- Mongabay est allé à la rencontre de personnes autochtones et membres des communautés locales vivant à proximité de quatre parcs nationaux dans le bassin du Congo, en République démocratique du Congo, afin de recueillir leurs témoignages et les solutions qu’ils envisagent, pour concilier la conservation des forêts et les droits des populations.
- De nombreux peuples autochtones souhaitent retourner sur leurs terres ancestrales d’où ils ont été expulsés lors de la création des parcs nationaux. Parmi eux, certains préfèrent que les autorités continuent de prendre en charge les efforts de conservation.
- D’autres estiment par contre qu’il faut rester en dehors des parcs, tout en appelant à de meilleures conditions de vie et à davantage d’accès aux ressources et aux opportunités économiques, pour prévenir les destructions environnementales.
- Des initiatives, comme les concessions forestières communautaires, l’emploi local et les programmes d’écotourisme, cherchent à concilier la conservation, les droits fonciers et les besoins des communautés, mais leur mise en œuvre reste confrontée à des tensions et à d’importants défis.
GOMA — Au-dessus des forêts luxuriantes des parcs nationaux du bassin du Congo, en République démocratique du Congo (RDC), les cris d’une multitude d’oiseaux et de singes endémiques résonnent. Sous la canopée, les Parcs de la Maiko, de la Salonga, de Kahuzi-Biega et des Virunga s’étendent sur des millions d’hectares. Avant la création de ces aires protégées, les peuples autochtones ont vécu, parcouru et façonné ces territoires pendant des millénaires, avant d’en être expulsés au cours du XXᵉ siècle.
« Nous vivions en harmonie avec la forêt. Nous protégions tout ce qui devait l’être, parce que notre vie en dépendait. Si nous avions commencé à détruire la forêt, nous en aurions subi les conséquences », explique Julien Basimika, un jeune Mutwa.
Aujourd’hui, nombre de leurs descendants vivent dans une extrême pauvreté, en raison du manque de terres, des conflits armés et de la discrimination.
Les discussions sur les moyens pour mieux les associer à la conservation alimentent des débats passionnés parmi les gestionnaires d’aires protégées, les écologistes, les juristes et les défenseurs des droits humains : Un retour aux terres ancestrales ou non? Faire partie des projets environnementaux? Si oui, lesquels? Comment mettre fin aux conflits armés et à l’implication des peuples autochtones dans l’exploitation forestière illégale, qui compliquent la situation?
Parmi les communautés vivant à proximité de ces quatre parcs nationaux, les points de vue sont diverses quant aux solutions à apporter à ces problèmes.
Parallèlement, les décideurs politiques tentent de comprendre comment impliquer les communautés dans l’Appel de Belém, annoncé en novembre 2025, qui prévoit d’arrêter et d’inverser la déforestation et la dégradation des forêts d’ici à 2030.
Mongabay est allé à la rencontre des personnes directement concernées par ces enjeux, dans les forêts et les villages entourant ces quatre parcs nationaux. Nous avons recueilli les témoignages de 14 autochtones et de sept membres des communautés locales, afin de partager les visions et les pistes envisagées pour concilier la préservation de ces forêts et leur biodiversité avec les droits, les besoins et les aspirations des peuples autochtones.
Voici leurs témoignages.

