- À Pessaré, dans le nord du Togo, une initiative de jeunes transforme une terre abandonnée, longtemps ravagée par les flammes, en une forêt de plus de 100 hectares.
- Grâce à la protection contre les feux de brousse et aux pratiques de restauration des sols, cette terre autrefois considérée comme improductive a progressivement retrouvé sa végétation.
- La régénération de la forêt a favorisé le retour de certains fruits sauvages et de certaines espèces animales autrefois rares dans la localité.
- Reconnue comme une forêt communautaire, elle est aujourd’hui gérée par la communauté qui veille à prévenir les incendies et autres menaces.
Nous empruntons une route latéritique et traversons une vaste plaine couverte d’herbes vertes et de cultures s’étendant jusqu’au pied des collines et des montagnes. Une terre rouge, sur laquelle émergent par endroits des pierres, attire particulièrement l’attention. Véritable cuirasse latéritique, ce sol a donné son nom à Konfess Kwane, qui signifie « la cuirasse de Konfess ». C’est dans ce village que nous sommes accueillis, ce vendredi 24 juillet 2026, dans le canton de Pessaré, au nord-est du Togo.
Nous poursuivons notre chemin à moto à travers une piste rurale débouchant sur un site qu’elle traverse et sépare en deux espaces distincts. D’un côté, une vaste étendue de terres, couverte de pierres, de quelques arbustes et d’herbes. Aucune culture n’y pousse alors que la localité est en pleine saison agricole. D’un autre côté, une végétation dense avec de grands arbres dont quelques-uns portent des étiquettes indiquant leurs noms scientifiques : c’est la forêt communautaire de Pessaré.
À son entrée, une maison en case autour de laquelle s’étend un petit champ de maïs. Un homme, la soixantaine, nous accueille. Après les salutations d’usage, il nous présente son équipe sur place. Trois étudiants en foresterie et gestion de l’environnement de l’Institut national de formation agricole de Tové (INFA) y séjournent pour un stage.
Nous entreprenons ensemble une visite guidée de la forêt.
A l’origine de l’initiative, Tomfeyi Koudina, coordonnateur de l’association Complexe agropastorale écho des jeunes ruraux (CAP-EJR). Pour lui, cette forêt est née presque à partir de rien.
« Ici, c’était un no man’s land, une terre infertile et abandonnée, que le feu rasait chaque année. L’étendue de terres sans cultures abandonnées que vous avez vue de l’autre côté, il y a 25 ans, c’était pareil ici », raconte-t-il.

Protéger les terres abandonnées contre le feu et l’érosion
L’histoire de cette forêt remonte à 2001. À l’époque, Koudina et ses amis, alors jeunes, décidaient de protéger une partie des terres abandonnées contre les feux de brousse récurrents dans la localité.
Leur ambition, au départ, n’était pas de créer une forêt, mais de transformer les terres considérées comme improductives en surfaces cultivables pour remédier au manque de terres agricoles dans la région.
« La pression démographique a contraint de nombreux jeunes de notre région à partir vers le sud du Togo, le Bénin ou encore le Nigeria à la recherche de terres cultivables. Pourtant, au même moment, nous avons de grandes superficies non exploitées et abandonnées, parce que le sol est pauvre. Nous avons donc décidé d’agir pour faire face à la dégradation des terres et accroître les surfaces cultivables », explique-t-il.
La première bataille consiste à protéger les terres contre les feux. Chaque année, avant l’arrivée de la saison sèche, ils aménagent des bandes de pare-feux pour prévenir la propagation des flammes généralement, selon Gbati Ougadja Dare, commandant des eaux et forêts, directeur préfectoral de l’Environnement, allumés, parfois de façon accidentelle, notamment par les éleveurs, les bouviers et les chasseurs pratiquant la chasse au petit gibier, ou allumés volontairement par des personnes malintentionnées ».
« Chaque année, avant l’arrivée de la saison sèche, nous faisons des pare-feux. L’idée est de protéger le site contre les flammes récurrentes dans notre localité. Les flammes détruisent tout sur leur passage, y compris la végétation, l’humus, les micro-organismes. Cela appauvrit le sol », explique Koudina.
Dans la forêt et aux alentours, des bandes de pare-feux sont encore visibles.
Mais les flammes ne constituent pas seulement une menace pour la végétation. Elles aggravent également l’érosion des sols. Lorsque le feu détruit le couvert végétal, le sol devient nu, ce qui le rend vulnérable à l’érosion.
« Ici, le sol est accidenté avec une sorte de pente, ce qui fait qu’au moment des pluies, l’eau emporte énormément de terre. Quand les flammes ravagent tout, le sol devient nu, et cela facilite le ruissellement et l’érosion », explique-t-il.

