- Les responsables communautaires et les radios locales jouent un rôle clé dans la lutte contre la désinformation généralisée, tandis que l’opposition aux enterrements dignes et sécurisés continue d’alimenter les attaques contre les centres de traitement d'Ebola.
- L'épidémie d'Ebola en cours se propage à un rythme inédit en République démocratique du Congo, avec plus de 3 360 cas signalés et près de 1 487 décès en environ deux mois et demi.
- Les travailleurs humanitaires alertent : les coupes budgétaires ont affaibli la surveillance épidémiologique, la sensibilisation communautaire et la logistique, alors que la riposte sur le terrain est déjà mise à rude épreuve par le conflit armé.
- Selon l’OMS, en Ouganda, le dernier patient confirmé a quitté le centre de traitement le 16 juillet, marquant le début de la période d’attente de 42 jours, requise pour déclarer officiellement la fin de l’épidémie dans le pays.
Plusieurs membres de la riposte contre Ebola se sont rassemblés le 15 juillet 2026 devant le Centre de traitement d’Ebola (ETC) de Bunia, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), pour protester contre leurs conditions de travail. Les manifestants assurent que leurs indemnités de risque, normalement versées par le gouvernement congolais, n’ont pas été payées depuis plusieurs semaines.
« C’est scandaleux pour un travail aussi risqué », déclare Robert Uyergiu Mambo, responsable communautaire et professeur de français à Bunia, dans la province de l’Ituri, lors d’une conversation téléphonique avec Mongabay. S’il n’est pas officiellement impliqué dans la riposte, sa position au sein de la communauté Alur, un groupe ethnique présent dans le Nord-Ouest de l’Ouganda et le Nord-Est de la RDC, en fait un allié local précieux. Animateur bénévole sur la radio communautaire Radio Terra FM, qui revendique cinq millions d’auditeurs, il se dit frustré par la situation, mais pas surpris pour autant.
« Il est courant que les agents de l’État travaillent pendant des mois sans être payés. Le ministre [Samuel Roger Kamba, ministre de la Santé publique, de l’hygiène et de la prévention] s’est récemment rendu à Bunia et est parvenu à apaiser les tensions. Mais ces dernières semaines, la frustration s’est fortement accrue parmi les équipes mobilisées contre Ebola, et les manifestations se sont multipliées », précise-t-il. « Si rien ne change, elles continueront. Le problème, c’est qu’elles paralysent les actions de riposte ».
En RDC, il n’est pas rare que les fonctionnaires travaillent pendant des mois sans être rémunérés, une situation qui alimente la corruption à travers le pays depuis des années. Cette réalité faisait déjà partie du quotidien sous Mobutu Sese Seko, président de la RDC (alors appelée Zaïre) de 1965 à 1997.
Mais aujourd’hui, cette situation compromet la capacité du pays à faire face à une grave urgence de santé publique.

En mai 2026, la RDC a déclaré sa 17e épidémie d’Ebola dans l’Ituri, province voisine de l’Ouganda. Bien que cette souche du virus ne soit pas celle qui présente le taux de mortalité le plus élevé, la situation sur le terrain est tout autre. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il s’agit de l’épidémie d’Ebola à la propagation la plus rapide jamais enregistrée.
« À titre de comparaison, l’épidémie d’Ebola de 2018-2019 en RDC avait mis plus de dix mois à franchir le seuil des 2 000 cas confirmés », a déclaré le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le 16 juillet, lors d’une conférence de presse. « L’épidémie actuelle est désormais la troisième plus importante jamais enregistrée. Et, ces derniers mois, elle s’est propagée plus rapidement que toutes les épidémies précédentes », a-t-il précisé.
Les données les plus récentes compilées par les Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) font état de 3 360 cas confirmés et de 1 487 décès au 27 juillet.
« Ce n’est pas la première fois que nous sommes confrontés à Ebola ici, en Ituri. La dernière épidémie remonte à 2019, je crois. À l’époque, nous avions beaucoup plus de ressources, davantage de personnel, de nombreuses tentes de traitement, et les ONG internationales étaient très présentes », explique Uyergiu Mambo. « Cette fois-ci, les moyens de la riposte sont bien plus limités. Dès que les équipes ne sont plus payées, cela se ressent immédiatement. Je fais du bénévolat pour soutenir la riposte, mais tout le monde n’a pas les moyens d’en faire autant ».
