Nouvelles de l'environnement

Togo : Des maraîchères s’organisent pour résister au changement climatique et à la dégradation des sols

  • A Agoè-Fidokpui, dans la périphérie nord de Lomé, des maraîchères regroupées en coopératives font face à la dégradation des sols, à la raréfaction de la main-d'œuvre et aux effets croissants du changement climatique sur leur production.
  • Avec l'appui de l'ONG AJEDI, elles ont adopté des pratiques d'agroécologie et d'agroforesterie, notamment la plantation d'arbres fertilisants, la production de compost et l'utilisation de biopesticides, afin de favoriser et de renforcer la résilience de leurs exploitations, en restaurant les berges du cours d’eau Zio.
  • Selon les maraîchères, ces pratiques ont permis d'améliorer les rendements, la fertilité des sols et la qualité de leur corète potagère, en créant progressivement un microclimat favorable à la production.
  • Malgré ces avancées, elles demeurent confrontées à des défis majeurs, notamment l'accès à l'eau pour l'irrigation en contre-saison et l'absence d'un marché capable de mieux valoriser leurs produits, cultivés selon des pratiques respectueuses de l'environnement.

Il est un peu plus de 7 heures 45 minutes, ce lundi 20 avril, lorsque nous arrivons à Agoè-Fidokpui, dans la commune d’Agoè-Nyivé 4, au nord de Lomé. Après plus d’une heure de route, ralentie par les embouteillages de la capitale togolaise, une vingtaine de femmes interrompent leur réunion hebdomadaire pour nous accueillir. Assises en cercle sur des chaises en plastique, sous une charpente en béton sans toiture, elles font le bilan de leurs activités et échangent sur l’organisation des travaux de la semaine.

A l’annonce de notre arrivée, les discussions s’interrompent pour laisser place à la récitation de quelques mots en langue locale qui s’apparentent à une devise ou à un slogan : « Lolonyo miawoè, Alodo mikpédé mia n’tii. Woezon loo ! ». Ce qui signifie littéralement en français : « L’amour est bon, nous allons le faire, solidarité, aidez-nous ». Comme un cri de ralliement, cette formule chocen langue locale éwé est reprise en chœur par les membres des coopératives Lolonyo et Alodo, deux organisations de femmes productrices de corète potagère (Corchorus olitorius), un légume-feuille très prisé dans les ménages et connu au Togo sous le nom d’adémè.

Après ce slogan, un calme s’installa, puis l’une d’entre elles prit la parole en ces termes : « Mes sœurs, comme je vous l’avais annoncé, nous accueillons un invité, qui nous vient du média Mongabay. Il vient pour découvrir les activités que nous menons, et l’approche que nous développons pour avoir un adémé bien vert, bien que la pluviométrie et les périodes de sécheresse varient beaucoup, ces dernières années. Avant de lui donner la parole, souhaitons-lui encore une fois la bienvenue ». Ainsi, s’exprimait la présidente du groupement Alodo, dame Cécile Atokou, pour nous introduire.

Les membres de la coopérative Lolonyo et Alodo au Togo reboisant une parcelle pour la culture d'adémé. Image fournie par l’association Alodo.
Les membres de la coopérative Lolonyo et Alodo à Agoè-Fidokpui, dans la commune d’Agoè-Nyivé 4, au Togo reboisant une parcelle pour la culture d’adémé. Image fournie par l’association Alodo.

Alimentant les marchés locaux de leurs produits maraîchers, principalement l’adémè, ces femmes se sont regroupées depuis quelques années, dans le but de mutualiser leurs forces pour réduire les coûts de production liés à la main d’œuvre se faisant rare, mais aussi chère.

« On a créé nos deux coopératives parce que le maraîchage est pénible et fait dépenser. Donc, nous nous sommes dit que si nous nous mettons ensemble, les travaux maraîchers seront moins pénibles et coûteront moins cher. Par exemple, pour nous mobiliser pour tes activités, ce serait une très grande charge pour toi. C’est donc pour mutualiser nos moyens de production que nous nous sommes mis ensemble », a dit Andisso Ayawa, secrétaire de la coopérative. Pour ces maraîchères, la coopération est devenue bien plus qu’une forme d’organisation économique : elle constitue aujourd’hui une stratégie d’adaptation face à un climat de plus en plus imprévisible.

