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RDC : Les communautés locales s’engagent à protéger les gorilles du Parc national de Kahuzi-Biega

  • Privés des patrouilles des écogardes en raison des affrontements armés dans l'est de la République démocratique du Congo, les populations riveraines du Parc national de Kahuzi-Biega prennent le relais pour protéger les gorilles de Grauer menacés.
  • À travers des réseaux d'alerte et des comités de conservation communautaire, les communautés luttent activement contre la déforestation et le braconnage en plein cœur du conflit entre les FARDC et le M23.
  • Tout en saluant ce rempart communautaire, les défenseurs de la nature et autres spécialistes de la conservation avertissent qu'il ne pourra survivre sans des investissements durables et des alternatives économiques pour les populations.

Assis sous un arbre, dans le village de Bugobe, dans en chefferie de Kabare dans la province du Sud-Kivu, Jean-Paul Baderhakuguma échange avec des habitants sur les menaces qui pèsent sur le Parc national de Kahuzi-Biega, à l’est de la République démocratique du Congo (RDC).

Président du comité local de conservation, il fait partie des leaders communautaires mobilisés pour sensibiliser les populations pour la protection des gorilles de Grauer (Gorilla beringei graueri), une espèce en danger critique d’extinction sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), à l’est du pays, aujourd’hui confrontée au braconnage et à la déforestation, suite à l’instabilité sécuritaire. « Nous sommes en train de mobiliser d’autres membres de la communauté pour qu’ils s’investissent dans la lutte contre le braconnage, la coupe illégale des arbres et les feux de brousse, afin de protéger les gorilles », explique-t-il.

Depuis la recrudescence de l’insécurité dans plusieurs secteurs du parc, Baderhakuguma participe régulièrement à des séances de sensibilisation organisées dans les communautés riveraines.

Il affirme avoir bénéficié de formations dispensées par l’administration du parc sur les techniques de conservation, la collecte d’informations et les mécanismes d’alerte. « Nous expliquons aux habitants que protéger le parc, c’est aussi protéger notre propre avenir. Beaucoup comprennent aujourd’hui que détruire la forêt, c’est menacer directement notre existence. Malgré la présence d’hommes armés limitant parfois nos déplacements, nous poursuivons la sensibilisation », souligne-t-il.

Selon lui, les services écosystémiques fournis par la forêt renforcent l’adhésion des communautés aux efforts de conservation. « Aujourd’hui, nous buvons l’eau qui provient de cette forêt. Si les arbres disparaissent, les sources d’eau risquent également de disparaître. C’est pourquoi nous devons protéger le parc ».

Depuis février 2025, le Parc national de Kahuzi-Biega a suspendu une grande partie des patrouilles des écogardes en raison de la dégradation de la situation sécuritaire liée aux affrontements entre les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) et le M23.

Puissant dos argenté Cimanuka du Parc national de Kahuzi-Biega, en République démocratique du Congo. Image de Joe McKenna via Flickr (CC BY 2.0).
Puissant dos argenté Cimanuka du Parc national de Kahuzi-Biega, en République démocratique du Congo. Image de Joe McKenna via Flickr (CC BY 2.0).

Dans un communiqué publié le 19 juillet 2026, la direction du parc indique que cette suspension concerne la « zone de haute altitude », c’est-à-dire le secteur écologique ou touristique du parc situé à l’est et abritant les populations de gorilles de Grauer, ainsi qu’une grande partie de la « zone basse », le secteur situé à l’ouest et abritant des forêts tropicales humides, réduisant considérablement les capacités de surveillance.

« Le Parc national de Kahuzi-Biega a suspendu les activités de surveillance des éco-gardes dans la zone de haute altitude ainsi que dans une grande partie de la zone basse. Cette situation réduit considérablement les capacités d’intervention et de surveillance dans plusieurs secteurs du parc. Pour assurer la protection des écosystèmes et la conservation des gorilles de Grauer, le parc travaille en collaboration avec les autorités, ainsi qu’avec les communautés locales et les peuples autochtones Wambuti et l’ensemble des partenaires de conservation », précise le communiqué.

Les gorilles pris au piège du conflit

Pour Josué Aruna, directeur pays de Congo Basin Conservation Society (CBCS-Network) et membre de la société civile environnementale de la RDC, les gorilles de Grauer subissent indirectement les conséquences des combats. « Les gorilles ne constituent pas une cible de la guerre, mais ils se retrouvent entre les positions de l’armée régulière et celles des groupes armés. La zone la plus vulnérable est celle, où se concentrent les activités touristiques, qui abrite également les gorilles de Grauer », dit-il au téléphone à Mongabay.

Il rappelle que le parc est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO et estime que l’occupation de certains secteurs par des groupes armés fragilise davantage la conservation.

Selon lui, la poursuite des affrontements pourrait compromettre plusieurs décennies d’efforts de protection. « Si les combats se poursuivent et que cette zone n’est pas sécurisée, nous risquons de perdre une partie des gorilles concentrés dans la zone de haute altitude. Nous saluons donc l’implication des communautés locales et des peuples autochtones dans la gestion du parc pendant cette période de conflit ».

Projet Wiki Heritage en Danger 2023 en RDC, parc de Kahuzi-Biega. Image de AUBRY BUKASA via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
Projet Wiki Heritage en Danger 2023 en RDC, parc de Kahuzi-Biega. Image de AUBRY BUKASA via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).