Un retour aux terres ancestrales
Dans la tradition de plusieurs communautés Twa et Tembo (aussi connues sous les noms de Batwa et Batembo), un peuple autochtone nomade, la terre ancestrale est traditionnellement considérée comme sacrée et constitue un élément central de l’identité collective. Ces forêts représentaient leur principale source de subsistance.
Pour ces communautés, l’occupation d’un territoire est liée à des notions de dignité et de respect. À l’inverse, l’expropriation — comme celle subie par leurs ancêtres lors de la création des parcs — est perçue comme un signe de vulnérabilité et de perte de droits.
« On nous contraint de vivre au milieu des gens qui ne nous acceptent pas convenablement », dit Basimika, jeune Twa, dans une vidéo diffusée par l’organisation Initiative for Equality.
Ces revendications alimentent aujourd’hui les demandes de retour de certains sur leurs terres ancestrales, désormais intégrées aux limites des parcs. Parmi les personnes autochtones interrogées par Mongabay, la majorité a exprimé le souhait d’y retourner.
« S’il arrive que nous retournons dans le parc, on le fera, car c’est là que se trouve notre terre et toutes nos ressources », dit un jeune Twa de Kalehe ayant souhaité garder l’anonymat.
Ces demandes ne sont pas isolées. Après avoir reconnu les violations des droits humains, le gouvernement congolais a fait l’objet, en 2022, de recommandations de la part de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP). Afin de remédier à ces abus, celle-ci a formulé 19 recommandations parmi lesquelles le retour des peuples autochtones dans les limites du Parc Kahuzi-Biega avec la reconnaissance de leurs droits fonciers. Plusieurs organisations autochtones, acteurs de la société civile et défenseurs des droits humains soutiennent également cette revendication.


Toutefois, retourner dans le parc ne signifie pas nécessairement que les communautés souhaitent être les seules responsables des efforts de conservation.
Même si elles souhaitent y retourner, certains habitants près des Parcs Maiko, des Virunga et de Kahuzi-Biega préfèrent que les autorités continuent de prendre en charge les efforts de conservation. Ils expliquent ne pas disposer des connaissances nécessaires en matière de conservation moderne, et soulignent que les conflits armés et l’insécurité qui persistent dans la région rendent la situation particulièrement complexe.
« Que l’Institut congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN) continue de s’occuper de la conservation, car il a des armes pour chasser les rebelles », a ajouté le jeune de Kalehe.
Par contre, d’autres personnes interrogées affirment être capables de contribuer efficacement à la protection de la forêt, estimant maîtriser les pratiques de conservation transmises par leurs ancêtres depuis des générations.
Les motivations pour retourner dans les forêts des parcs sont diverses, mais la pauvreté revient souvent comme un facteur déterminant.
Bitini Ndyanabo, chef du groupement de Mudja situé à proximité du Parc national des Virunga, explique par téléphone à Mongabay que l’insécurité alimentaire est persistante.
« Après l’éruption du volcan [Nyiragongo] en 2021, nous nous étions permis de retourner dans le parc, parce que nous étions affamés ; l’éruption venait de calciner nos champs », explique sous anonymat un habitant du village de Mutaho, dans le groupement de Kibati, aux abords du Parc des Virunga. « Nous avions commencé à cultiver dans le parc, mais en 2025 nous avions de nouveau été expulsés ».

Kakule Mukuranda Janvier, habitant du village de Nyakakoma situé à proximité de la même aire protégée, explique à Mongabay lors d’un entretien téléphonique que certaines organisations humanitaires et l’ICCN leur viennent en aide en leur fournissant des kits scolaires, du savon, de la farine, entre autres, « mais nous n’en bénéficions pas tous ».
Il explique que cette situation pousse certains habitants vivant à proximité des aires protégées à envisager un retour dans la forêt ou, à tout le moins, à chercher de quoi se nourrir dans le parc, afin de répondre à leurs besoins alimentaires.
Rester hors du parc pour faciliter la conservation
Au-delà du retour dans les parcs exprimé par certaines personnes, d’autres s’adaptent progressivement à la vie en dehors de ces aires protégées et de leurs forêts ancestrales.
Ils évoquent toutefois les difficultés auxquelles ils sont confrontés, notamment la pauvreté persistante et le manque d’accès aux ressources forestières nécessaires à leur alimentation et à leurs pratiques traditionnelles, comme l’utilisation de plantes médicinales.
« Je pense que le fait que nous soyons à l’extérieur du parc est bénéfique pour la conservation », dit Paul Bandenge, jeune Twa du territoire de Kalehe, dans le groupement de Kalima et bénéficiaire d’une bourse d’études du Parc national de Kahuzi-Biega.
« Actuellement, beaucoup de Batwa n’ont pas la même philosophie de protection du parc. Les hommes politiques sont venus, ont profité de notre situation de faiblesse et de pauvreté, et nous ont montré la valeur [financière de l’exploitation] des bois rouges et autres ressources de la forêt ».

