- Une étude géospatiale, couvrant des millions d'entreprises sur le continent africain, révèle que chaque multinationale augmente d'environ 24 % la déforestation, par rapport à la perte forestière de référence dans les zones concernées.
- Si les multinationales stimulent l'économie de leurs pays d'implantation, les avantages sont largement contrebalancés par les coûts environnementaux, du moins sur le court terme.
- L'étude propose des solutions qui offriraient un compromis gagnant-gagnant entre les multinationales et les pays africains, telles que l'établissement de normes environnementales internationales contraignantes et les ajustements carbone aux frontières.
Alors que les efforts environnementaux commencent à porter leurs fruits dans de nombreux pays développés, l’environnement continue globalement de se dégrader à l’échelle mondiale. Une récente étude révèle que cette situation est en partie attribué aux lourdes répercussions environnementales des firmes internationales dans les pays en développement, en particulier ceux d’Afrique.
Les avis sur l’implication des multinationales, dans les destructions environnementales des pays en développement, sont depuis des années mitigés, voire contradictoires. D’un côté, des rapports suggèrent que ces entreprises peuvent contribuer aux efforts environnementaux des pays où elles sont implantées, grâce au transfert de technologies vertes et de pratiques durables.
Mais d’un autre côté, des enquêtes ont montré que ces entreprises constituent une source majeure de destructions environnementales pour les pays en développement. Un important rapport de l’organisation de défense de l’environnement Mighty Earth a, par exemple, révélé que le cacao, l’une des matières premières clés des firmes internationales, est associé à plus de 90 % des pertes de forêts primaires en Côte d’Ivoire.
Cependant, les études, concernant les implications des firmes internationales dans la dégradation environnementale des pays en développement, reposent généralement sur des données incomplètes ou imprécises. Les études, abordant la question de l’impact direct des multinationales sur l’environnement, sont rares.
La nouvelle étude publiée le 12 mai 2026, dans la revue Nature Climate Change, apporte de nouveaux éléments d’information, grâce à un panel géospatial couvrant des millions d’entreprises nationales et multinationales, sur le continent africain entre 2007 et 2018. L’étude offre un aperçu plus complet et comparatif des répercussions des firmes internationales par rapport à celles des entreprises locales.

Des dommages nettement supérieurs à ceux des entreprises nationales
Les résultats de l’étude montrent que les effets les plus marquants des multinationales sur leurs pays d’implantation concernent la couverture forestière et la diversité des cultures. L’implantation d’une firme internationale augmente la déforestation d’environ 24 %, par rapport à la perte forestière de référence dans les zones concernées, et réduit la diversité des cultures dans les zones agricoles d’environ 0,6 % dans les régions de production agricole active.
« Ces effets persistent dans le temps et ne s’atténuent pas rapidement », a souligné dans un courriel à Mongabay, Frederik Noack, auteur principal de l’étude et professeur agrégé et titulaire de la Chaire de recherche canadienne en économie alimentaire et des ressources à l’université de la Colombie-Britannique, au Canada.
Les chercheurs ont également observé une hausse des émissions de gaz à effet de serre et de la pollution atmosphérique, mais précisent que cette partie doit être interprétée avec prudence en raison de la qualité limitée des données.
Mais dans l’ensemble, les dommages environnementaux provoqués par les multinationales sont nettement supérieurs à ceux causés par des entreprises nationales et ce, même en tenant compte de la taille de l’entreprise et des secteurs dans lesquels elles œuvrent.
« Je suis 100 % d’accord que la dégradation environnementale dans beaucoup de pays est très grave, surtout en Afrique, et que souvent les entreprises multinationales y jouent un rôle prépondérant », a dit lors d’une discussion avec Mongabay sur l’étude, Etelle Higonnet, fondatrice et directrice de l’ONG Coffee Watch, et qui a participé aux travaux du Mighty Earth sur le cacao.
D’un autre côté, il est prouvé que les investissements directs étrangers profitent aux économies, surtout les plus fragiles. L’étude montre que chaque nouvelle multinationale implantée en Afrique augmente le PIB du pays d’environ 0,3 %, soit environ 106 millions USD.
