- En République démocratique du Congo, où elle a déjà touché plus de 3000 personnes depuis juin 2026, ou en Guinée, où elle a emporté de nombreuses vies, l’épidémie d’Ebola entretient un lien avec la forêt.
- Si les recherches scientifiques n’établissent pas encore un lien ferme, les experts suggèrent de concilier la gestion des forêts et de la faune sauvage en alliance avec l’humain pour une vie équilibrée.
Mongbwalu, petite localité du territoire de Djugu, dans la province de l’Ituri, en République démocratique du Congo (RDC), se situe à proximité des sites d’exploitation artisanale d’or. La région qui l’entoure est forestière, comme celle de Beni, plus au sud, dans la province du Nord-Kivu voisine. C’est dans cette dernière province que le pays a enregistré sa 15e épidémie entre août et septembre 2022, environ deux ans après une autre plus longue ayant sévi entre 2018 et 2020.
Comme à Bulape dans le Kasaï, au centre du pays, où le virus d’Ebola a fait 45 décès en 2025 (16è épidémie), à Mbandaka dans la province de l’Equateur en 2022 (14e épidémie), ou encore ailleurs sur le continent, en Guinée en Afrique de l’Ouest, les épicentres d’Ébola partagent une proximité avec des forêts.
C’est également pareil à Bundibugyo, un district ougandais limitrophe de la RDC, à l’est du Congo, où l’épidémie en cours a été également identifiée. Bundibugyo, qui donne son nom à la souche de l’épidémie, se situe au point de prolongement de la forêt tropicale du bassin du Congo, au pied des monts Ruwenzori.
« Les réservoirs naturels du virus vivent dans la forêt. Ce sont des chauves-souris frugivores. Ces chauves-souris contaminent facilement les bêtes sauvages. Et le virus Ebola, vous devez savoir que c’est une zoonose, se transmet de l’animal à l’homme. Souvent, les personnes qui fréquentent la forêt comme les chasseurs, les agriculteurs, les orpailleurs, sont susceptibles de se contaminer facilement par le virus Ebola », explique Philomène Lungu, biologiste médicale et professeur à l’Ecole de santé publique de l’université de Lubumbashi, en RDC.

Ebola, une zoonose : de la forêt à l’humain
En considérant Ebola comme zoonose, les experts mettent en avant des phénomènes, tels que la fragmentation des forêts due aux activités humaines dans et autour des forêts, ou encore la chasse, qui faciliteraient le passage de l’Ebolavirus de la chauve-souris, son principal agent suspecté, à l’humain. Certains chasseurs peu scrupuleux, par exemple, « savent parfois qu’un animal est malade. Ils ne le mangent pas ; ils le fument et le réservent pour la vente », souligne Lungu.
Ce cas met en lumière un déficit de sensibilisation au sein des communautés rurales. La résistance des populations ayant marqué l’imposition des mesures barrière au début de l’épidémie dans les localités de l’Ituri dans les environs de Mongbwalu, tendent à montrer que le système de prévention sanitaire n’a pas suffisamment tiré des leçons des précédentes épidémies, notamment en matière de sensibilisation communautaire.
Pour Philomène Lungu, en revanche, la sensibilisation aux mesures barrières en cas de décès présentant des signes d’Ebola, tels que les saignements et les graves maux de tête, ainsi que le refus de manipuler des gibiers malades ou trouvés malades dans la forêt, devraient être permanents en zones forestières ou ailleurs.
« Interdire la viande de brousse, c’est difficile. Les populations qui vivent dans la forêt en consomment. Le problème, c’est qu’elles ramassent parfois un animal trouvé mort. Ça, il faut l’interdire ; il faut les sensibiliser », indique à Mongabay la professeur Lungu.
Alors que les médias rapportent des résistances des populations aux mesures sanitaires mises en place, les contaminations, identifiées parmi des déplacés de guerre, se mêlent au contexte sécuritaire instable dans la région. Secoués par la guerre qui oppose l’armée et des groupes armés, des déplacés changent constamment de lieux et apportent, pour certains ayant été exposés, le virus dans de nouveaux lieux.