Restaurer les sols pour favoriser la régénérescence naturelle
Sur le site, le paysage ressemble par endroits à une véritable œuvre d’art. Des blocs de pierres minutieusement assemblés et alignés forment des cordons. Ces diguettes pierreuses ont été installées pour ralentir le ruissellement des eaux de pluie et limiter l’érosion. Koudina s’arrête devant l’un de ces dispositifs.
« Dès la première année, nous avons commencé, avec de simples pioches et des machettes, à enlever les roches et les cailloux, car le sol est fortement cuirassé. Ensuite, nous avons installé ces cordons de pierres que vous voyez. L’idée est d’empêcher l’érosion du sol », explique-t-il.
Au fil des années, la prévention des feux et les travaux de restauration permettent à la végétation de se développer. Pour Koudina, la régénération naturelle est à la base de cette transformation. L’initiative a misé sur les arbustes déjà présents sur le site.
« L’expérience a montré que même lorsqu’un sol est totalement abandonné, on y voit quelques arbustes çà et là. Le simple fait de préserver ces arbustes, notamment contre le feu, suffit. Au bout d’un, deux ou cinq ans, l’arbuste devient un arbre ».
Aussi, ajoute-t-il, « la plante qu’on met en terre aujourd’hui n’est pas différente de celle qui existe déjà. Si on protège celle qui existe déjà, elle peut naturellement se développer ».
La restauration des terres passe également par un changement des habitudes. À l’époque, certaines pratiques traditionnelles contribuaient à maintenir la pression du feu sur la végétation. Tomfeyi Koudina évoque notamment une pratique appelée « coiffer l’idole » qui consiste à mettre le feu à une forêt protégée.
« Nos parents avaient des forêts qu’ils considéraient comme des idoles et tenaient toujours à préserver. Mais, au même moment, ils y mettent le feu. Cette pratique qu’ils appelaient « coiffer l’idole » consiste à mettre le feu à la forêt. Nous leur avons expliqué que ce n’était pas la bonne méthode. Mettre le feu à la forêt pour la protéger n’a pas de sens. La meilleure manière de coiffer leur idole serait de réaliser les pares-feux autour de la forêt ».
Le changement d’habitudes ne se limite pas seulement à la forêt ; il concerne également la préparation des champs. Ils encouragent l’enfouissement et le paillage plutôt que le brûlage des herbes après le défrichement.
« Aujourd’hui, nous vulgarisons une méthode de culture plus écologique basée sur l’enfouissement des résidus et le paillage », indique-t-il.
La protection contre les feux de végétation s’est également accompagnée des activités d’enrichissement du sol. Avec l’aide de la communauté, les jeunes commencent par apporter des déchets organiques ramassés dans les marchés et les maisons.

D’une terre infertile à une forêt de plus de 100 hectares
« Les résultats que nous avons obtenus, les premières années, nous ont vraiment encouragés. J’avais mis en valeur une petite parcelle avec de la pastèque. Un soir, j’ai récolté les fruits que j’ai apportés au marché. Je suis revenu à la maison avec 50 000 francs CFA. Les gens étaient surpris de voir des fruits sortir de cette terre. Ils ont commencé par vraiment croire en ce que nous faisons », dit Koudina.
Les signes d’une terre qui retrouve sa fertilité devenaient visibles. Les années passent, les arbustes grandissent, les arbres arrivent à maturité et se reproduisent. La végétation devient de plus en plus dense. Contre toute attente, une forêt voit le jour.
D’une superficie initiale de 20 hectares, la forêt s’étend progressivement et couvre aujourd’hui plus de 100 hectares, soit environ 140 terrains de football. Des opérations de reboisement sont régulièrement organisées pour enrichir certaines zones. Pour Koudina, l’extension se fait de manière progressive. Il ne sert à rien d’étendre la forêt sans pouvoir la surveiller. « Qui embrasse trop étreint mal, dit-on souvent », dit-il.

Le retour de la végétation favorise la biodiversité
La forêt communautaire de Pessaré aurait favorisé la réapparition de certains fruits sauvages. Selon la population, certains fruits autrefrois rares peuvent aujourd’hui être retrouvés. La protection du site aurait permis aux arbres de grandir suffisamment pour atteindre la maturité et produire les fruits. La présence des animaux est également signalée.
« Il y a des animaux qui se sont installés. Dans les environs de la forêt, les gens chassent les agoutis et les fauves là-bas. Alors que par le passé, c’était rare. Pour les lièvres et les oiseaux, on n’en parle pas. Ces animaux sortent de la forêt », témoigne Kondiabalo Djanta, cultivateur à Konfess Kwane.
Koudina mentionne également la présence de certaines espèces de chauves-souris qu’il n’avait jamais vues auparavant.
« Avant, il n’y avait pas de chauves-souris ici. Quand la végétation a commencé à devenir dense, les chauves-souris ont commencé par arriver. Il y a certaines espèces de couleur verte que je n’ai vues pour la première fois qu’ici », indique-t-il.
Il souligne également la présence des singes et d’autres animaux, notamment les escargots devenus de plus en plus nombreux dans le milieu. Pour lui, cette présence est un véritable signe de vie.
Pour en tirer profit, ils ont installé des ruches dans la forêt.
« Vous voyez devant là-bas, j’ai installé des ruches d’abeilles. Mais j’avoue qu’au moment de la récolte du miel, c’est très difficile de retrouver leur emplacement. La végétation est très dense », dit-il, en montrant du doigt une zone touffue.