En outre, la réduction de l’aide financière internationale n’arrange rien.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025, son administration a réduit le soutien financier des États-Unis à plusieurs organisations internationales, dont l’OMS. Cette décision a rapidement eu des conséquences tangibles. Plusieurs organisations humanitaires affirment que la perte des financements américains a entraîné une réduction des équipes de surveillance épidémiologique, des actions de sensibilisation communautaire et des capacités logistiques.
Fin juin, Jean Kaseya, directeur général des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC), a déclaré qu’un financement de 1,4 milliard USD était nécessaire pour lutter efficacement contre l’épidémie d’Ebola. À cette date, seuls 13 % des fonds promis avaient été débloqués. « Si nous n’obtenons pas cette enveloppe de 1,4 milliard USD et si nous ne réglons pas la crise humanitaire, nous ne viendrons pas à bout de cette épidémie », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse en ligne.
« Quand il pleut, se déplacer devient impossible »
Les conséquences de ces coupes budgétaires se font sentir sur le terrain, explique à Mongabay, Jacques Pithua, coordinateur adjoint de l’organisation de la société civile « Forces vives des Djukoth », à Djukoth, dans le territoire de Mahagi, en Ituri. « Il est difficile d’organiser des réunions avec les organisations de la société civile, car les membres sont dispersés à travers le territoire. Pour les réunir, nous devons couvrir les frais de transport et prévoir de la nourriture, et ces financements sont de plus en plus difficiles à trouver », poursuit-il.
Dans le cadre de la riposte contre Ebola, Pithua rencontre des représentants locaux de la société civile, afin de les former aux procédures permettant de prévenir les infections. Il aide également les agents de santé à enregistrer les signalements de cas suspects d’Ebola et à prélever des échantillons, ensuite envoyés à Bunia pour y être analysés en laboratoire.
Se déplacer à travers la province reste souvent extrêmement complexe. « Il nous arrive de devoir parcourir 40 kilomètres entre deux communautés, mais l’état de nos routes est tellement mauvais que les Land Cruisers [des véhicules tout-terrain très utilisés dans la région] ne peuvent pas toujours circuler », explique-t-il. « Nous devons utiliser des motos, et même dans ce cas, parcourir 40 kilomètres peut facilement prendre deux ou trois heures. Et cela, uniquement quand il ne pleut pas. Quand il pleut, se déplacer devient tout simplement impossible ».

Conflit armé, exploitation minière et désinformation
Au-delà des difficultés liées aux transports, la province de l’Ituri est également confrontée à un conflit armé qui a contraint plus de 900 000 personnes à fuir leur foyer. Cette situation limite l’accès aux communautés touchées et fragilise encore davantage un système de santé déjà sous pression. « Récemment, plus de 100 000 personnes supplémentaires ont été déplacées, venant s’ajouter à environ un million de personnes déjà déplacées par le passé, ce qui complique la mise en œuvre de la riposte », a souligné Ghebreyesus. Il a ajouté que le fait que la région soit un important bassin minier, où les mouvements de population sont constants, complique également le contrôle de la propagation de la maladie.
À Bunia, Uyergiu Mambo s’inquiète aussi du comportement de certains habitants. « Depuis la déclaration de l’épidémie, il y a eu un afflux massif de personnes, notamment en provenance de Mongwalu [à environ 85 km de Bunia, la capitale de l’Ituri]. De jeunes mineurs sont retournés dans leurs villages sans se présenter aux autorités sanitaires.
Lorsqu’ils développent des symptômes, ils ont honte et se cachent au sein de leur famille. Lorsqu’ils finissent par se rendre dans un centre de traitement, il est déjà généralement trop tard. Cela représente un risque majeur pour nous tous », explique-t-il. « À la radio, je les encourage à se manifester. À chaque ouverture d’un nouveau centre de traitement, j’en informe la population afin qu’elle sache où se rendre ».
Il estime que des mesures plus strictes s’imposent pour limiter les déplacements, tant au sein de la province qu’au-delà. « On a constaté un certain manque de sérieux. Malgré l’épidémie, les écoles sont restées ouvertes, les églises ont continué d’accueillir des fidèles, et le gouvernement n’a pas vraiment pris de mesures concrètes au-delà des campagnes de sensibilisation. Les efforts sont restés insuffisants », souligne-t-il. « En Ouganda, en revanche, les déplacements ont été restreints, et aujourd’hui, l’épidémie a pratiquement disparu. Nous devrions suivre leur exemple, car le virus circule à mesure que les gens se déplacent ».
