’étaient les éphémères du monde des grenouilles ? », s’est-il interrogé. « Elles passent la majeure partie de leur vie et de leur croissance sous forme de têtards, mais se reproduisent ensuite rapidement à l’âge adulte, puis dépérissent [peut-être en raison de la pauvreté en nutriments d’un lac oligotrophique] », ajoute Blackbrun.
Après plus de dix années de recherches sur l’espèce, Doherty-Bone abonde également dans le même sens et trouve que le déclin de la grenouille à griffes du lac Oku pourrait résulter d’une « mortalité naturelle liée à l’effort reproductif ». « Nous avons constaté que les cas de mortalité sont fréquents chez cette grenouille et semblent faire partie de son cycle de vie normal, survenant notamment entre juin et août », a-t-il dit à Mongabay par courriel.
L’herpétologue britannique soutient également dans une étude publiée en 2018, dans la revue Herpetology Notes, que le cannibalisme pourrait être l’une des causes de la mortalité chez cette grenouille. Il a découvert durant ses recherches que des sujets vivants consommaient leurs semblables morts et en décomposition. Il a émis l’hypothèse que si une grenouille morte est porteuse d’un agent pathogène susceptible d’entrainer sa mort, cela pourrait également induire une transmission de la maladie chez le sujet vivant.

Un projet de conservation pour sauver l’espèce
Le lac Oku se trouve dans une zone sous conflit armé depuis plus d’une décennie, entre des rebelles indépendantistes et les Forces armées camerounaises. L’existence de la grenouille à griffes, dans cet environnement, est doublement compromise par le mystère autour de sa disparition progressive, mais aussi par cette guerre ayant limité l’accès des scientifiques à ce lac de cratère.
Un projet de conservation a été lancé en juin 2026, par l’ONG GISDEV, financé par le Fonds émirati Mohamed bin Zayed Species Conservation Fund, sur une période de 12 mois. Ce projet vise à renforcer la conservation de la grenouille à griffes du lac Oku, en améliorant les connaissances sur l’espèce et son habitat, en renforçant la participation des communautés à la conservation et en soutenant des actions concrètes menées au niveau local, susceptibles de contribuer à la protection à long terme du lac.
Des interrogations persistent cependant sur l’efficacité d’un projet de conservation autour d’une espèce endémique en déclin, sans que les causes de sa disparition soient scientifiquement établies. Doherty-Bone pense que le succès d’un tel projet dépend de l’implication des communautés dans la protection du lac et de son écosystème adjacent.
« Pour que la gestion du projet à Oku visant à préserver le lac en tant qu’écosystème fonctionnel soit couronnée de succès, il faut obtenir le consentement de la communauté pour le protéger, notamment en laissant le lac tel quel, ainsi que la forêt environnante, et disposer d’une base factuelle permettant d’évaluer l’efficacité des interventions ou leur absence », dit Doherty-Bone, dont les recherches sur l’espèce ont été stoppées en 2018, en raison du conflit armé dans la région.
Selon l’herpétologue camerounaise, Marina Kameni, X. longipes joue un rôle écologique essentiel dans l’écosystème et dans l’équilibre de la chaîne alimentaire. « Il est à la fois prédateur des invertébrés du lac, et ses larves se nourrissent du phytoplancton qui y est présent. Il est aussi une proie pour de nombreux vertébrés terrestres tels que les serpents et les oiseaux », explique-t-elle à Mongabay, au téléphone.
Image de bannière : La grenouille à griffes du lac Oku (Xenopus longipes) est endémique du mont Oku. Image de Václav Gvoždík.
Citations :
Doherty-Bone TM, Ndifon RK, Nyingchia ON, Landrie FE, Yonghabi FT, Duffus ALJ, Price S, Perkins M, Bielby J, Kome NB, LeBreton M, Gonwouo LN, Cunningham AA (2013). Morbidity and mortality of the Critically Endangered Lake Oku clawed frog Xenopus longipes. Endang Species Res 21:115-128 https://doi.org/10.3354/esr00514
Blackburn, D. C., Evans, B. J., Pessier, A. P., & Vredenburg, V. T. (2010). An enigmatic mortality event in the only population of the Critically Endangered Cameroonian frog Xenopus longipes. African Journal of Herpetology, 59(2), 111–122. https://doi.org/10.1080/04416651.2010.495674
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