- Une communauté Baka au Cameroun est confrontée à un deuxième déplacement suite à un projet de minerai de fer initié par la société Cameroon Mining Company (CMC), une décennie après avoir été déplacée pour la création de la réserve faunique Ngoyla en 2014.
- Ces membres attendent que des compensations financières leur soient versées, et que le gouvernement leur attribue une nouvelle forêt communautaire, pour compenser la perte de la forêt Djoko.
- Cependant, ils sont confrontés au fait que les forêts communautaires, à l’état, ne garantissent pas des droits fonciers pour les exploitants selon la législation camerounaise. Les experts en droits humains appellent à la réforme de la loi foncière et au respect des droits des peuples autochtones.
- Selon la société, le projet apporte des avantages pour l'économie nationale et régionale, et générera des milliards de dollars de recettes fiscales pour l'État camerounais pendant toute sa durée.
YAOUNDÉ, Cameroun – Daniel Waki, un cinquantenaire du village autochtone Baka de Se’eh, ne sait pas où il vivra l’année prochaine — et c’est la deuxième fois qu’il se retrouve dans cette situation.
Son hameau, qui compte à peine une centaine d’habitants, est perdu au cœur de la forêt communautaire Djoko à l’est du Cameroun, et se trouve désormais absorbé par le permis d’exploitation du minerai de fer de Mbalam, à la frontière avec le Congo-Brazzaville.
Les Baka de Se’eh croyaient avoir trouvé un refuge au sein de cette forêt primaire logée dans le bassin du Congo, qui leur avait été attribuée en 2014. Ils ont reçu cette forêt communautaire d’environ 5 000 hectares, en compensation de la perte de leurs droits d’usage (chasse, cueillette, rites, etc.), lors de la création de la Réserve de faune de Ngoyla. Une dizaine d’années après, alors que les Baka avaient déjà subi des déplacements pour ce projet de conservation, ils sont de nouveau sur le point de tout perdre, et surtout d’être délogés par le projet minier de Cameroon Mining company (CMC).
La société, qui a reçu son permis en 2022, prévoit également la construction d’une ligne de chemin de fer, de Mbalam jusqu’au Port autonome de Kribi dans le sud du pays, pour le transport du minerai destiné à l’exportation en Chine. Selon la CMC, le projet pourrait jouer un rôle essentiel dans l’économie nationale.
« Ils nous ont dit que nous sommes installés sur le fer, et qu’ils vont nous enlever d’ici, parce qu’ils vont venir creuser le fer », raconte Waki à Mongabay, une matinée de fin février 2026. Ce dernier et les autres membres de son village attendent que des compensations financières leur soient versées et que le gouvernement leur attribue une nouvelle forêt pour compenser la perte de la forêt Djoko.
Cependant, les Baka du village sont confrontés à la réalité que d’autres forêts communautaires, en l’état, ne garantiront pas leurs droits fonciers.

Au Cameroun, la loi forestière de 2024 consacre l’implication des communautés dans la gestion des ressources forestières et fauniques, à travers un système de cogestion avec l’État. Le décret d’application de l’ancienne loi forestière encore en vigueur relève que, dans la convention de gestion entre les deux entités, l’État transfère uniquement la gestion de la forêt aux communautés et non le foncier. En clair, les communautés ne disposent d’aucun droit foncier sur une forêt communautaire dont la gestion leur est confiée, encore moins les Baka du Cameroun, historiquement marginalisés et complètement ostracisés sur la question foncière.
Les experts pensent que la loi foncière camerounaise, jugée caduque et inadaptée aux évolutions dans le temps, n’est pas conforme aux réalités des communautés autochtones camerounaises, et appellent depuis des années à sa réforme.
« On a essayé de faire les analyses participatives pour comprendre si les communautés connaissent le projet, si elles ont été consultées. Il ressort que la plupart des Baka n’ont pas directement participé aux consultations », dit Ekane Nkwelle, cadre au sein de l’ONG camerounaise Green Development Advocates (GDA).