Bandenge explique qu’il lui est difficile de trouver un emploi, malgré l’obtention de son diplôme. Beaucoup d’étudiants terminent leurs études sans perspective professionnelle, ce qui peut les pousser à envisager un retour dans le parc.
Comme dans certains cas observés autour du Parc national de Kahuzi-Biega, certaines personnes se tournent ainsi vers des moyens de subsistance non durables, pour obtenir les revenus dont elles dépendent désormais en dehors de la forêt.
« Bien que nos relations s’améliorent ces derniers temps avec les gardes du parc, à part les carrières minières, nous n’avons pas d’autres ressources pour scolariser nos enfants », a expliqué, sous anonymat, lors d’un appel avec Mongabay, un habitant de Mangurujipa dans le secteur nord du parc Maiko. « On se retrouve coincés et sans autres alternatives que d’accepter ces offres ».
Ces activités illégales sont parfois utilisées comme argument par certaines autorités pour limiter davantage l’accès des populations aux parcs. Les tensions peuvent alors devenir importantes entre les agents des parcs et les communautés voisines.
« Il n’y a aucune idée de retour, mais nous demandons toujours que nos conditions de vie soient améliorées », dit Limongo Ewange Albert, coordonnateur de l’ONG Union des peuples autochtones de Monkoto, président territorial, défenseur des droits des peuples autochtones dans la province de la Tshuapa, près du Parc national de la Salonga.
Ewange Albert ajoute que les peuples autochtones restent sous-représentés dans les différents postes du parc. Ceux qui y travaillent n’occupent pas de fonctions décisionnelles et ne bénéficient ni de contrats de prestation ponctuelle ni de contrats de service au sein de l’unité de gestion du parc.

De leur côté, les autorités du Parc de la Salonga affirment que les peuples autochtones et les communautés locales participent à toutes les étapes de la gestion, notamment à l’élaboration du plan de gestion et des stratégies associées, afin de garantir que leurs visions et leurs intérêts soient pris en compte.
« Sur plus de 300 membres du personnel actuellement en poste à Salonga, plus de 80 % sont originaires des zones situées à moins de 20 km du parc », dit Terence Fuh, co-directeur du Parc de la Salonga.
« Nous essayons d’intégrer les communautés autochtones et locales dans la gestion du Parc de la Salonga, mais le problème est qu’elles sont estimées à près de 800 000 personnes », dit Luis Arranz, responsable et co-directeur du Parc national de la Salonga, dans un message audio WhatsApp, à Mongabay. « On a créé des comités, on essaie de parler avec eux et d’avoir leurs points de vue, mais ce n’est pas facile ».
Selon Gentil Akilimali, habitant de Bukavu, avocat de profession et secrétaire du Centre d’espoir pour les droits humains (CEDH), l’emploi des gardiens issus des communautés locales peut parfois contribuer à limiter l’accès d’autres membres de ces communautés au parc, ce qui pourrait alimenter des tensions internes.
Lors d’un appel téléphonique avec Mongabay, il souligne que « le fait que le parc divise les peuples autochtones, en récupérant certains individus pour les utiliser comme agents, provoque des tensions [internes]. Celles-ci constituent un frein au développement communautaire et à la conservation du Parc national Kahuzi-Biega ».
Certaines personnes interrogées placent leurs espoirs dans les mécanismes existant en matière de droits humains, afin d’apporter des réponses aux difficultés auxquelles font face les Twa, notamment à travers un accord conclu en 2019 entre l’ICCN, les autorités régionales et les représentants des peuples autochtones.

