- À Adidogomé-Yokoé, un quartier de Lomé au Togo, une serre pilote de 40 mètres carrés associe élevage de poissons et culture maraîchère dans un circuit fermé recyclant l'eau entre les deux productions.
- Appelé aquaponie, ce procédé permettrait de réduire la consommation d'eau jusqu’à 90 % par rapport à l'agriculture conventionnelle.
- La startup Aquaponie du Togo, qui vend sa production au prix du marché, sans surcoût, a fourni à la FAO un dispositif de démonstration présenté à ses visiteurs et partenaires.
Sous une serre de 40 mètres carrés à Adidogomé-Yokoé, un quartier périphérique de Lomé, la capitale du Togo, des plants de concombre poussent à même des billes d’argile et de gravier, leurs racines plongées directement dans l’eau ayant préalablement traversé les bassins à poissons.
« C’est vraiment du hors-sol, complètement », explique Dr Ahama Kplolali, cofondatrice de la jeune entreprise Aquaponie du Togo, en désignant les racines visibles à travers la structure.
Plus loin, des tours verticales portent des plants de thé de Gambie (Lippia multiflora Moldenke, l’hibiscus utilisé pour le bissap), tandis que deux bassins de 1000 litres chacun abritent environ 100 poissons-chats pour l’un et une centaine de tilapias pour l’autre. C’est dans cette serre, installée en novembre 2023, que l’entreprise a bâti la preuve de concept d’un modèle qu’elle veut aujourd’hui faire passer à une échelle commerciale.
Le principe repose sur l’aquaponie, une technique associant l’élevage de poissons en circuit fermé et la culture de plantes sans sol. Les déchets des poissons sont transformés en nutriments alimentant les plantes. En retour, les plantes filtrent l’eau, qui est réutilisée dans les bassins d’élevage, créant ainsi un écosystème en circuit fermé. L’eau du bassin à poissons passe préalablement par un filtre mécanique qui retient les déchets solides, puis par un biofiltre, où des bactéries nitrifiantes transforment l’ammoniac, toxique pour les poissons, en nitrate, un nutriment que les plantes peuvent assimiler. L’eau, débarrassée de ses déchets et enrichie en nutriments, retourne ensuite vers les bassins.

Sur le site d’Adidogomé-Yokoé, précise Dr Kplolali, ce principe se décline en quatre dispositifs de culture différents : des seaux recyclés remplis de billes d’argile et de gravier, un système à racines flottantes, où les plantes baignent directement dans l’eau des poissons, des tours verticales, et une technique dite NFT (« Nutrient Film Technique », ou technique du film nutritif), où un mince film d’eau circule le long des racines.
« Le principe de l’aquaponie, c’est qu’en fait, les déjections des poissons servent d’engrais aux plantes. Ces plantes filtrent ça et retournent cette eau purifiée au niveau des poissons. Donc, ça fait 90 % d’économie en eau », explique-t-elle.
Elle ajoute que ce circuit fermé impose de fait l’abandon des pesticides chimiques. « Vous ne pouvez pas utiliser des pesticides chimiques, parce que ça va agir sur les poissons. Ce circuit vous force vraiment à respecter la biologie ».
Le projet est porté par deux chercheuses togolaises, Dr Ahama Kplolali, physiologiste et biotechnologiste végétale, et Kokoevi Agbevenou-Dovi, experte en biosciences végétales formée en France, camarades de promotion à la Faculté des sciences de l’université de Lomé au Togo.
L’idée est née d’un épisode de sécheresse tardive ayant détruit, en 2020, une récolte de tomates dans la commune de Noépé située au sud-ouest du Togo. Trois années de recherche, menées en grande partie sans documentation locale disponible sur le sujet à l’époque, ont précédé l’installation du prototype, financé sur fonds propres et avec l’appui de l’ONG française Kynarou et de la société Apromafriq Pharma, basée à Lomé.