Quels droits dans une forêt communautaire ?
Selon Nkwelle, son organisation est à la quête de solutions pour la communauté autochtone.
« On envisage de continuer à travailler avec eux, pour voir comment on peut dialoguer avec l’administration du projet, pour éviter que cette communauté soit déplacée, et voir comment on peut changer l’itinéraire du chemin de fer, afin que cela n’impacte pas leur forêt communautaire », raconte Nkwelle. Il explique que le tracé de la voie ferrée traverse la forêt Djoko, et il se trouve que le permis minier couvre toute la forêt.
Par contre, les actions entreprises par cette ONG depuis 2024 n’ont pas encore abouti à des résultats probants.
Parfait Etom, secrétaire général de la forêt communautaire Djoko et fils Baka, a expliqué à Mongabay qu’au cours d’une rencontre avec des responsables de la société en 2023, un an après l’octroi du permis d’exploitation du minerai à Cameroon Mining Company par l’État camerounais, les Baka ont également souhaité être accompagnés à travers des facilitations administratives pour la création d’un nouveau village dans cette région forestière s’ils venaient à être déplacés, et bien éloigné de la mine.
« La CMC ne nous a jamais répondu. Ils avaient dit qu’ils vont mener des études d’impact environnemental et social avant de venir nous donner des réponses. On continue d’attendre », dit Etom.

Certains de la communauté sont également à la quête d’une nouvelle forêt communautaire, où ils peuvent exploiter des ressources disponibles. Cependant, cela ne garantira pas la protection de leurs droits fonciers, et ne les épargnera pas non plus d’un autre déplacement, comme ils en ont déjà subi.
Dans une note d’analyse publiée en mai 2026, Samuel Nguiffo, secrétaire exécutif du Centre pour l’environnement et le développement (CED), pense que la future loi foncière doit « reconnaître que les droits fonciers autochtones peuvent porter sur des terres, territoires et ressources possédés, occupés, utilisés ou acquis traditionnellement ».
« La notion d’usage traditionnel doit inclure la chasse, la pêche, la collecte, la pharmacopée, les rites, la mobilité saisonnière, les sites sacrés et la transmission des savoirs », dit-il.
Les Organisations de la société civile (OSC) qui accompagnent les communautés Baka, sur le terrain dans le plaidoyer pour le respect des droits de ce peuple, s’inquiètent pour l’avenir de ce peuple minoritaire et historiquement marginalisé du Cameroun.
« En les déplaçant, ils vont tout perdre. Ils ont des tombes dans cet espace et des habitudes qu’ils ont cultivé à cet endroit. Si on part les recasser ailleurs, leurs coutumes seront bafouées et pour recommencer une nouvelle vie, ça ne sera pas facile », explique à Mongabay André Ndomba, consultant des droits de l’homme pour l’association Okani, une ONG locale, engagée auprès des Baka impactés par le projet de fer de Mbalam.
Le processus de consultation de la société a également exclu les Baka, selon nos sources. La communauté n’a pas été informée que par le biais des chefferies Bantou, un autre groupe ethnique, dit Nkwelle. Au Cameroun, les Baka n’ont pas de chefferies reconnues par la loi, et dépendent encore des chefferies Bantous. Par conséquent, leur chef reste sous les ordres du chef Bantou.
Bien que le gouvernement ait voté en faveur de la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, la législation nationale classe en grande partie les terres et les ressources naturelles comme des biens publics sans reconnaître formellement la propriété foncière coutumière ni les droits des Baka au consentement préalable, libre et éclairé.
Dans une lettre à Mongabay, Paul Tchawa, secrétaire général au ministère camerounais de l’Environnement, de la protection de la nature et du développement durable, a dit que le Plan de gestion environnemental et social (PGES) de la société Cameroon Mining Company, « prescrit un ensemble de mesures de compensation et de sauvegarde des droits des communautés autochtones Baka du village Se’eh ».