Résister à la sécheresse et préserver la fertilité des terres

Malgré la mise en commun de leurs forces pour accroître la production, cette cinquantaine de femmes doit garder la fertilité du sol, ce qui est capital pour leur production. En plus de lutter contre la dégradation du sol, elles se sont rendu compte que les modifications des phénomènes climatiques ne leur font, non plus, de cadeau, certaines années.

« Notre activité est confrontée à deux défis majeurs. Le premier est le manque d’eau. Même pendant la saison des pluies, lorsque les précipitations se font rares, le cours d’eau Zio peut s’assécher à cause des longues poches de sécheresse. Nous enregistrons en ces moments de lourdes pertes, parfois jusqu’à la totalité de notre récolte, car les cultures manquent d’eau et les sols s’assèchent », témoigne Atokou.

Une parcelle d'adémè au milieu des arbres. Image fournie par l’association Alodo.
Une parcelle d’adémè au milieu des arbres. Image fournie par l’association Alodo à Agoè-Fidokpui, dans la commune d’Agoè-Nyivé 4 au Togo.

Cette situation, elles l’ont vécue pendant plusieurs années, même pendant qu’elles produisaient encore de façon individuelle à proximité des berges du cours d’eau Zio. Elles s’en remémorent : « en 2024, le lit du cours d’eau à une période de l’année était complètement sec, et nous nous sommes endettés parce que nous n’avons pas pu développer notre activité ».

« C’est comme ça que nous vivions. Notre activité et nos recettes, malgré nos efforts consentis, dépendent de la manière dont les pluies se répartissent au cours de l’année. Mais depuis un ou deux années, nous avons intégrés de nouvelles pratiques avec le soutien de l’ONG AJEDI et de ses partenaires », a dit Atokou.

Créer un microclimat et restaurer les sols

Face aux contraintes auxquelles elles font face dans leurs activités, les femmes d’Alodo et de Lolonyo, à la recherche de solutions, ont croisé le chemin de Sylvain Akati de l’ONG Action des jeunes pour le développement intégral (AJEDI), basée à Lomé, et dont la mission est l’appui et l’accompagnement des populations à la base.

« Un jour, nous étions conviés à une rencontre avec le responsable de l’ONG AJEDI, qui nous a parlé de ce que nous pouvons gagner en associant le reboisement à nos cultures maraîchères. A travers ses explications, nous avons compris que la mise en terre des plants va contribuer à la fertilisation des sols et à favoriser les pluies. Il nous a aussi parlé de l’engrais organique qu’on peut fabriquer nous-mêmes pour améliorer nos rendements. Nous n’avons pas hésité à adhérer à ces nouvelles pratiques que nous avons découvertes », a dit Andisso à Mongabay.

Arrosage des plantes. Image fournie par l’association Alodo.
Arrosage des plantes. Image fournie par l’association Alodo à Agoè-Fidokpui, dans la commune d’Agoè-Nyivé 4 au nord de Lomé, la capitale du Togo.

A l’issue de la sensibilisation, ces femmes se sont attelées à la mise en terre des plants mis à leur disposition par l’ONG AJEDI et à produire leur propre compost.

« Nous produisons notre propre engrais, et nous l’utilisons pour booster la croissance de nos cultures. Nous n’achetons plus d’engrais chimique. Ce qui nous permet de faire des économies. En plus de cela, les arbres que nous avons mis en terre ont très rapidement grandi si bien qu’aujourd’hui déjà, on a de l’ombrage au champ et les feuilles mortes contribuent à enrichir le sol », souligne Andisso.

« Pour ma part, la sœur ici présente peut témoigner de la différence entre l’adémé qu’on récolte autour des arbres que nous avons plantés par rapport aux endroits où on n’a pas encore planté. Nous avons remarqué qu’autour de ces arbres, il y a une certaine fraîcheur et humidité, et nos cultures sont bien fraîches à la récolte », a dit Atokou.

L’adoption de ces nouvelles pratiques fait vivre une nouvelle expérience agricole à ces maraîchères, dont les champs sont à proximité du cours d’eau Zio à Alinka et à Fidokpui. « Avec l’utilisation des biopesticides, nous remarquons que les insectes n’arrivent plus à manger les feuilles comme avant, et notre corète potagère est bien verte, et on arrive maintenant à la garder sur plusieurs jours. Aussi, les feuilles sont bien développées, et on récolte davantage sur une petite parcelle par rapport au rendement précédent. Pour dire simplement que la production a augmenté, et nos cultures sont plus résistantes », a dit Amoussou Abra, membre de la coopérative Alodo.

