- Au Bénin, une forêt sacrée revit grâce aux communautés locales.
- Des chasseurs se transforment en entrepreneurs pour préserver la forêt et la biodiversité.
- Une population de primates menacés retrouve son habitat naturel, et les anciens braconniers améliorent leur condition de vie par leur conversion à d’autres activités alternatives génératrices de plus de revenus que la chasse.
Dans la Réserve de biosphère de la basse vallée de l’Ouémé traversant plusieurs départements du sud-est du Bénin (Ouémé, Atlantique et Zou), la forêt sacrée de Kpékonzoun, dans la commune d’Adjohoun, ne ressemble plus à ce qu’elle était il y a quelques années.
Aujourd’hui, les traces de coupe illégale ont reculé, des jeunes plantent des essences locales comme le Dialium guineense ou Assonsoun (en langue Fon), dont les fruits sont commercialisés, le Cleistopholis ou Hunsokoun (Fon), dont l’écorce et les feuilles servent dans la médecine traditionnelle ou encore le palmier raphia à la sève servant à produire le vin de palme (ou Sodabi après distillation), et des chasseurs parlent désormais de « leurs arbres » avec fierté.
« Il y a, dans notre localité ici, une forêt sacrée dans laquelle il n’est pas autorisé d’entrer du fait des interdits liés à la tradition. Mais nous bravions les interdits par moment pour y chasser. Aujourd’hui, c’est nous-mêmes qui assurons le gardiennage de cette forêt et empêchons nos collègues et autres personnes d’y pratiquer la chasse ou autres activités destructrices », explique à Mongabay, Daniel Dansou, lors d’une rencontre de plusieurs chasseurs dans le petit village de Kakamitchoé dans la commune d’Adjohoun, dans le département de l’Ouémé.
Les changements profonds au niveau de cette forêt, notamment son reverdissement, le repeuplement des animaux et la transformation des communautés en gardes forestiers, sont le fruit des actions du Projet d’appui à la restauration et la conservation durable de la forêt sacrée de Kpékonzoun, lancé par le Fonds national pour l’environnement et le climat (FNEC) et porté par l’Organisation pour le développement durable et la biodiversité (ODDB-ONG) basée à Cotonou la capitale économique du Bénin.

« Avant, nous chassions diverses espèces d’animaux comme la perdrix, le phacochère, l’aulacode, l’antilope (ou la biche et la gazelle), le singe ou encore le lapin et les écureuils. Avec le temps, tout ça devenait rare et nous avions de moins en moins de revenus de la chasse. Aujourd’hui, après le projet, nous constatons une nette amélioration en termes de populations de certains animaux dans la forêt. Vu la densité des arbres désormais et la diminution des activités de la chasse, des espèces comme les rongeurs (écureuils, aulacodes, lièvres), les singes, les phacochères, commencent progressivement à devenir plus présentes », témoigne Claude Dossa, trésorier de l’association des chasseurs et exploitants des produits de la vallée, dénommée Gbénonkpo.
« Sur le long terme, entre 2016 et 2025, nous avons restauré 35 hectares de forêts dégradées dans quatre forêts communautaires grâce à des pépinières communautaires, renforçant la connectivité entre îlots forestiers et la disponibilité des ressources alimentaires pour les primates », explique Mariano Houngbédji, directeur technique de l’ONG ODDB et spécialiste des inventaires écologiques.
Au cœur de cette transformation, une approche misant sur l’éducation, l’alternative économique et la science participative, plutôt que sur des interdits imposés d’en haut. Christelle Dakpogan Houngbédji, directrice exécutive et co-fondatrice de l’ODDB-ONG, en est convaincue : « La conservation durable passe par l’appropriation locale. Sans les communautés, aucune forêt ne résiste longtemps ».