Les communautés restent mobilisées pour protéger la forêt et prévenir les feux
Lors de notre passage, hommes, femmes et jeunes sont mobilisés pour reboiser une zone d’extension. Dans une autre partie, les femmes, munies de machettes, participent à une opération de débroussaillage et d’élagage, afin de donner plus d’espace aux autres arbres, et de favoriser le développement.
« Ces arbres, nous les avons plantés, il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, nous sommes venues pour diminuer quelques-uns pour permettre aux restants de bien se développer. À la fin, chacun de nous repart avec le bois qu’il a prélevé », indique Kossiwa Djanta.
Tomfeyi Koudina explique que l’opération concerne notamment le Khaya senegalensis, une espèce appelée à atteindre une grande taille. « Les plants sont trop serrés. C’est pourquoi nous avons organisé cette opération d’éclaircie », explique-t-il.
Pour lui, le fait que chaque femme reparte avec les déchets de bois coupé est une manière d’impliquer davantage les communautés dans la gestion de la forêt.
La forêt communautaire de Pessaré dispose aujourd’hui d’un comité de gestion et de surveillance. Son rôle est d’alerter en cas d’activités suspectes ou d’incendie, dont la menace est permanente.
« Quand le site a été officiellement reconnu comme forêt communautaire, nous avons bénéficié de l’appui du gouvernement et de la FAO à travers le mécanisme pour les programmes forestiers nationaux. Avec ce programme, nous avons pu réaliser un inventaire forestier et une étude socio-économique auprès des communautés. Ensuite, nous avons élaboré un plan d’aménagement et mis en place un comité de gestion et de surveillance ».
Une scène survenue lors de notre visite témoigne de cette vigilance des communautés. Pendant que les femmes poursuivent leur opération d’éclaircie, le bruit des machettes résonne dans la forêt. Soudain, une voix s’élève : « Qui sont ceux qui coupent nos arbres ? Que faites-vous là-bas ? ».
C’est le chef du village. En route pour le champ, il a été alerté par le bruit des machettes.
« J’ai entendu de loin le bruit. C’est pour cela que je me suis approché pour voir qui sont ceux qui coupent nos arbres », indique Kpekoutoki Tcholi, chef du village de Konfess Kwane. Houe à l’épaule, machette en main, il est accompagné de son chien.
Il explique que c’est de cette manière qu’ils veillent sur la forêt.
« Quand quelqu’un constate une activité suspecte dans la forêt, il doit rapidement faire remonter l’information. Si par exemple, il y a un feu, j’ordonne à ce qu’on sonne le gong pour mobiliser la population à intervenir », ajoute-t-il.

La forêt de Pessaré est aujourd’hui une référence. Elle fait la fierté des autorités locales et est présentée comme un modèle de réussite.
« Quand on regarde l’histoire de ces terres autrefois considérées comme dégradées, sur lesquelles une forêt a été installée, je pense que cela constitue un exemple non seulement pour la préfecture, mais au-delà. Cela montre que les terres considérées comme dégradées et dénudées ne sont pas condamnées à le rester. Il est possible de les restaurer et de les mettre en valeur pour diverses finalités », explique Gbati Ougadja Dare.
Selon lui, cette forêt aide à concrétiser les ambitions du pays dans la restauration du couvert végétal.
« Cette forêt contribue beaucoup à l’amélioration de la couverture végétale. Elle apporte également beaucoup à la communauté. Le pays s’est fixé l’objectif d’atteindre une couverture forestière de 26 % à l’horizon 2030, puis de 30 % d’ici à 2050. Nous pensons que chaque site, chaque initiative qui contribue à atteindre cet objectif est à saluer. Dans la préfecture, la forêt de Pessaré constitue un grand atout », ajoute-t-il.
La forêt communautaire de Pessaré inspire déjà d’autres communautés. Avec son association CAP-EJR, Tomfeyi Koudina accompagne désormais des villages à créer leur propre forêt selon la même approche. Au moment de quitter Konfess Kwane, il nous conduit à Agbarada, un village voisin qu’il accompagne. Là, une forêt a déjà poussé. Bandes de pare-feux et cordons de pierres y témoignent des travaux menés pour restaurer et protéger le site. Pour Koudina, l’objectif est désormais de multiplier ces initiatives. « Nous voulons que chaque communauté puisse avoir sa forêt », conclut-il.
Image de bannière : Des femmes en pleine opération d’éclaircie dans une zone d’extension de la forêt. Image de Akissa-yotou Assenouwe pour Mongabay.
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