- Au Niger, la culture du gombo, essentielle pour l'économie maraîchère, est sévèrement menacée par les pucerons, poussant plus de 80 % des producteurs à utiliser des pesticides chimiques dangereux.
- Face aux risques sanitaires et environnementaux, la recherche scientifique et des producteurs locaux documentent l'efficacité du Sabulin salo, un savon noir traditionnel offrant une alternative écologique abordable.
À Niamey et dans les régions maraîchères du Niger, le gombo (Abelmoschus esculentus) est bien plus qu’un légume de base : c’est un moteur économique majeur. Selon les données agricoles locales, le pays produit chaque année plus de 40 mille tonnes de gombo sur une superficie de 3 000 hectares environ. En période de forte demande, notamment en février, le sac de 100 kg peut atteindre entre 20 000 et 35 000 francs CFA (environ 33 à 58 USD), offrant des revenus vitaux aux producteurs.
Mais cette rentabilité est constamment sous la menace d’un minuscule ravageur : le puceron (Aphis gossypii). Connu localement sous le nom de « Gani » ou « Youwo » en zarma, et « Darɓa » en haoussa, ce parasite colonise les plantations, asphyxie les plants, déforme les feuilles et transmet des maladies virales, entraînant des pertes importantes des récoltes.
Pour sécuriser leurs investissements, une écrasante majorité de maraîchers (plus de 80 %) se tourne vers des produits chimiques de synthèse, contre seulement 10,7 % utilisant des biopesticides. L’un des produits les plus répandus sur le marché informel est le dichlorvos (DDVP), communément appelé « Pia-Pia » au Niger.
« Localement, au niveau du Réseau national des chambres d’agriculture du Niger (RECA), cela fait presque 15 ans que nous suivons cette question des pesticides. L’incontournable reste le dichlorvos, un organochloré pratiquement interdit par la législation nationale. Les gens l’utilisent en maraîchage, mais aussi dans les maisons contre les cafards, alors que c’est un danger énorme », souligne Souleymane Ousmane, chargé d’appui-conseil sur les questions d’agroécologie et de foncier au RECA.
Utilisé sans équipements de protection et sans respect des doses, cette dépendance est un problème sanitaire et environnemental majeur dans la pratique du maraîchage au Niger.

Le Sabulin Salo : la science valide un savoir traditionnel
Face à cette impasse, le Sabulin Salo, une alternative écologique ancrée dans la tradition nigérienne, gagne du terrain. Fabriqué artisanalement par des femmes, notamment dans la région de Tahoua, ce savon noir traditionnel se distingue des savons industriels par son procédé de fabrication : il est saponifié principalement à partir de cendres de tiges de mil.
« À la base, c’est un savon naturel utilisé localement en médecine traditionnelle pour traiter les problèmes de digestion ou de ballonnements », explique Ousmane. « Utiliser du savon en agriculture n’était pas une nouveauté, mais chez nous, nous n’avions pas d’alternative industrielle. Des maraîchers bio du groupe GIE 3B ont commencé à utiliser le Sabulin salo ».
Pour dépasser le simple constat empirique, le RECA s’est associé à l’université de Niamey pour mener des essais rigoureux sur le terrain et en laboratoire. Les résultats scientifiques ont validé le choix des producteurs : « Le savon noir agit principalement par contact et possède deux modes d’action. Il crée une pellicule qui asphyxie l’insecte en bloquant sa respiration et annihile sa mobilité. Ne pouvant plus bouger ni se nourrir, le puceron meurt. Les données ont prouvé une mortalité atteignant près de 100 % dès le premier traitement », précise M. Ousmane, l’expert du RECA.

Une synergie gagnante sur le terrain
À la périphérie de Niamey, à Tondibia, un petit village rattaché à la capitale, Adoum Rose Quenom incarne cette transition agroécologique. Promotrice de la Jardinière de Tondibia et maraîchère depuis 2009, cette diplômée en comptabilité a fait le choix du 100 % naturel. Sur sa parcelle où se côtoient gombo, agrumes et plantes aromatiques, elle a banni tout intrant chimique. Au Sabulin salo, elle associe d’autres produits pour en renforcer l’efficacité.
« Avec le traitement que je fais à base de neem et de savon noir (Sabulin salo), je n’ai vraiment aucun ravageur », témoigne-t-elle au milieu de ses rangées de gombo. « Le neem agit comme un répulsif et perturbe le système endocrinien des insectes pour empêcher leur reproduction. Mais en cas d’attaque, le savon noir concentré neutralise immédiatement les pucerons ou les cochenilles », précise-t-elle.
Adoum applique un dosage bien précis : « J’utilise 30 grammes de Sabulin salo dilués dans un pulvérisateur de 16 litres d’eau tous les 10 jours à titre préventif », confie-t-elle. Mais elle ajoute aussi, qu’en cas de pression parasitaire avérée, elle double la dose et procède aux pulvérisations tous les cinq jours.
Pour la productrice, les bénéfices vont bien au-delà de la simple protection des cultures : « Chez moi, l’écosystème est préservé. Si vous venez le matin, vous allez trouver des nuées d’abeilles. Quand l’environnement n’est pas sain à cause des produits chimiques, vous ne verrez plus ces abeilles. Le chimique ne peut jamais prendre le dessus sur la nature ».

Défis de vulgarisation : coût, accès et préjugés
Si le Sabulin salo prouve son efficacité, son adoption massive à l’échelle nationale se heurte encore à plusieurs obstacles.
Le premier défi réside dans l’accès et la distribution. « Une boule de savon noir coûte environ 1 000 francs CFA (environ 2 USD) et permet de réaliser deux à trois traitements sur une superficie de 400 mètres carrés », dit Ousmane. « À l’hectare, les coûts seront donc comparables à ceux des pesticides chimiques. Le vrai enjeu aujourd’hui est de le rendre disponible, de structurer sa commercialisation et d’en faciliter l’accès pour les maraîchers », dit-il.
Le second obstacle est d’ordre culturel et technique. Contrairement aux pesticides chimiques de synthèse dits « systémiques » (qui pénètrent la plante), le savon noir agit exclusivement par contact. Son application exige une technique rigoureuse. « Il faut cibler le dessous des feuilles, où se réfugient les colonies de pucerons, pulvériser idéalement en fin de journée pour éviter que le soleil ne dégrade le produit, et renouveler l’opération en cas de pluie », explique-il.
Enfin, le manque de sensibilisation et la désinformation sur le marché des intrants freinent la diffusion des biopesticides.
« Les gens pensent que les pesticides chimiques étaient la seule solution, parce qu’ils n’avaient pas d’alternative vulgarisée », souligne Adoum, qui forme et conseille désormais bénévolement d’autres maraîchers de sa région. « Il faut davantage de communication et de sensibilisation pour montrer que le naturel fonctionne », ajoute-t-elle
Face aux pressions climatiques et à la dégradation des sols au Sahel, l’expérience du Sabulin au Niger, prouve que les réponses aux crises sanitaires et environnementales reposent parfois sur la revalorisation scientifique de savoirs locaux oubliés. Un pas modeste, mais prometteur vers la souveraineté alimentaire et la transition agroécologique, promu par les autorités en place.
Image de bannière : Sabulin Salo juste après fabrication. Image fournie par Souleymane Ousmane du RECA Niger avec son aimable autorisation.
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.