« Cependant, cet avantage est, probablement, largement contrebalancé par les coûts environnementaux : une filiale supplémentaire réduit le couvert forestier d’environ 0,3 %, soit l’équivalent d’environ 10 200 hectares, générant des pertes de carbone, dont le coût économique est estimé à environ 693 millions USD », souligne Noack.
Si l’étude se concentre sur une analyse géospatiale à l’échelle du continent et n’indique pas de pays spécifique, où les dommages sont plus importants, elle montre néanmoins que ces dommages se concentrent surtout au niveau des régions, où les multinationales sont les plus actives. Ces zones incluent l’Afrique de l’Ouest côtière, certaines parties de l’Afrique de l’Est et de l’Afrique australe, et concernent surtout les entreprises des secteurs primaire et secondaire (agriculture, mines et industrie manufacturière).
L’étude cite, comme exemple concret, l’implication de Shell dans la catastrophe environnementale du delta du Niger. Opérant dans la région depuis les années 1950, la multinationale fait des ravages sur les ressources en eau potable, les zones de culture et la pêche, plongeant des milliers de riverains dans l’extrême pauvreté.
Si l’entreprise a cédé, l’an dernier, sa plateforme d’extraction onshore à Renaissance, un consortium d’entreprises locales, de récentes enquêtes ont révélé qu’elle a continué à exploiter de grands oléoducs malgré de nombreuses plaintes et alertes sur les risques de fuites et de contamination.

Une négligence facilitée par des réglementations moins strictes ?
Si les raisons pour lesquelles les multinationales ont tendance à dégrader les environnements de leurs pays d’accueil sont incertaines, on pourrait penser que cela pourrait être lié à de la négligence facilitée dans des pays, où les réglementations environnementales sont moins strictes.
« Nos résultats confirment l’existence d’un phénomène de « refuge de pollution » : les multinationales originaires de pays dotés de réglementations environnementales strictes causent davantage de dommages lorsqu’elles opèrent dans des pays aux réglementations laxistes », indique à Mongabay, Dominic Rhoner, coauteur de l’étude et professeur d’économie à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève et à l’université de Lausanne, en Suisse.
D’un autre côté, les pratiques éthiques et respectueuses de l’environnement, telles que la traçabilité des produits, peuvent coûter plus cher aux firmes internationales, indique Higonnet. Ces entreprises ne sont pas non plus nécessairement récompensées ou ne tirent pas vraiment profit de leurs efforts environnementaux, selon elle ; ce qui pourrait les décourager davantage.
Toutefois, « il ne s’agit pas forcément de négligence. Des choix difficiles (des compromis) peuvent être nécessaires », explique dans un email à Mongabay, Torfinn Harding, professeur au Centre de macroéconomie, de risque et de durabilité de l’université de Stavanger, en Norvège.
« Dans un pays africain où l’on perçoit localement un faible manque de nature et un manque plus marqué d’emplois et d’activité économique, le choix peut consister à accepter certains impacts négatifs locaux sur l’environnement en échange d’une activité économique locale accrue », souligne-t-il.
En outre, « les pays les plus riches sont peut-être plus soucieux de l’environnement, car les problèmes perçus comme les plus urgents y sont déjà résolus », a-t-il ajouté.
D’autre part, les analyses de l’étude sont limitées aux effets locaux à court terme et ne tiennent pas compte des effets à long terme, tels que les avantages obtenus par les transferts de technologie. Il reste possible que, sur le long terme, certaines multinationales génèrent une valeur économique bien supérieure aux préjudices qu’elles causent à leurs pays d’implantation.
« Par conséquent, toute appréciation globale du bien-fondé des investissements multinationaux demeure complexe, et nos résultats ne doivent pas être interprétés comme une condamnation sans appel des investissements étrangers en Afrique », dit Noack.

Des compromis gagnant-gagnant ? Oui, c’est possible
Noack et ses collègues proposent plusieurs solutions possibles qui offriraient un compromis gagnant-gagnant entre les multinationales et les pays africains. La première consiste à établir des normes environnementales internationales contraignantes, qui s’appliqueraient à la fois aux pays investisseurs et aux pays d’accueil.