« Comme nous n’avons plus de terres, si les recommandations, telles que l’ICCN doit trouver d’autres terres pour les peuples [autochtones] et contribuer à l’amélioration des conditions de vie des peuples riverains du Parc national Kahuzi-Biega, inscrites dans cette feuille de route, étaient respectées, les pressions de la communauté locale pourraient diminuer », dit Bandenge.
Bien qu’il estime que ce serait préférable pour la conservation que les communautés ne retournent pas dans le parc, il souligne que d’autres mesures visant à soutenir les personnes privées d’accès à ces forêts deviennent alors encore plus essentielles.
Des efforts en œuvre
Certaines organisations, initiatives communautaires et parcs mettent en œuvre des projets visant à rétablir et à renforcer une coexistence pacifique entre les communautés autochtones, locales et les gestionnaires des parcs.
Parmi ces initiatives figurent les concessions forestières des communautés locales (CFCL), grâce auxquelles les communautés peuvent obtenir une reconnaissance légale de leurs droits fonciers tout en participant à la préservation des forêts.
Les initiatives visant à utiliser les CFCL comme outils de conservation se développent dans l’est de la RDC. Entre le Parc national de Kahuzi-Biega et la Réserve naturelle d’Itombwe, l’ONG Strong Roots Congo développe un corridor de biodiversité d’un million d’hectares comprenant plusieurs CFCL. Depuis plusieurs années, l’ONG Wildlife Conservation Society (WCS) soutient également la création des CFCL à travers le pays. Récemment dans la province de Tshopo, 31 nouvelles CFCL ont été attribuées aux paysans.
Dans les parcs eux-mêmes, les gestionnaires mettent en œuvre divers projets de conservation impliquant les communautés autochtones et locales.
Des rencontres sont organisées pour le Parc national de la Maiko, notamment à Butembo et Beni, afin de mieux orienter et impliquer les communautés locales dans les actions de conservation, explique Trésor Malonga, habitant de Mangurujipa, dans le secteur nord du parc.

Dans le Parc national de la Salonga, explique Félix Isefali Bofeko, assistant de recherche au World Wildlife Fund (WWF), un Programme d’habituation des bonobos est en œuvre, afin de favoriser l’écotourisme et la recherche scientifique. « Tous les personnels, au moins à 100%, sont issus des communautés locales ».
Au terme de trois ans de négociations, le conseil d’administration du Parc national de Kahuzi-Biega comprend désormais un siège réservé aux peuples autochtones et un autre aux communautés locales au sein de son processus décisionnel. Le conseil d’administration du parc s’est réuni et, selon la WCS, les représentants de ces communautés participent très activement aux discussions et apportent leur contribution. Parmi les membres figurent Donatien Munyali Kachibaasa, qui représente les peuples autochtones, et Mwami Alexandre Kabare Rugemaninzi III N’nabushi XXX, un dirigeant très influent sur le territoire de Kabare, explique Raj Susjil, directeur exécutif des droits et des communauté à WCS.
Le directeur du Parc national des Virunga, Emmanuel de Merode, affirme à Mongabay que la protection de l’environnement, lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’efforts pour répondre à la pauvreté et aux besoins fondamentaux des populations, génère souvent de l’opposition et des tensions. Le parc a développé l’Alliance des Virunga avec les autorités publiques, la société civile et le secteur privé pour poursuivre des objectifs de développement durable qui bénéficient aux communautés, à travers le tourisme, l’énergie propre et l’agriculture durable.
Ces avancées font toutefois face à certaines résistances. Pour certains, rien de moins que le soutien aux communautés qui retournent dans le parc ne suffit. D’autres estiment que les autorités des parcs doivent travailler davantage avec les communautés en dehors des parcs, pour renforcer les efforts de conservation et soutenir la réduction de la pauvreté.
Mongabay a tenté de contacter l’ICCN et les gérants des parcs Kahuzi-Biega, Salonga et Maiko, mais n’a reçu aucune réponse.
Image de bannière: Chimpanzés du Mikeno Lodge dans le Parc national des Virunga, en RDC. Image de Joseph King via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0).
Les conflits armés, principales causes du dernier déclin des gorilles de Grauer et non les Batwa
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’auteur de cet article. Si vous avez l’intention de partager un commentaire public, vous pouvez le faire en bas de la page.