Les communautés comme première ligne d’alerte

Sur le terrain, cette stratégie repose notamment sur les comités de conservation communautaire. Des ateliers sont organisés dans les villages et des boîtes à suggestions permettent aux habitants de transmettre des informations au sujet des menaces pesant sur le parc.

Un membre d’un comité local de conservation dans le groupement de Bugobe, qui a préféré garder l’anonymat pour des raisons de sécurité, explique que ces mécanismes favorisent les échanges entre les communautés et l’administration du parc.

Parallèlement, certaines activités génératrices de revenus sont soutenues, afin de réduire la dépendance des ménages aux ressources forestières. « Grâce aux formations du parc, plusieurs ménages ont bénéficié d’un appui pour développer l’agriculture, l’élevage ou le petit commerce. Mais la pauvreté pousse encore certains habitants à exploiter les ressources naturelles », dit-il.

Au-delà de la sensibilisation, le parc soutient également certaines activités génératrices de revenus, afin de réduire la dépendance des populations vis-à-vis des ressources forestières.

Gaston Karurume, impliqué dans la mobilisation communautaire de la protection du parc dans le territoire de Kabare, estime que les défis restent nombreux. « Les approches de sensibilisation ne sont pas encore suffisamment adaptées à toutes les communautés, notamment aux peuples autochtones. La pauvreté, les conflits communautaires et l’insécurité compliquent davantage les efforts de conservation », dit-il.

Une étude publiée en 2025, dans la revue Diversity, souligne que, dans les zones affectées par les conflits, l’implication des communautés locales et des peuples autochtones devient essentielle lorsque les patrouilles des écogardes sont limitées.

Les auteurs estiment que les mécanismes d’alerte communautaires, les savoirs traditionnels et la participation des populations à la gestion des aires protégées constituent des outils importants pour limiter le braconnage et préserver l’habitat des gorilles de Grauer.

« Une conservation efficace nécessite une collaboration avec les communautés locales et les peuples autochtones. Le capital humain dans les zones de répartition des gorilles, notamment celles des gorilles de Grauer, est primordial pour leur conservation. La mise en œuvre des solutions doit inclure des mesures visant à soutenir la croissance démographique, à améliorer la santé, à réduire la pauvreté et les inégalités de genre, à promouvoir une gestion durable des terres et à protéger les moyens de subsistance traditionnels », indique l’étude.

Selon Mbusa Mapoli, enseignant à l’université de la conservation de la nature et du développement de Kasugho (UCNDK), basée à Goma en RDC, les communautés riveraines représentent aujourd’hui un maillon essentiel de la conservation.

Il estime néanmoins que cette participation devra s’accompagner d’une meilleure coordination, de formations adaptées et d’un appui logistique. « La sécurité d’une aire protégée repose normalement sur la collaboration avec les populations riveraines. Dans le contexte actuel, cette collaboration devient encore plus importante », a expliqué Mapoli à Mongabay.

«L’administration du parc doit mettre en place un cadre de coordination avec les communautés riveraines, afin d’assurer une communication permanente sur les questions de surveillance. Elle devrait également identifier et former certains membres des communautés, tout en les dotant de moyens logistiques de base pour contribuer efficacement à la protection de la faune », souligne-t-il.

Un groupe de gorilles de Gruaer dans la jungle du Parc national de Kahuzi-Biega, en République démocratique du Congo. Image de Mike Davison via Flickr (CC BY-ND 2.0).
Un groupe de gorilles de Gruaer dans la jungle du Parc national de Kahuzi-Biega, en République démocratique du Congo. Image de Mike Davison via Flickr (CC BY-ND 2.0).

Josué Aruna partage cette analyse et plaide pour un soutien accru aux communautés. « Les membres des communautés connaissent parfaitement le terrain. Ils contribuent au suivi de la biodiversité, mais ils ont besoin d’un accompagnement durable, de formations, d’équipements de base et d’activités génératrices de revenus. Beaucoup de familles ont été affectées par la guerre et doivent pouvoir subvenir à leurs besoins sans dépendre des ressources du parc ».

Le Parc national de Kahuzi-Biega indique poursuivre le renforcement de ses échanges avec les Comités de conservation communautaire (CCC), qu’il présente comme des espaces de dialogue entre l’administration du parc et les populations riveraines.

« Les Comités de conservation communautaire constituent des cadres d’échanges entre le Parc national de Kahuzi-Biega et les communautés riveraines. Ils contribuent à renforcer le dialogue, relaient les préoccupations des populations auprès du parc et participent aux actions de sensibilisation en faveur de la conservation de la biodiversité. Les échanges ont été menés à travers des entretiens individuels et des discussions de groupe. Ils ont permis aux membres des différents comités d’exprimer leurs attentes et de faire remonter les réalités propres à leurs territoires », a indiqué Didier Mugalihya, chargé de la gouvernance du parc national de Kahuzi-Biega lors d’un atelier avec onze Comités de conservation communautaire tenu du 14 au 17 juillet 2026.

Pour Aruna, la protection de cette aire protégée dépasse désormais les seuls enjeux de conservation. « Les parties au conflit doivent comprendre que la destruction de la biodiversité, en période de guerre, peut également soulever la question de l’écocide. Les communautés ont tout intérêt à s’approprier la conservation du parc, car elles dépendent directement des services écosystémiques qu’il fournit, notamment l’eau », a-t-il conclu.

Image de bannière : Un groupe de gorilles de Gruaer dans la jungle du Parc national de Kahuzi-Biega, en République démocratique du Congo. Image de Mike Davison via Flickr (CC BY-ND 2.0).

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