« Si les mêmes règles de base s’appliquent partout, les multinationales auront moins de marge de manœuvre pour exploiter les différences réglementaires entre les pays », explique Noack. Les suivis à distance du respect des normes peuvent s’effectuer par surveillance satellite, par exemple pour les taux de déforestation ou la pollution.
Une autre solution serait d’appliquer les réglementations des pays d’origine aux pays d’accueil. Autrement dit, une entreprise ne devrait pas avoir le droit de faire à l’étranger ce qui lui est interdit dans son pays d’origine.
Harding soutient cette idée en citant l’exemple de la corruption. Si une entreprise américaine opérant à l’étranger y fait un délit de corruption, elle pourrait être poursuivie en vertu des lois de son pays d’origine. L’économiste suggère qu’un système similaire pourrait être mis en place en matière d’environnement.
« Ces pays africains pourraient bien sûr aussi mettre en œuvre eux-mêmes une réglementation plus stricte », souligne Harding. « Cela risque toutefois d’être difficile sur les plans politique et économique. L’idéal serait de procéder en collaboration avec les pays concurrents, afin d’éliminer ce facteur de concurrence, notamment en termes d’attractivité des investissements multinationaux ».

Rhoner indique également que les instruments politiques liés au commerce, tels que les ajustements carbone aux frontières et les nouvelles réglementations de l’Union européenne sur la déforestation et le devoir de vigilance, sont prometteurs, car ils réduisent l’incitation à simplement délocaliser la production polluante plutôt que de la dépolluer.
Higonnet suggère de son côté de renforcer les politiques liées aux droits humains au niveau local en instaurant des systèmes d’écoute pour les travailleurs et d’informer les entreprises et les consommateurs. Les résultats de l’étude indiquent d’ailleurs, que le renforcement des institutions de l’État de droit, dans les pays d’accueil, réduit considérablement l’empreinte environnementale des multinationales qui y opèrent.
Les consommateurs ont également un rôle à jouer, étant donné que la majeure partie des dommages environnementaux, dans les pays en développement, sont liés directement aux chaînes d’approvisionnement mondiales de produits, tels que le cacao et le café, destinés aux consommateurs en Occident et d’autres régions.
Les consommateurs pourraient contribuer en exigeant des informations sur la traçabilité et les impacts environnementaux de leurs produits. « Pour les entreprises, cela signifie que la pression en matière de réputation et de réglementation les suivra de plus en plus au-delà des frontières, de sorte que les pratiques environnementales, « loin des yeux, loin du cœur », à l’étranger, deviennent un véritable risque commercial, et non plus une simple question d’éthique », conclut Rhoner.
Image de bannière : Image de bannière : Monday Gboro se tient devant une marée noire dans la communauté de Kegbara-Dere, dans l’État de Rivers, au Nigéria. Image de Luka Tomac/Amis de la Terre International via Wikimédia Commons (CC BY-SA 2.0).
Citations :
Noack, F., Rohner, D. et Sonno, T. (2026). The environmental impact of multinational firms in Africa. Nat. Clim. Chang. 16, 674–680 https://doi.org/10.1038/s41558-026-02637-6
Higonnet, E., Bellantonio, M., Hurowitz, G. How the Cocoa Industry Destroys National Parks. https://www.mightyearth.org/wp-content/uploads/2017/09/chocolates_dark_secret_english_web.pdf
Steenbergen, V. ; Saurav, A. (2023). The Effect of Multinational Enterprises on Climate Change: Supply Chain Emissions, Green Technology Transfers, and Corporate Commitments. © World Bank. https://doi.org/10.1596/978-1-4648-1994-0
Zheng, D.& Shi, M. (2017). Multiple environmental policies and pollution haven hypothesis: Evidence from China’s polluting industries. Journal of Cleaner Production. Volume 141, Pages 295-304, ISSN 0959-6526. https://doi.org/10.1016/j.jclepro.2016.09.091.
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