Une production encore expérimentale, vendue au prix du marché
Sur ce prototype qualifié par sa fondatrice de « showroom aquaponique » et de « laboratoire », la production cumulée avoisine aujourd’hui 300 kilogrammes de poissons et 500 kilogrammes de fruits et légumes, selon les chiffres communiqués sur place. Tomates, plantes aromatiques, pastèques ou melons, les cultures changent au fil des cycles en fonction des tests menés pour identifier les espèces les mieux adaptées à chaque module.
Fait notable, pour un produit souvent présenté comme « premium » ailleurs dans le monde, Aquaponie du Togo vend pour l’heure poisson et légumes au prix du marché local, sans surcoût.
Mais il faut dire que, pour l’instant, ce n’est pas la vente directe qui fait vivre l’entreprise, mais plutôt la conception et l’installation des kits aquaponiques pour des tiers, une activité que Dr Kplolali présente comme la plus rentable à ce stade, en attendant l’agrandissement de la surface de production.
Interrogée sur les cultures les mieux adaptées au climat togolais, Agbevenou-Dovi cite le gombo, les piments, les concombres, le basilic, la menthe et la salade, tout en précisant que d’autres essais sont en cours. La chercheuse, devenue entrepreneure par la force des choses, reconnaît que la mise au point du système a demandé du temps. « L’adaptation en soi a été difficile quand on a commencé, mais maintenant on maîtrise plus la situation », dit-elle.
« L’équipe a dû protéger les cultures de la chaleur et des variations de pluviométrie à l’aide de serres et d’ombrières, et isoler les réservoirs d’eau, tandis que les paramètres de l’eau (température, pH, oxygène) se sont révélés ajustables sans difficulté majeure une fois les bons réglages trouvés », précise-t-elle.
Sur l’approvisionnement en équipements spécialisés, en revanche, elle est directe : « C’est très, très difficile, j’avoue ».
L’entreprise s’efforce d’utiliser le matériel disponible localement pour l’essentiel de ses installations et de limiter les importations des équipements spécialisés, en s’appuyant sur un réseau de fournisseurs en France et ailleurs en Europe qu’elle dit vouloir mettre, à terme, à la disposition d’autres aquaponistes togolais.

Reconnaissance
Deux clientes régulières de l’entreprise ont accepté de partager leur expérience. Pour Gentille Djaho, l’argument décisif tient à la traçabilité : « Ce qui m’a poussée à acheter les poissons et légumes, ce sont les produits bio, et elle me garantit qu’il n’y a pas d’hormone ni d’antibiotique dans les aliments des poissons, alors que sur le marché, il n’y a pas de traçabilité. Chez Aquaponie, je sais où se trouve mon poisson et ce qu’il mange ».
Elle juge la qualité « nettement meilleure que celle du marché », pour un prix équivalent, et décrit des légumes au « goût authentique » qui se conservent plus longtemps. Son achat reste toutefois irrégulier, la disponibilité du poisson n’étant pas garantie en permanence. « J’aimerais qu’Aquaponie du Togo élargisse le domaine et qu’on puisse trouver ses produits en temps voulu et en quantité voulue ».
Charlotte Adjavi raconte un parcours différent, parti de la curiosité. Après avoir commandé du poisson pour essayer, elle dit avoir été « agréablement surprise » par la fraîcheur, la saveur et la texture du produit, pour un prix qu’elle juge plus intéressant que celui de ses anciens fournisseurs. Elle a depuis recommandé le service à plusieurs proches, également satisfaits, et prévoit d’essayer les légumes. Elle aussi place la disponibilité régulière en tête de ses attentes : « Le plus important serait surtout d’avoir une disponibilité régulière des produits, afin de pouvoir commander facilement quand on en a besoin ».
La reconnaissance la plus encourageante reste le soutien reçu par ce projet à travers l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) — celle-ci ayant commandé un dispositif de démonstration installé à son siège pour les visiteurs et les partenaires — et le prix du meilleur pitch, dans la catégorie Aquaculture, reçu en octobre 2025, au Forum BlueInvest Africa, organisé à Lomé par l’Union européenne.