Du fusil à l’élevage et à l’entrepreneuriat
Traditionnellement, de nombreux hommes des localités bordant la vallée de l’Ouémé tirent l’essentiel de leurs revenus de la chasse. Cette activité exerce une pression forte sur les primates et la faune de la forêt sacrée. Christelle Dakpogan Houngbédji est arrivée avec son projet et a proposé une reconversion volontaire et accompagnée, sans stigmatisation. L’achatiniculture (élevage d’escargots) constitue l’une des réussites les plus marquantes. Plusieurs anciens chasseurs (ou toujours en activité) ont reçu une formation pratique : construction de parcs, choix des espèces locales (Achatina fulica et Archachatina marginata), alimentation et commercialisation.
Deux ans plus tard, après le lancement du projet en janvier 2023, ces éleveurs produisent régulièrement et vendent sur les marchés locaux ou à Cotonou. L’activité demande peu d’investissement initial, se pratique à proximité du village et offre un revenu stable tout au long de l’année. Modeste Agossou, un des bénéficiaires du programme de reconversion, contacté par téléphone, témoigne : « Ce projet a transformé la jeunesse d’Akpadanou (commune d’Adjohoun). Nous avons été formés à l’élevage d’escargots, à la sélection des espèces, à comment les nourrir et les entretenir ».
« Nous avons été également équipés par le projet pour mener cette activité, et aujourd’hui, nous avons de nombreux clients, notamment des restaurants qui achètent nos produits ». « Avant, je passais des jours en forêt pour ramener du gibier. Aujourd’hui, mes escargots me rapportent plus, sans risque et sans détruire la nature », précise-t-il.
Bonou Hyacinth, ancien chasseur converti en éleveur d’escargots à Adjohoun, va dans le même sens et vante les mérites du projet. « Nous avons été initiés à l’élevage d’escargots et de moutons. Avant, on sillonnait la forêt des heures pour ramasser les escargots pour la vente. Aujourd’hui, nous les élevons grâce aux techniques apprises avec le projet, et nous les vendons. On ne perd plus des heures en forêt, et cela nous permet d’avoir du temps pour d’autres activités », affirme-t-il.

Dakpogan Houngbédji ne s’est pas concentrée que sur l’élevage des escargots. La transformation du palmier à huile complète le dispositif. Au lieu d’abattre les palmiers pour le bois ou de vendre les régimes bruts, les producteurs ont été formés à extraire une huile de meilleure qualité et à fabriquer des savons et des produits cosmétiques artisanaux. Cette valorisation sur place augmente considérablement la marge bénéficiaire en termes de revenus générés : un régime transformé rapporte bien plus qu’un régime vendu tel quel.
Victoire Fagnon, présidente des femmes de l’association Gbénonkpo, explique à Mongabay, qu’« avant, produire de l’huile de palme était un véritable casse-tête du fait d’un processus assez rude et qui prend plusieurs heures et de l’énergie ». « Aujourd’hui, nous dormons huit heures comme tout le monde et produisons plus grâce à la formation et à l’équipement fourni par ODDB-ONG. Après le projet, le groupement produit jusqu’à 27 bidons de 25 litres, soit 650 litres d’huile de palme par jour », précise-t-elle.
Ces filières (élevages et transformation des noix de palme en huile) ne fonctionnent pas de manière isolée. Elles s’articulent avec la distribution de foyers améliorés aux groupements et ménages consommateurs du bois venant de la forêt Kpékonzoun, ce qui permet de réduire la consommation de bois de chauffe et de libérer aussi du temps, en particulier pour les femmes. L’ODDB-ONG a appuyé l’ensemble de ces actions par un suivi régulier comprenant un appui technique, une mise en relation avec les marchés et une formation à la gestion.