Selon l’OMS, en Ouganda, le dernier patient confirmé a quitté le centre de traitement le 16 juillet, marquant le début de la période d’attente habituelle de 42 jours, requise pour déclarer officiellement la fin d’une épidémie au niveau national. Le 28 juillet, le ministre ougandais de la Santé a [toutefois] annoncé que son pays était exempt d’Ebola.
En RDC, la situation reste alarmante : l’OMS indique que 80 % des nouveaux cas sont détectés en dehors des listes de contacts connues, signe que le virus continue de circuler sans être détecté.
Dans ce contexte, atteindre les communautés nécessite d’adopter de nouvelles approches. C’est précisément ce qu’Uyergiu Mambo s’efforce de faire. À travers ses émissions de radio, il diffuse des messages de prévention communiqués par les équipes d’intervention, expliquant comment le virus se transmet, ses premiers symptômes et les démarches à entreprendre en cas de suspicion d’infection. « La désinformation est massive. Beaucoup de gens ne croient tout simplement pas que la maladie existe, alors je fais tout ce que je peux pour aider. Même les origines de la maladie ont été mal comprises. Pendant longtemps, les gens pensaient qu’il s’agissait de quelque chose de mystique », explique-t-il.
Selon lui, l’épidémie aurait commencé en mars, plusieurs mois avant sa déclaration officielle, lorsqu’une personne a ramené le corps d’un proche décédé dans un cercueil endommagé. La famille a alors acheté un nouveau cercueil pour les funérailles et brûlé l’ancien. Quelques jours plus tard, plusieurs personnes ont commencé à présenter les symptômes de la maladie.
« Les gens pensaient qu’il s’agissait d’une malédiction, que les rites funéraires n’avaient pas été correctement respectés selon nos traditions et que l’esprit du défunt punissait la communauté. Personne ne croyait qu’il s’agissait d’Ebola. Au moment où les autorités ont déclaré l’épidémie, l’idée de la malédiction était déjà profondément ancrée », a-t-il ajouté.
« D’autres pensaient qu’il s’agissait simplement d’un stratagème commercial, d’une maladie inventée pour détourner de l’argent ».

Faire face à l’épidémie d’Ebola
Cette désinformation a attisé les tensions entre les organisations engagées dans la riposte contre Ebola et les communautés locales. L’un des principaux sujets de conflit concerne la gestion des dépouilles des victimes d’Ebola. Comme le virus se transmet par les fluides corporels, les autorités sanitaires recommandent d’éviter tout contact physique avec les corps des défunts. Or, dans cette région de la RDC, la tradition veut que les proches lavent le défunt avant d’organiser une veillée funèbre, des rassemblements qui attirent souvent de nombreuses personnes. Ces incompréhensions culturelles ont, à plusieurs reprises, donné lieu à des épisodes de violence, conduisant notamment à l’incendie de tentes de centres de traitement.
« Pour éviter que ce type de situation ne se reproduise, nous invitons les jeunes et les autorités locales à venir observer comment se déroule un “enterrement digne et sécurisé”. Nous espérons qu’ils comprendront le processus et qu’ils l’expliqueront au reste de la communauté, afin que la riposte puisse poursuivre ses efforts », explique Pithua.
Mais même ceux qui avaient mesuré dès le départ la gravité de la crise sanitaire, n’en sont pas sortis indemnes. Lorsque l’épidémie a été officiellement déclarée, ils ont été submergés par la peur, se souvient Uyergiu Mambo.
« C’est éprouvant et douloureux quand on voit ses voisins mourir, mais aussi des médecins et des infirmiers. C’est terrifiant. Même ma fille, qui n’a que 7 ans, ressent cette angoisse. Elle ne comprend pas tout, bien sûr, mais elle sait qu’il se passe quelque chose. Elle a du mal à dormir, et elle n’est pas la seule », confie ce père de deux enfants.
Pour lui, diffuser des messages de sensibilisation à la radio est devenu presque thérapeutique, une manière d’agir plutôt que de rester impuissant.
Image de bannière : Un agent de santé suivant un protocole de désinfection au Centre médical évangélique de Bunia, en République démocratique du Congo (RDC). Image de Prosper Heri Ngorora.
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