Cette adhésion à ces nouvelles pratiques a motivé l’ONG AJEDI à former ces femmes en production de compost et de biopesticides, tout en leur apportant un soutien en équipements, notamment des motopompes, des arrosoirs, des brouettes, acquis dans le cadre d’un projet financé par le Projet d’investissement de résilience des zones côtières en Afrique de l’Ouest –WACA ResIP.

« Nous avons accompagné ces femmes pour qu’elles puissent s’adapter à la variabilité climatique qui impactait fortement leur activité agricole. Nous les avons initiées à l’agroforesterie et à l’agroécologie. Et tel qu’elles ont témoigné, ces femmes ont changé de pratiques en plantant des arbres comme Khaya senegalensis, Mélina, des goyaviers, des manguiers, Cola gigantea, dans leur champ et tout au long du cours d’eau. L’objectif est de créer un microclimat au fil des années, afin que leur activité principale génératrice de revenus puisse faire face aux aléas climatiques, notamment la sécheresse et aussi à la dégradation de la fertilité du sol. Et les impacts sont déjà visibles », a dit Akati.

En plus du compost, elles adoptent aussi des biofertilisants fournis directement par l’ONG AJEDI.

Une vue partielle d'un champ des femmes des coopératives Alodo et Lolonyo. Image fournie par l’ONG AJEDI.
Une vue partielle d’un champ des femmes des coopératives Alodo et Lolonyo dans lequel elles ont planté à la fois les légumes et des arbres qui poussent bien. Image fournie par l’ONG AJEDI.

A la recherche d’un marché dédié et des moyens d’irrigation

Si la production s’est considérablement améliorée et que le microclimat s’installe progressivement, ces braves femmes ne tirent pas grand profit de l’adoption de ces nouvelles pratiques. Pour cause, leur produit sur le marché, bien qu’il soit privilégié par les marchands en raison de leur qualité, est acheté au même prix que d’autres légumes cultivés avec des engrais et autres produits chimiques.

« Notre adémè est très bien apprécié, mais sur le marché nous le vendons au même prix que ceux qui utilisent l’engrais chimique. C’est pour cela que nous avons demandé à l’ONG AJEDI de nous chercher des clients, même à l’extérieur du pays, pour vendre nos produits maraîchers », a dit Atokou.

En plus du prix sur le marché, les femmes de Lolonyo et Alodo de Fidokpui ont un besoin d’irrigation de leur champ pour les périodes de contre-saison et de poches de sécheresse.

« Les motopompes, dont disposent actuellement ces femmes, ne permettent pas de capter l’eau au-delà de 200 mètres. Il leur faudrait des équipements plus performants. Nous réfléchissons pour mobiliser des ressources, afin de les accompagner dans la réalisation d’un forage d’eau, qui leur permettra de développer leurs cultures en contre-saison, grâce à un système d’irrigation intégré », a dit Akati.

Séance de sensibilisation des maraîchères sur l'agroécologie et l'utilisation de biopesticides animé par l'ONG AJEDI.
Séance de sensibilisation des maraîchères sur l’agroécologie et l’utilisation de biopesticides animé par l’ONG AJEDI.

De même, elles espèrent aussi renforcer leurs pratiques. « Nous avons vu l’impact quand nous avons associé les arbres à nos cultures, et quand nous utilisons de l’engrais organique. Nous sommes à la recherche de ces espèces d’arbres pour les planter à nouveau. Nous avons soumis la requête à l’ONG AJEDI », a précisé Atokou.

Au-delà de ces difficultés et besoins, l’engagement de ces femmes constitue, selon le président de l’ONG AJEDI, un exemple réussi de reboisement communautaire et d’adaptation fondée sur les écosystèmes.

« Nous avons accompagné ces femmes pour qu’elles se structurent en coopérative. Aujourd’hui, elles ont réussi à développer leurs activités en intégrant des pratiques d’adaptation et d’atténuation du changement climatique. En reboisant les berges du cours d’eau Zio, elles ont progressivement créé un véritable microclimat. Leur engagement et les résultats qu’elles ont obtenus leur ont également permis d’accéder à un prêt de 30 millions francs CFA [soit 52 343,94 USD] auprès d’une institution de microfinance, afin de développer davantage leurs activités », explique Akati.

Image de bannière : Une parcelle d’adémè au milieu des arbres plantées par les femmes de l’association Alodo. Image fournie par l’association Alodo.

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