La niche écologique d’Ebola, les premiers cas et la déforestation
Trois études établissent particulièrement le lien entre l’avènement d’Ebola et la fragmentation des forêts en mobilisant des méthodologies plus variées. Cette étude de Jesús Olivero et ses compagnons, la première, parue en 2017 dans la revue Scientific report qui publie en accès libre, examine 27 foyers d’Ebola, dont elle compare les résultats avec 280 sites témoins. Elle analyse le facteur dans le temps de la survenue des épidémies depuis les récentes dégradations des forêts, objets de travaux de recherche.
Les résultats montrent que les flambées d’Ebola sont significativement associées à une perte de forêts fermées, c’est-à-dire leur fragmentation (canopée >83 %), au cours des deux années précédentes (≤ 2 ans), surtout à la lisière des grands massifs forestiers. Entre 2006 et 2014, ce facteur explique à lui seul jusqu’à 59,93 % de la favorabilité d’émergence des foyers, selon la même étude.
Comme cette étude, deux autres soutiennent la tendance des modifications récentes des paysages à précéder la résurgence d’Ebola. L’étude de Maria Cristina Rulli et ses collègues, publiée en 2017, dans la revue Scientific report, démontre que les premiers cas de transmission (cas index) ne surviennent pas au cœur de forêts vierges intactes. Ils émergent spécifiquement dans des zones à forte couverture forestière fortement fragmentée (hotspots de fragmentation), créant des effets de lisière propices aux contacts faune-homme. Elle démontre en effet que 8 des 11 cas étudiés sont localisés dans ces zones, même si elle n’explique pas si la fragmentation existait avant l’épidémie.
La dernière étude, produite par l’équipe de David M. Pigott en 2014, établit la niche écologique d’Ebola en répondant à la question « où Ebola peut-elle exister ? ». Elle montre empiriquement, en effet, que les facteurs tels que la végétation, le climat, les chauves-souris et l’altitude permettent de prédire les zones favorables au virus. Elle ne teste cependant pas la déforestation ou encore la fragmentation.
Pour Patrick Kipalu, coordonnateur et directeur des activités africaines de la Rights and Resources Initiative (RRI), joint au téléphone par Mongabay, l’épidémie d’Ebola ne peut être comprise indépendamment de la manière dont les forêts sont gérées et dont les communautés sont associées à leur gestion. « L’épidémie, que nous sommes en train de vivre en RDC, nous rappelle très clairement que la santé humaine est directement connectée, de manière très proche, à la santé de nos écosystèmes forestiers. Il y a un lien très étroit, un lien très solide qu’il ne faut pas briser et qu’il ne faut pas négliger », souligne Kipalu.
À ses yeux, la destruction des habitats naturels des chauves-souris et d’autres espèces réservoirs accroît les contacts avec les populations humaines, augmentant ainsi le risque de transmission. Cette dynamique, selon Kipalu, relève de la gouvernance des forêts et n’est pas un simple phénomène écologique.

Une seule santé ou connecter gouvernance forestière, gestion de la faune et santé humaine
Maladie grave et mortelle si elle n’est pas prise en charge à temps, Ebola tire son origine de la rivière Ebola située dans le nord de la RDC, en Equateur, une province congolaise où le virus a été repéré pour la première fois en 1976. D’après les statistiques officielles, au 11 août 2026, la RDC et l’Ouganda ont franchi le cap de 3973 cas enregistrés et de 1801 décès confirmés.
Pour Hervé Mutombo, épidémiologiste et professeur à l’Ecole de santé publique de l’université de Lubumbashi, il est important de reconnecter les écosystèmes forestiers, fauniques et les humains en vue de recréer l’équilibre sanitaire. Cet équilibre est connu sous le concept « Une seule santé », One Heath en anglais.
« La santé, telle que définie, ne se résume pas seulement à l’absence de maladie ou d’infirmité. La santé, c’est aussi l’harmonie entre l’homme et son environnement. (…) Ne voyez pas seulement la souffrance physique associée à Ebola, mais attention, Ebola entraîne tout un cortège de souffrances. Il y a la souffrance économique qui peut être associée à ça. Il y a la souffrance sociale qui est aussi associée à ça », explique Mutombo à Mongabay.
« Je pense d’abord qu’il faut bien gérer la forêt et développer une gouvernance appropriée. On doit assurer une bonne préservation de la faune et de la flore. Il ne faut pas dévaster la forêt en désordre, parce que vous pouvez faire déplacer les réservoirs qui vivaient là-bas, et ils vont se retrouver peut-être dans les villages, parce que vous avez détruit leur habitat naturel », explique la Lungu.
« L’homme, en allant chercher ses gains économiques dans la forêt, peut dévaster ces forêts et entraîner ces déséquilibres. Ils peuvent lui revenir comme problèmes de santé sous d’autres formes », explique Mutombo. Dès lors, selon lui, la gouvernance environnementale ne devrait pas se limiter à protéger un écosystème isolé. Il devrait plutôt connecter chaque entité à l’ensemble qui fonde la santé, unique pour tous les vivants.
Pour Kipalu, il faut en amont repenser la gestion des ressources naturelles et des forêts principalement. Selon lui, l’Afrique doit cesser d’être regardée comme un réservoir des ressources naturelles sans que ces dernières ne profitent aux communautés locales. « Aujourd’hui, on ne peut pas séparer le droit foncier communautaire du développement économique et de la protection environnementale. Les droits fonciers communautaires sont la fondation du développement économique et de la protection environnementale ».
Image de bannière : Déboisement sur la route Busanga dans le Lualaba, à une centaine de kilomètres de Kolwezi en RDC. Image de Didier Makal.
Citations :
Pigott, D. M., Golding, N., Mylne, A., Huang, Z., et al. (2014). « Mapping the zoonotic niche of Ebola virus disease in Africa ». eLife, 3. https://doi.org/10.7554/eLife.04395
Rulli, M. C., Santini, M., Hayman, D. T. S., & D’Odorico, P. (2017). « The nexus between forest fragmentation in Africa and Ebola virus disease outbreaks ». Scientific Reports, 7. https://doi.org/10.1038/srep41613
Olivero, J., Fa, J. E., Real, R., Márquez, et al. (2017). « Recent loss of closed forests is associated with Ebola virus disease outbreaks ». Scientific Reports, 7. https://doi.org/10.1038/s41598-017-14727-9
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