Coupler les bassins aquaponiques aux systèmes de rétention des eaux pluviales
Selon Dr Prosper Samon Sékdja, enseignant-chercheur à l’université de Lomé et rattaché au Centre d’excellence sur les villes durables en Afrique (CERVIDA-DOUNEDON), l’atout principal de l’aquaponie en ville tient à sa capacité d’installation sur plusieurs niveaux en hauteur. « Elle est beaucoup plus pratique, il est possible de la faire en hauteur, soit sur les toits, soit sur les terrasses, ou des structures à plusieurs niveaux, ce qui permet de produire sans forcément consommer le foncier ».
Il plaide pour que l’aquaponie soit explicitement reconnue dans les documents de planification, les plans d’occupation des sols et schémas directeurs, comme un usage autorisé dans les zones mixtes, plutôt que tolérée de façon informelle.
Le chercheur suggère même de coupler les bassins aquaponiques aux systèmes de rétention des eaux pluviales, une piste qu’il juge particulièrement intéressante, dans une ville sujette à des épisodes d’inondation, pour transformer une contrainte climatique en ressource productive.
Les défis sont cependant bien présents. Il s’agit par exemple de la concurrence pour la ressource en eau entre forages privés, réseaux publics et usages domestiques, en particulier en période de stress hydrique ; ou encore un flou persistant sur l’autorité compétente pour délivrer les autorisations en urbanisme, en agriculture, en santé ou en hygiène, qui peut limiter fortement la démocratisation de cette technique.
De son côté, Dr Kossi Senyo Ehlui, expert en biodiversité à l’université de Lomé et spécialiste de la conservation des forêts, de la restauration des terres et de la cartographie SIG, apporte une nuance scientifique sur le chiffre phare de 90 % d’économie d’eau. « Cette performance dépend de plusieurs facteurs : la conception du système, les conditions climatiques, les espèces cultivées, les pratiques de gestion et la qualité de l’eau disponible », explique-t-il, ajoutant que les températures élevées et les vents à Lomé peuvent accroître les pertes par évaporation.
Il estime néanmoins que la faible pluviométrie de certaines périodes de l’année rend la technologie « particulièrement pertinente », sous réserve que le pourcentage réel soit confirmé par des essais menés dans les conditions locales.

Futures ambitions
En plus de conquérir le Togo et surtout Lomé, les deux chercheuses, Dr Kplolali et Agbevenou-Dovi, envisagent à terme d’essaimer dans d’autres régions du pays, puis dans la sous-région, en commençant par le Bénin ou le Burkina Faso voisins, des pays confrontés à des défis climatiques comparables. Elles misent aussi sur un volet éducatif, avec des sessions de sensibilisation prévues dans les écoles togolaises, outre le projet de centre de formation de niveau BTS adossé à la future ferme de 5 000 mètres carrés.
Interrogée sur l’argument qu’elle avancerait auprès d’un décideur encore sceptique, Dr Kplolali revient à la question de l’emploi des jeunes : « Nos jeunes veulent maintenant une agriculture plus propre pour leur santé, moins d’efforts et respectueuse de l’environnement. […] Le Togo pourrait, grâce à cette technologie, être vraiment un phare dans la sous-région ».
Entre cette ambition affichée et les défis existants (urbanisme d’un côté, biodiversité et climat de l’autre), la trajectoire d’Aquaponie du Togo, en tant que solution pour une agriculture urbaine durable, demeure celle d’une innovation prometteuse, déjà validée par des clients, et une institution comme la FAO, qui doit réunir les conditions institutionnelles, réglementaires et financières, pour changer véritablement d’échelle.
Image de bannière : Dr Ahama Kplolali, physiologiste, biotechnologiste végétale et cofondatrice d’Aquaponie du Togo, inspecte une table de cultures. Image de Ayi Renaud Dossavi.
Citation :
Obirikorang, K. A., Amisah, S., Agbo, N. W., Adjei-Boateng, D., Edziyie, R. E., & Skov, P. V. (2021). Aquaponics for improved food security in Africa: A review. Frontiers in Sustainable Food Systems, 5, Article 705549. https://doi.org/10.3389/fsufs.2021.705549
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