Résultats concrets sur la biodiversité deux ans après
A Kpékonzoun, plusieurs chasseurs ont complètement abandonné ou fortement réduit la chasse. Leurs nouvelles activités génèrent des revenus réguliers qui permettent de couvrir les besoins de leurs familles, d’investir dans l’éducation des enfants et d’améliorer leurs conditions de vie (habitat). « Avant, il fallait faire des heures de marche, de jour comme de nuit, avant de revenir avec quelques gibiers qui ne suffisent pas pour la journée, et donc, il fallait repartir dès le lendemain en espérant une meilleure chasse. La vente assurait à peine les dépenses de souveraineté du ménage. Aujourd’hui, avec l’élevage d’escargot, je peux générer en quelque jours seulement, ce que même en un mois je ne faisais pas », explique Hyacinth Bonou, le visage décontracté avec des écouteurs bluetooth au cou.
« J’arrive à mieux subvenir aux besoins de la famille et j’investi même dans l’élevage d’autres animaux comme la volaille. De leur côté, nos épouses qui étaient sans activités, ont également bénéficié de formation pour la production d’huile de palme, et l’utilisation de foyer en terre cuite, afin de limiter les coupes de bois », précise-t-il.
La pression sur la forêt sacrée a diminué : moins de pièges, moins de coupes illégales signalées. Barnabé Adonon, chasseur, membre de Gbénonkpo, contacté par téléphone, assure avoir pris conscience de l’importance de préserver la forêt de Kpèkonzoun. « Nous avons compris l’importance de la conservation durable de la forêt et sensibilisons, nous-mêmes, nos collègues qui restent encore incrédules, à revenir à de meilleurs sentiments ».
Dans cette même logique, Norbert Soton, secrétaire général de l’association Gbénonkpo, explique à Mongabay que les chasseurs sont très nombreux dans la vallée, et donc que tout le monde n’a pas pu bénéficier de la dotation en matériels d’élevage. Toutefois, il dit qu’ils ont « compris l’enjeu » et « initié au sein de notre association, une tontine qui permet, à termes, d’acheter et de doter chaque membre de moutons, afin qu’il puisse réduire à son tour la chasse ».

Sur le plan écologique, les reboisements ont favorisé la régénération. Les suivis de Mariano Houngbédji montrent un retour progressif de la faune, y compris des observations positives de primates dans les zones restaurées. Les communautés, désormais sensibilisées, signalent elles-mêmes les incidents, renforçant l’effet protecteur. « Les données scientifiques seules ne suffisent pas. Quand les communautés s’approprient le suivi, la conservation devient durable », explique-t-il.
« En 2025, 50 sorties à Kpékonzoun ont permis de recenser des groupes de singes mone (Cercopithecus mona) atteignant jusqu’à 28 individus, avec une moyenne de 4,22±3,96 individus par sortie, signe d’une forte variabilité liée à la mobilité des groupes et à la structure de l’habitat. À Soligbozoun, 39 observations ont donné une moyenne de 6±5,08 individus par sortie, avec un maximum de 21 individus. Ces suivis ont confirmé la présence de la mone (C. mona) et du singe à ventre roux (Cercopithecus erythrogaster erythrogaster), une espèce endémique et menacée dans la forêt de Kpékonzoun en 2025. Dans la forêt Soligbozoun, la seule espèce de primate diurne présente est la mone », indique Mariano Houngbédji à Mongabay.
Au total, plus de 320 personnes ont été converties à des activités alternatives, près de 80 hectares reboisés et plus de 14 000 personnes sensibilisées. À Kpékonzoun, la reconversion a touché directement les principaux acteurs de la pression sur la faune. Les communautés ont été formées au repérage et au signalement des espèces. « Nous utilisons les primates comme espèces parapluie », explique Dakpogan Houngbédji. « Protéger le singe à ventre rouge, c’est protéger tout l’écosystème forestier dont dépendent les populations », a-t-elle souligné.
Malgré des défis importants liés au financement pour le suivi à long terme, à certaines pressions externes (expansion agricole, changement climatique) et à la synergie avec les autorités locales et nationales, l’expérience de Kpékonzoun au Bénin montre qu’il est possible de transformer les chasseurs en entrepreneurs de la biodiversité, offrant un modèle durable et inclusif transférable à d’autres forêts sacrées ou communautaires de la région.
Image de bannière : Des singes à ventre rouge observés dans leur habitat naturel dans la forêt sacrée de Kpékonzoun, dans la commune d’Adjohoun, au Bénin. Image de ODDB-ONG fournie par Modeste Dossou avec leur aimable autorisation.
Bénin : La réserve de biosphère du Mono entre dégradation et restauration
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.