Mongabay a contacté la société CMC, à distance et en personne, pour connaître leur position et le Plan de gestion environnemental et social du projet. Nos demandes sont restées sans réponse. Un cadre de la société rencontré sur place a exigé que Mongabay obtienne l’approbation du gouvernement avant de devoir répondre à notre sollicitation.
La société indique sur son site web que le projet est prêt « à jouer un rôle essentiel dans l’économie nationale et régionale », et qu’il générera « des milliards de dollars de recettes fiscales pour l’État camerounais pendant toute sa durée ».
La société est une filiale de Coconut Logic Holdings Pte Ltd, un véhicule d’investissement basé à Singapour (contrôlé par des investisseurs chinois) et son permis fait l’objet d’un procès juridique avec l’ancien propriétaire, Sundance Resources. Elle prévoit, dès l’entrée en production de la mine annoncée en 2026, une production moyenne annuelle de 10 millions de tonnes, et ambitionne d’augmenter la production dans les prochaines années, avec la mise en service d’une ligne de chemin de fer.
« Ils ont déjà saccagé la forêt »
La forêt est exclusivement attribuée aux Baka de Se’eh et à leurs semblables du village voisin, Assoumdele II, pour continuer à exercer leurs droits d’usage. Comme toute forêt communautaire au Cameroun, elle permet à ces deux communautés autochtones de protéger ou sécuriser leurs espaces communautaires, et de lutter contre la pauvreté en développant plusieurs moyens de subsistances au travers de l’exploitation des ressources disponibles dans ces espaces. Et pourtant, le permis minier, qui couvre une superficie de 768 km², est superposé à la forêt communautaire Djoko.
En 2023, le ministère camerounais des Forêts a signé une autorisation spéciale d’enlèvement du bois dans cette forêt, au bénéfice de la société CMC, par le truchement d’un opérateur spécialisé dans l’exploitation du bois. La coupe du bois vise à faciliter l’exploitation du sol de cette forêt. Une partie de la redevance découlant de cette exploitation forestière devait être reversée aux Baka.
Mais André Ekanga, chef du village Se’eh, et son peuple, assistent impuissants au pillage des ressources de leur forêt. Il dit aussi qu’ils ne perçoivent rien en retour.

« Ils disent que c’est notre forêt; ils l’exploitent et ils ne nous donnent rien. Ils ont déjà saccagé la forêt. On ne peut plus aller faire la pêche, ni cueillir le miel, ni ramasser les mangues, encore moins chercher nos remèdes », dit-il à Mongabay.
Ekanga est le seul ressortissant Baka de sa communauté employé par le projet minier. Il est commis à la sécurité du site de construction de la base vie du projet. Une position de laquelle il ne tire aucun privilège pour les membres de sa communauté.
L’ONG Green Development Advocates, engagée dans la défense des intérêts des Baka dans ce projet minier, indique que l’ensemble des actions entreprises au niveau local, pour contraindre le gouvernement camerounais et la société CMC à épargner la forêt communautaire des Baka, sont restées vaines. Elle envisage des actions de lobbying à l’international, pour faire pression sur le gouvernement camerounais, et prévoit de saisir l’Initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE), un mécanisme international chargé de la gestion responsable des ressources pétrolières, gazières et minières.
« Le principal levier que nous comptons activer, c’est de saisir l’ITIE. Le Cameroun a été exclu de cette initiative, il y a deux ou trois ans. Le pays s’active pour réintégrer l’initiative, et dans ce processus, nous voulons intervenir pour mettre la pression sur le gouvernement camerounais, afin qu’il respecte les droits des Bakas », a dit Alain Fabrice Mfoulou, cadre de cette ONG à Mongabay.
Image de bannière : Daniel Waki, un cinquantenaire Baka du village Se’eh, impacté par le projet d’extraction du minerai de fer de Mbalam, à l’est du Cameroun. Image de Yannick Kenné pour Mongabay Afrique.
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